Cette douceur de vivre à la française dessine l’un des aspects les plus sympathiques du pays. Elle est sans doute la caractéristique que nous envient encore nos voisins. « Heureux comme Dieu en France », soupire-t-on en Allemagne et dans une bonne partie de l’Europe de l’Est6. Ce « je ne sais quoi », comme on aimait à le dire à cette époque, qui crée les conditions d’une douceur de vivre semble résulter d’abord de la volonté. Lointain précurseur du pharmacien Émile Coué et de sa célèbre méthode, Voltaire affirme dans une phrase qui est un manifeste de pensée positive qu’il a décidé d’être heureux « car c’est bon pour la santé ». Mais cette notion déborde largement les dernières années de l’Ancien Régime. Elle est précisément une caractéristique de la France.
« Douceur. » Le grammairien Pierre Richelet, précepteur à Dijon avant d’être reçu avocat au parlement de Paris, auteur d’un des premiers dictionnaires de la langue française, paru à Genève en 1680, définit ainsi la douceur : « Saveur douce, se dit aussi des odeurs, voix, peau ; vertu qui modère la colère (la douceur de l’esprit fait l’agrément de la conversation) ; plaisir, commodité, aises (chercher les douceurs de la vie) ; petites friandises, petit profit que l’on donne à quelqu’un pour reconnaître la peine qu’il a prise. Ce mot pour dire des cajoleries amoureuses, des paroles galantes de quelque amant, n’a ordinairement point de singulier7. » S’y retrouvent les cinq éléments distinctifs du savoir-vivre français : un art consommé de la conversation, une attitude mondaine, une élégance des habits, une saveur de la nourriture, enfin une galanterie jamais démentie.
Cette première impression d’un peuple heureux est confirmée par ce que prétendent les érudits à propos du caractère national. Voyez Le Grand Dictionnaire historique, paru à Lyon en 1683, le premier dictionnaire biographique, fort d’un grand succès dans toute l’Europe, à explorer la notion d’identité nationale. Son auteur, le prêtre provençal Louis Moreri, ne craint pas d’affirmer que « la France est le plus beau pays, le plus puissant royaume et la plus illustre monarchie d’Europe » et, plus loin, il ajoute en une citation éclairante : « Les peuples sont industrieux, et réussissent en tout ce qu’ils entreprennent. Ils sont somptueux et délicats en leur manger et en leurs habits ; ils aiment les armes, et donnent dans toutes les occasions des marques de leur bravoure. Toutes les nations avouent que les Français ont un certain air de civilité, d’honnêteté et d’air libre, qu’on ne retrouve point ailleurs, où l’on voit pour l’ordinaire rien que de contraint et d’affecté. Les sciences et les lettres y sont cultivées. En général le peuple de France est bon ; les petits aiment les grands, considèrent les gens de guerre et la noblesse, honorent les officiers de justice. »
Agnès Walch, La vie sous l'Ancien régime, 2020.
« En 1788, je possédois encore 50,000 livres, que j’avois placées dans une maison connue, et un mobilier d’environ 30,000 livres ; il me reste en tout 15,000 ou 16,000 livres au plus. On trouvera chez Momet, notaire, mon contrat de remboursement, et le compte exacte de 40,000 livres que j’ai dépensées pour la cause populaire. Mes dons dans le grand hiver, mes écrits qui répandirent toute la bienfaisance qui s’opéra alors, mes projets d’ateliers publics pour les ouvriers, mes impôts volontaires, mes dons patriotiques, mon nom étranger aux livres des pensions, aux listes civiles, ma droiture, mon désintéressement, enfin les preuves les plus exactes chez les notaires, dans les procès-verbaux et dans les papiers publics depuis 1788, tout apprendra à mes concitoyens, que, si je n’ai pas cherché la gloire ni les récompenses, ma conduite n’en fut que plus pure et plus éclatante. En vain les intriguans m’accuseroient-ils d’être d’intelligence avec ceux qu’ils appellent Girondistes ; ils savent trop que je n’ai aucun rapport public ni particulier avec aucun, si ce n’est la conformité des bons principes. C’est la vérité ; et si le Dieu des consciences, tel que je me le figure, est le seul Dieu que les hommes doivent adorer, je verrai un jour cette vérité triompher de l’imposture. Ou si je suis privée de cette jouissance, mes concitoyens, après moi, me rendront justice. Et jamais il n’entrera dans ma tête que les hommes qu’on a voulu envelopper dans une affreuse proscription, fussent les complices des tyrans couronnés ; eux qui périroient les premiers sur l’échafaud, si ces tyrans l’emportaient sur nos efforts républicains. Mais ils ont des talens ; des vertus et du caractère ; voilà leurs crimes ! Qu’on m’en prouve d’autres, et je serai la première à faire leur procès. Hélas ! à peine je peux concevoir ce que je vois après ce que j’ai entendu ; oui, j’ai entendu des hommes semblables à cet odieux Dumouriez, combattre mon républicanisme, me dire qu’il étoit impossible qu’il se soutient en France, qu’un roi, un protecteur, un maître, en un mot, étoit indispensable à la turbulence française ; et je vois ces mêmes hommes acharnés à traiter de factieux les sages de la république ! »
Olympe de Gouges, Testament politique, 1793.
« — L'ennui, me dit-il, c'est que j'aime ma femme...
Jamais je n'ai vu un homme à ce point enfermé dans sa passion. Il en faisait le tour en aveugle, à tâtons, se heurtant la tête, se déchirant les mains. « Cela passera », lui disais-je. C'est la phrase la plus bête du monde mais ce n'est pas la moins vraie. « Eh ! me répondait-il, je le voudrais bien, mais cela dure depuis quinze jours et ne resterons-nous pas enfermés ici tout l'hiver ? »
On pouvait le craindre. Nous étions à Gressonei-Saint-Jean, un village des Alpes, près d'Aoste. Un village pas bien beau, grand comme un mouchoir, entouré de maussades montagnes pelées comme de vieux tapis de cirque mais où nous étions heureux encore de nous trouver à l'abri des bombardements dont étaient menacés Milan, Turin, Bologne.
— Prisonnier ! me disait-il, je suis prisonnier ici comme je ne l'ai jamais été.
Prisonnier de sa passion, mais prisonnier aussi des automobiles qu'on ne trouvait plus, des trains qui marchaient mal, des voyages qui devenaient de jour en jour plus difficiles. Je l'avais vu arriver trois semaines auparavant, avec sa femme, sa belle-sœur et quatre malles. Le soir, dans le salon de l'hôtel, il avait raconté son voyage. Ç'avait été une expédition ! Et avec sa belle-sœur enceinte. Impossible de recommencer ça. Pour aller où, du reste ? Et comment expliquer ce nouveau départ à ces deux femmes qui fixaient sur lui leur regard bleu, lucide, attentif ?
— Pas de cinéma, pas de jeux, pas un endroit où aller. Pas un moyen d'échapper à cette obsession.
Ai-je l'air si ouvert, si accueillant ? Je ne sais, mais on me fait volontiers des confidences. Il est vrai que celui-ci se serait bien confié à un arbre tant son secret le brûlait.
Il y avait ce jour-là, malgré le soleil, un vent vif et piquant et des nuages inquiétants. Il eût été imprudent de s'éloigner et, comme nous, les autres clients de l'hôtel se contentaient d'arpenter la route, le long de la rivière. C'est ainsi qu'à deux ou trois reprises déjà, nous avions croisé une vieille dame avec sa fille, une grande fille aux cheveux châtains. C'était d'elle qu'il me parlait. »
Félicien Marceau, En de secrètes noces, 1953.
« Une vie charmante et libre commença pour Jeanne. Elle lisait, rêvait, et vagabondait, toute seule, aux environs. Elle errait à pas lents le long des routes, l’esprit parti dans les rêves ; ou bien, elle descendait, en gambadant, les petites vallées tortueuses, dont les deux croupes portaient, comme une chape d’or, une toison de fleurs d’ajoncs. Leur odeur forte et douce, exaspérée par la chaleur, la grisait à la façon d’un vin parfumé ; et, au bruit lointain des vagues roulant sur une plage, une houle berçait son esprit.
Une mollesse parfois la faisait s’étendre sur l’herbe drue d’une pente ; et parfois, lorsqu’elle apercevait tout à coup au détour du val, dans un entonnoir de gazon, un triangle de mer bleue étincelante au soleil avec une voile à l’horizon, il lui venait des joies désordonnées comme à l’approche mystérieuse de bonheurs planant sur elle.
Un amour de la solitude l’envahissait dans la douceur de ce frais pays, et dans le calme des horizons arrondis ; et elle restait si longtemps assise sur le sommet des collines que des petits lapins sauvages passaient en bondissant à ses pieds. Elle se mettait souvent à courir sur la falaise, fouettée par l’air léger des côtes, toute vibrante d’une jouissance exquise à se mouvoir sans fatigue comme les poissons dans l’eau ou les hirondelles dans l’air.
Elle semait partout des souvenirs comme on jette des graines en terre, de ces souvenirs dont les racines tiennent jusqu’à la mort. Il lui semblait qu’elle jetait un peu de son cœur à tous les plis de ces vallons.
Elle se mit à prendre des bains avec passion. Elle nageait à perte de vue, étant forte et hardie et sans conscience du danger. Elle se sentait bien dans cette eau froide, limpide et bleue qui la portait en la balançant. Lorsqu’elle était loin du rivage, elle se mettait sur le dos, les bras croisés sur sa poitrine, les yeux perdus dans l’azur profond du ciel que traversait vite un vol d’hirondelle, ou la silhouette blanche d’un oiseau de mer. On n’entendait plus aucun bruit que le murmure éloigné du flot contre le galet et une vague rumeur de la terre glissant encore sur les ondulations des vagues, mais confuse, presque insaisissable. Et puis Jeanne se redressait et, dans un affolement de joie, poussait des cris aigus en battant l’eau de ses deux mains.
Quelquefois, quand elle s’aventurait trop loin, une barque venait la chercher.
Elle rentrait au château, pâle de faim, mais légère, alerte, du sourire à la lèvre et du bonheur plein les yeux. »
Guy de Maupassant, Une vie, 1884.
« On croirait les paroles et les événements de cette soirée gravés à l’aide d’un instrument d’acier dans le cerveau de M. Razumov, pour qu’il ait pu, plusieurs mois après, en écrire le récit avec tant de détails et tant de précision.
Il note avec plus de minutie et d’abondance encore, les pensées qui l’assaillirent une fois dans la rue. Elles affluèrent sans doute avec une force nouvelle, pour n’être plus contenues par la présence d’Haldin, la conscience terrifiante d’un grand crime et la puissance stupéfiante d’un fanatisme exalté. En parcourant les pages du journal de M. Razumov, je dois avouer cependant que l’expression « afflux de pensées » n’est pas une image heureuse.
La description exacte, la réplique fidèle de l’état de ses sentiments seraient rendues par ces mots : « Un tumulte de pensées ». Non que ces pensées fussent nombreuses ; elles étaient, comme celles de la plupart des êtres humains, simples et en petit nombre,… mais il serait impossible de donner ici une idée de leurs répétitions, de leurs exclamations, qui se poursuivaient en un tourbillon lassant et sans fin… – car la course était longue.
Si le lecteur d’Occident les trouve choquantes ou mal appropriées, voire nettement impropres à la situation, il devra peut-être s’en prendre d’abord à la maladresse de mon récit. Mais je lui ferai observer aussi qu’il ne s’agit pas, dans cette histoire, de notre Europe Occidentale.
Il est possible que les nations aient imposé une forme à leurs gouvernements, mais les gouvernements les ont, en retour, payées de la même monnaie. Il est absurde de supposer un jeune Anglais dans la situation de M. Razumov. Ce serait donc une entreprise vaine que d’imaginer ses pensées en semblable occurrence. La seule conjecture plausible que l’on puisse hasarder, c’est, qu’en face d’une telle crise, il ne penserait pas comme M. Razumov. Il n’aurait pas comme lui, l’expérience héréditaire et personnelle des moyens employés par une autocratie historique, pour la répression des idées, la sauvegarde de son pouvoir et la protection de sa propre existence. Seule une imagination fantaisiste pourrait lui faire concevoir la possibilité d’une arrestation et d’un emprisonnement arbitraires, mais il lui faudrait des idées délirantes (et serait-ce encore suffisant) pour envisager le knout comme moyen pratique d’interrogatoire ou de punition.
Ce n’est là qu’un exemple brutal et palpable des conditions si différentes de notre pensée d’Occidentaux. Je ne saurais dire si l’idée vint à Razumov de cette menace précise, mais sans doute faisait-elle inconsciemment partie de l’ensemble de terreurs et d’épouvantes, suscitées par la crise. Razumov, nous l’avons vu, connaissait des moyens plus subtils dont sait user un gouvernement despotique pour détruire la vie d’un individu. La moindre des calamités qui le menaçaient, la simple expulsion de l’Université et l’impossibilité de poursuivre nulle part ses études, brisaient net l’existence d’un jeune homme qui attendait du seul développement de ses dons naturels une place dans le monde. En sa qualité de Russe, être impliqué dans une conspiration, c’était, pour lui, sombrer dans les bas-fonds de la société, parmi les désespérés et les miséreux, oiseaux de nuit de la ville. »
Joseph Conrad, Sous les yeux d'Occident, 1911. Traduit de l'anglais par Philippe Neel.
La Bugatti gourmande mangeait des kilomètres, traînant derrière elle un panache de poussière ocrée, son moteur ronflant avec une gravité joyeuse qui se communiquait au conducteur. Loin derrière, à La Sauveté, était resté le malaise indéfinissable dont souffrait Antoine. Aux dépôts d'essence, il s'arrêtait pour dégourdir ses jambes et répondre aux questions des mécaniciens qui tournaient avec respect autour de l'engin. Le même modèle, le type 22, venait de gagner le Grand Prix de Boulogne conduit par Louis Charavel et le monde automobile commençait à parler d'Ettore Bugatti qui, avec ses voiturettes, grignotait une par une les places victorieuses des mastodontes de Delage, Sunbeam, Peugeot et Fiat.
Antoine était si à l'aise qu'il s'arrêta pour dîner à Chartres après avoir acheté des pneus neufs, changé ses quatre bougies et fait le plein. Puis il fonça dans la nuit de nouveau, droit devant lui. Ses phares éclairaient à peine quelques mètres de la route et il devait lever le pied, roulant dans un étroit cercle de lumière qui dressait des arbres au passage, trouait l'ombre épaisse dans laquelle dormaient les villages. Deux ou trois fois, aux abords des villes, il manqua entrer percutant dans des charrettes de maraîchers sans falot. Il eut l'impression de jouer à la roulette russe et appuya de nouveau sur l'accélérateur, buvant à grandes aspirations la nuit fraîche, épaisse comme une masse d'eau noire qui déferlait sur lui. Vers deux heures du matin des phantasmes naquirent au bord de la route. Il conduisait dans un état second, proche de l'ivresse : des colonnes de soldats en bleu horizon remontaient vers le Nord suivies par de l'artillerie tractée, des 75 qui s'arrêtaient pour tirer entre les arbres. Chaque coup trouait la nuit d'une gerbe rouge et jaune. Il croisa une théorie d'ambulances qui laissaient sur la route une longue traînée de sang, enfin, il flotta à la surface d'un lac qui étouffait le bruit du moteur et le crissement des pneus. Là, il fut merveilleusement bien pendant un moment, puis des vagues le secouèrent, la carrosserie gémit et le moteur étouffé s'arrêta dans un hoquet. Au milieu d'un champ labouré, Antoine s'endormit sur son volant pour se réveiller trempé de rosée aux premiers rayons du soleil. Le moteur démarra au quart de tour et Antoine retrouva la route. Le jour se levait sur le Bourbonnais aux villages blancs, aux jolis bois à l'haleine fraîche. Il continua jusqu'à Lyon où il arriva peu avant le déjeuner après avoir suivi les berges de la Saône. Ayant soif et faim, il s'arrêta dans une gargote sur les quais du Rhône. On lui servit un pot de beaujolais, du saucisson et du beurre. Des enfants, des badauds entouraient la Bugatti arrêtée au bord du trottoir. Elle avait souffert de la nuit. Des moustiques, des papillons écrasés maculaient sa belle carrosserie bleue et ses roues à rayons gardaient des traces de la promenade à travers champs. Mais, telle quelle, après ses efforts de la nuit, elle était encore comme un pur-sang au repos, le cou fièrement tendu, la croupe rebondie avec son réservoir cylindrique. Antoine lui offrit une douche dans un garage et ne pensa à lui-même qu'après. Le costume de grosse laine tenait le coup, mais la chemise défraîchie, la barbe d'un jour seyaient mal au possesseur d'un pur-sang. Il acheta une chemise et se changea chez le coiffeur qui le rasa, un petit homme bavard et méchant auquel il ne répondit pas trois mots. Il avait hâte de repartir, de sentir de nouveau la caresse tiède du vent sur son visage, d'entendre le ronronnement heureux du moteur. Les rues désertes le surprirent. Pas un passant, pas un tramway, des rideaux baissés et des volets tirés, des terrasses de café vides sans même un garçon mélancolique, le Rhône qui roulait ses eaux bleuâtres et froides entre des rives de galets, Fourvière estompé par une brume de chaleur qui étouffait jusqu'au son de ses cloches. La Bugatti, longeant des rues pavées aux rails luisants, essaya en vain de secouer du vacarme de ses quatre cylindres cette étrange torpeur. Lyon mangeait.
Michel Déon, Le jeune homme vert, 1975.
« Tu connais la vie à la lisière des bois sombres, les jardins, îles lumineuses, qu’éclairent les lampions, captifs des remous magiques de la musique. Tu connais les couples qui s’égarent silencieusement dans l’ombre ; ton rayon frappe leurs visages comme des masques blafards, cependant que le plaisir précipite leur souffle et que l’angoisse l’étouffe. Tu connais l’ivrogne qui se fraie son chemin solitaire au travers du fourré.
Tu t’étais élevé, dans toute ta grandeur, au-dessus de la maison couverte de chaume, sur la rive du fleuve, en cette nuit de juin où l’un de tes disciples s’est lié avec toi d’une plus étroite fraternité. La table des buveurs était plantée sur l’aire d’argile battue, et sur les murs garnis de branches de sapin, les armes et les casquettes rouges luisaient à travers la fumée du tabac. Qu’est devenue cette jeunesse, qui si tôt devait rompre les sceaux secrets de la mort, dont le message était déjà tout prêt à lui être transmis ? Elle ne fut qu’une fois, et elle est à jamais présente. Que la première ivresse entraîne le cœur, comme à force de voiles ! Ne te fut-il pas cher, celui qui s’abîmait pour la première fois dans les profondeurs où l’Esprit des éléments fouette avec violence la force de vie ? N’y a-t-il pas des heures où l’on ne peut qu’être aimé de toutes choses, comme une fleur qui s’épanouit dans sa sauvage innocence ? Des heures où l’excès nous fait jaillir comme une balle hors des canons rayés de l’habitude ? C’est seulement alors que nous nous mettons à voler, et l’incertain est seul notre haute cible. »
Ernst Jünger, Lettre de Sicile au bonhomme de la Lune, 1930.
« Jamais, quand c’est la vie elle-même qui s’en va, on n’a autant parlé de civilisation et de culture. Et il y a un étrange parallélisme entre cet effondrement généralisé de la vie qui est à la base de la démoralisation actuelle et le souci d’une culture qui n’a jamais coïncidé avec la vie, et qui est faite pour régenter la vie.
Avant d’en revenir à la culture je considère que le monde a faim, et qu’il ne se soucie pas de la culture ; et que c’est artificiellement que l’on veut ramener vers la culture des pensées qui ne sont tournées que vers la faim.
Le plus urgent ne me paraît pas tant de défendre une culture dont l’existence n’a jamais sauvé un homme du souci de mieux vivre et d’avoir faim, que d’extraire de ce que l’on appelle la culture, des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim.
Nous avons surtout besoin de vivre et de croire à ce qui nous fait vivre et que quelque chose nous fait vivre, — et ce qui sort du dedans mystérieux de nous-mêmes, ne doit pas perpétuellement revenir sur nous-mêmes dans un souci grossièrement digestif.
Je veux dire que s’il nous importe à tous de manger tout de suite, il nous importe encore plus de ne pas gaspiller dans l’unique souci de manger tout de suite notre simple force d’avoir faim.
Si le signe de l’époque est la confusion, je vois à la base de cette confusion une rupture entre les choses, et les paroles, les idées, les signes qui en sont la représentation.
Ce ne sont certes pas les systèmes à penser qui manquent ; leur nombre et leurs contradictions caractérisent notre vieille culture européenne et française : mais où voit-on que la vie, notre vie, ait jamais été affectée par ces systèmes ? »
Antonin Artaud, Le théâtre et son double, 1939.
« Les travaux de la campagne ne l'intéressaient pas, ni les bêtes. S'il suivait volontiers sa mère en promenade, c'était pour le plaisir d'être avec elle. Ils faisaient aisément des marches de vingt à trente kilomètres. Ils allaient de préférence aux ruines de l'abbaye de Bellefontaine. Là, près d'un étang envahi d'herbes, entre des pans de murs noircis et des colonnes tronquées à travers lesquelles s'infléchit le vaste ciel, on voit encore, étendue sur son propre tombeau, casquée, bouclier au poing, l'image de pierre du Sire de Rumigny, le fondateur.
Rien ne laissait prévoir dans cet enfant si sage le garçon bagarreur, au rire de combat et d'amour, aux terribles colères, aux joies tumultueuses, qui ferait un jour gronder ses moteurs sur les terres et les mers. Quant à sa vocation, Jean Mermoz n'en eut pas le moindre pressentiment.
Peu avant la guerre se tint, à Béthény, l'une des fêtes aériennes les plus importantes de ces temps miraculeux de l'aviation. Tous ceux qui avaient réussi à faire voler d'incroyables machines étaient là : et Latham, et Blériot, et Pégoud...
L'enthousiasme de la foule avait quelque chose de religieux : elle sentait qu'elle assistait à une naissance. L'aviation sortait de ses limbes. Le ciel, tout à coup, était à la portée de l'homme.
Les parents de Mermoz, qui avait alors douze ans, l'avaient mené, ce jour-là, à Béthény.
Il considéra d'un regard curieux mais très calme toutes les évolutions. Son cousin, qui était là aussi, criait qu'il serait aviateur.
– Pas moi, dit Jean. J'aime mieux la mécanique et le dessin.
Ces goûts décidèrent sa mère et ses grands-parents à l'envoyer comme interne à l'École supérieure professionnelle de Hirson. »
Joseph Kessel, Mermoz, 1939.
N’en parlez jamais !
« Il en a parlé ! Et en bien ! » Mais oui. Comme de l’affaire Dreyfus jadis, parler du capitalisme aujourd’hui sans le vomir, le vouer à une toute prochaine destruction, c’est pire qu’un crime, c’est la faute majeure, impardonnable, inexpiable. Et pourtant, cette faute, je vais la commettre de mon plein gré, sain de corps et d’esprit. Sans être manipulé par la CIA, en dépit de ce qu’affirmeront certainement de bons confrères dans le quotidien habituel des bien-pensants. Je persiste et signe ainsi mon arrêt de mort intellectuelle. Me voici condamné sans appel à la dégradation publique par tout ce qui écrit, radiote, télévise, discoure, chante, joue et pense ici et maintenant. Voire par les capitalistes eux-mêmes. S’ils défendent encore timidement les principes que représentent ce régime économique, voilà bien longtemps, en effet, qu’ils n’en prononcent plus le mot.
En juin 1975 se tient à Madrid le 25e Congrès de la Chambre de commerce internationale, la plus grande organisation mondiale représentant l’entreprise privée. Venus de soixante-dix pays, quelque mille cinq cent délégués y participent. Thème du Congrès : « L’économie de marché ». Au bout de nombreuses heures de discussion un délégué allemand, M. Kruse, fait remarquer que, de tous les orateurs qui se sont succédé à la tribune, seul l’Anglais Edward Heath a osé prononcer le mot « capitalisme ». « Ce n’est pourtant pas un mot obscène », lance M. Kruse. Mais si ! Mais si !
Deux ans plus tard, Bernard Pivot réunit sur le plateau de son émission télévisée : « Apostrophes », quelques patrons d’entreprises de tailles variables. Il les interroge : « Etes-vous capitalistes ? » Stupeur sur tous les visages. Et chacun de se récrier avec des mines outragées.
« Comment a-t-il osé prononcer cette obscénité ! » diront donc, unanimes, en un cri de réprobation, tous ceux qui comptent en ce pays et en quelques autres. « Comment », ce sera au lecteur de le dire. Je puis, je dois, en revanche, lui dire pourquoi.
Quand le ridicule des propos tenus quotidiennement sur notre système économique, loin de tuer leurs auteurs, les font vivre et parfois grassement ; quand leurs excès ne garantissent plus leur insignifiance mais, au contraire, leur donnent toute leur importance ; quand l’ignorance tient lieu de certificat de compétence ; quand la plus vague teinture de marxisme permet à tout un chacun de se prendre et de passer pour un penseur... que reste-t-il donc à faire sinon à pousser un cri désespéré dans ce désert de sottises et de mensonges ?
Maurice Roy, Vive le capitalisme !, 1977.
« Madame, quelque répugnance que je puisse avoir à vous donner l’histoire de ma vie, qui a été agitée de tant d’aventures différentes, néanmoins, comme vous me l’avez commandé, je vous obéis, même aux dépens de ma réputation. Le caprice de la fortune m’a fait honneur de beaucoup de fautes ; et je doute qu’il soit judicieux de lever le voile qui en cache une partie. Je vais cependant vous instruire nuement et sans détour des plus petites particularités, depuis le moment que j’ai commencé à connaître mon état ; et je ne vous cèlerai aucunes des démarches que j’ai faites en tous les temps de ma vie. Je vous supplie très humblement de ne pas être surprise de trouver si peu d’art et au contraire tant de désordre en toute ma narration, et de considérer que si, en récitant les diverses parties qui la composent, j’interromps quelquefois le fil de l’histoire, néanmoins je ne vous dirai rien qu’avec toute la sincérité que demande l’estime que je sens pour vous. Je mets mon nom à la tête de cet ouvrage, pour m’obliger davantage moi-même à ne diminuer et à ne grossir en rien la vérité. La fausse gloire et la fausse modestie sont les deux écueils que la plupart de ceux qui ont écrit leur propre vie n’ont pu éviter. Le président de Thou l’a fait avec succès dans le dernier siècle, et dans l’antiquité César n’y a pas échoué. Vous me faites, sans doute, la justice d’être persuadée que je n’alléguerais pas ces grands noms sur un sujet qui me regarde, si la sincérité n’était une vertu dans laquelle il est permis et même commandé de s’égaler aux héros.
Je sors d’une maison illustre en France et ancienne en Italie. Le jour de ma naissance, on prit un esturgeon monstrueux dans une petite rivière qui passe sur la terre de Montmirail, en Brie, où ma mère accoucha de moi. Comme je ne m’estime pas assez pour me croire un homme à augure, je ne rapporterais pas cette circonstance, si les libelles qui ont depuis été faits contre moi, et qui en ont parlé comme d’un prétendu présage de l’agitation dont ils ont voulu me faire l’auteur, ne me donnaient lieu de craindre qu’il n’y eût de l’affectation à l’omettre. »
Jean-François Paul de Gondi, cardinal de Retz, Mémoires, 1675.
« J’ai bien dû rester là encore une partie de la nuit suivante. Toute l’oreille à gauche était collée par terre avec du sang, la bouche aussi. Entre les deux y avait un bruit immense. J’ai dormi dans ce bruit et puis il a plu, de pluie bien serrée. Kersuzon à côté était tout lourd tendu sous l’eau. J’ai remué un bras vers son corps. J’ai touché. L’autre je pouvais plus. Je ne savais pas où il était l’autre bras. Il était monté en l’air très haut, il tourbillonnait dans l’espace et puis il redescendait me tirer sur l’épaule, dans le cru de la viande. Ça me faisait gueuler un bon coup chaque fois et puis c’était pire. Après j’arrivais à faire moins de bruit, avec mon cri toujours, que l’horreur de boucan qui défonçait la tête, l’intérieur comme un train. Ça ne servait à rien de se révolter. C’est la première fois dans cette mélasse pleine d’obus qui passaient en sifflant que j’ai dormi, dans tout le bruit qu’on a voulu, sans tout à fait perdre conscience, c’est-à-dire dans l’horreur en somme. Sauf pendant les heures où on m’a opéré, j’ai plus jamais perdu tout à fait conscience. J’ai toujours dormi ainsi dans le bruit atroce depuis décembre 14. J’ai attrapé la guerre dans ma tête. Elle est enfermée dans ma tête.
Bien. Je disais donc qu’au milieu de la nuit, je me suis retourné sur mon ventre. Ça allait. J’ai appris à faire la différence entre les bruits du dehors et les bruits qui ne me quitteraient plus jamais. Question de souffrir, je dégustais aussi en plein à l’épaule et au genou. Tout de même je me suis remis debout. J’avais faim quand même au fond de tout. J’ai tourné un peu sur moi-même dans l’espèce de clos où on avait trouvé notre fin avec Le Drellière et le convoi. Où qu’il pouvait être lui à ce moment-là ? Et les autres ? Des heures, une nuit entière et presque un jour avaient passé depuis qu’on était venus les écrabouiller. C’était plus que des petits monticules sur la pente puis dans le verger où fumaient, grésillaient et brûlochaient comme ci comme ça nos voitures. Le grand fourgon-forge il avait pas fini de se faire salement carboniser, la fourragère y en avait pour ainsi dire plus. J’ai pas reconnu l’adjudant dans le milieu. J’ai reconnu plus loin un des chevaux avec quelque chose derrière lui, un bout de timon, dans la cendre, plaqué le long du mur de la ferme qui finissait juste de s’écrouler par lambeaux. Ils avaient dû revenir se reprécipiter au galop dans les décombres dans le plein du bombardement, poussés au cul en plein dans la mitraille, c’est le cas de le dire. Il avait bien travaillé Le Drellière. Je suis resté accroupi encore sur le même endroit. C’était de la boue d’obus bien triturée. Il en était venu au moins deux cents des obus au moment. Des morts par-ci par-là. Le mec aux musettes, il s’était crevé comme une grenade lui, c’est le cas de le dire, du cou jusqu’au milieu du pantalon. Dans son bide même y avait déjà deux rats pépères qui croûtaient sa musette aux trognons rassis. Ça sentait la viande avancée et le brûlé l’enclos, mais surtout le tas du milieu où y avait bien dix chevaux tout éventrés les uns dans les autres. C’est là qu’il avait fini le galop, fixé d’un coup par une marmite, ou trois, à deux mètres. Le souvenir de la sacoche du pognon qu’avait sur lui Le Drellière, il m’est revenu soudain dans l’esprit, dans le profond de ma marmelade. »
Louis-Ferdinand Céline, Guerre.
« Entre l’action et la pensée, il n’est pas de cloison. Il n’est pas de barrière. Il faut que l’histoire cesse de vous apparaître comme une nécropole endormie, où passent seules des ombres dépouillées de substance. Il faut que, dans le vieux palais silencieux où elle sommeille, vous pénétriez, tout animés de la lutte, tout couverts de la poussière du combat, du sang coagulé du monstre vaincu – et qu’ouvrant les fenêtres toutes grandes, ranimant les lumières et rappelant le bruit, vous réveilliez de votre vie à vous, de votre vie chaude et jeune, la vie glacée de la Princesse endormie…
L’unité du monde – du monde déchiré, rompu, sanglant et qui crie grâce : ce ne sont pas les interventions extérieures qui la rétabliront. À chacun de la refaire en lui, par le magnifique accord de sa pensée profonde avec son action désintéressée – par le don total qui, seul, libérera nos consciences de l’interrogation muette que je rappelais en commençant – qui, seule, à la grande question : Ai-je le droit ? nous permettra, en toute sécurité retrouvée, de répondre oui. Pardonnez-moi le tour qu’a pris cette causerie. Je le dis surtout pour les historiens. Mais s’ils étaient tentés de trouver que leur parler ainsi ce n’est pas leur parler en historien, je les conjure de réfléchir avant de formuler ce grief. Il est mortel. »
Lucien Febvre, Vivre l'histoire. Propos d'initiation, adressés aux élèves de l’École Normale Supérieure, à la rentrée de 1941.
« Si la crise énergétique se développe, la pénurie peut paradoxalement pousser au développement. Le pétrole manque ? Il faut multiplier les forages. La terre s’épuise ? Colonisons les mers. L’auto n’a plus d’avenir ? Misons sur l’électronique qui fera faire au peuple des voyages imaginaires. Mais on ne peut reculer indéfiniment pour mieux sauter. Un beau jour, le pouvoir sera bien contraint de pratiquer l’écologie. Une prospective sans illusion peut mener à penser que le virage écologique ne sera pas le fait d’une opposition dépourvue de moyens, mais de la bourgeoisie dirigeante, le jour où elle ne pourra plus faire autrement. Ce seront les divers responsables de la ruine de la terre qui organiseront le sauvetage du peu qui en restera, et qui après l’abondance géreront la pénurie et la survie. Car ceux-là n’ont aucun préjugé, ils ne croient pas plus au développement qu’à l’écologie : ils ne croient qu’au pouvoir.
Pour contrôler les dangers de moyens de plus en plus puissants et fragiles parce que complexes, gérer un espace et des ressources qui s’épuisent, prévoir et maîtriser les réactions humaines qui empêcheraient de le faire, on est obligé de renforcer l’organisation. L’éco-fascisme a l’avenir pour lui, et il pourrait être aussi bien le fait d’un régime totalitaire de gauche que de droite sous la pression de la nécessité. »
Bernard Charbonneau, Le feu vert, autocritique du mouvement écologique, 1980.
« En effet, si l’École des Beaux-Arts, placée sous son patronage, a doté le pays d’architectes de grand talent et d’un goût irréprochable, dont, pour ma part, je me suis fait un devoir et un honneur d’invoquer le concours en tant d’occasions, j’ai la hardiesse de dire, au risque de tout, que, parmi eux, ne s’est point révélé, sous l’Empire, un de ces artistes dont le génie transforme son art et l’approprie aux aspirations de temps nouveaux.
L’École des Ponts et Chaussées fut bien plus féconde, et cela se comprend, dans un siècle où les sciences positives, où l’art et le talent pratiques de l’Ingénieur ont fait des pas de géant, auxquels on ne peut rien opposer de comparable. Toujours est-il qu’on lui doit les Alphand, les Belgrand, et que, si Deschamps, le chef trop peu connu du service du Plan de Paris, qui mériterait d’être placé presque au niveau de ces hommes d’élite, dans l’estime et la reconnaissance des Parisiens, étudia sur les bancs de la première, il les quitta, comme un transfuge, pour devenir Architecte-Voyer ; Géomètre de la Ville ; et, graduellement, le Grand-Voyer véritable de cette Cité-Reine ; le gardien de la Loi (trop insuffisante) des Bâtiments ; mais, par-dessus tout, l’inspirateur du tracé de beaucoup de ces grandes voies nouvelles qu’on admire ; le praticien habile qui sut donner, à toutes, la direction la moins dommageable, et cependant, la mieux appropriée aux dispositions du sol ; aux besoins de la circulation ; aux belles perspectives ; et déterminer, sur place, les alignements et les points de niveau, avec une telle précision, que, jamais, la moindre erreur ne fut commise par les constructeurs des maisons édifiées avant l’ouverture de ces voies, soit, à une extrémité ; soit, à l’autre, ou sur un point quelconque de leur parcours.
Baltard, encore un de mes anciens du collège Henri IV, que je mis à la tête du service d’Architecture de la Ville ; un grand prix de Rome ; un membre de l’Académie des Beaux-Arts, avait conçu les Halles Centrales en belles pierres de taille, bien massives, et ne les fit en fer qu’à son corps défendant, sur un croquis de l’Empereur, développé par moi dans un dessin, à main-levée, lui donnant le plan et l’élévation générale de cet édifice bien moderne, conçu par mon Auguste Maître, tel qu’on le voit !
Oui, le Préfet de la Seine de l’Empire était un administrateur doublé d’un artiste ; épris de toutes les grandes choses ; facilement séduit par l’harmonie des vastes ensembles ; ravi par cette poésie de l’ordre et de l’équilibre, qui nous émerveille au spectacle du firmament ; passionné pour le Beau, cette forme excellente, artistique, du Bien, et considérant beaucoup du reste comme secondaire ; mais sachant, par expérience, que les choses secondaires ne sont pas à négliger. Elles jouent, au fond, dans ce Monde, le rôle le plus considérable, en ce sens qu’elles nous enserrent de toutes parts : dès lors, il nous faut, non seulement, en tenir compte, de gré ou de force ; mais encore, y consacrer tout le soin qu’elles méritent. »
Georges Eugène Haussmann, Mémoires, 1890.
« L’architecture continue l’histoire. Ce qui fait sa grandeur, c’est qu’elle est une réponse à une nécessité générée par le mouvement de l’histoire. L’architecture est l’art de composer l’espace pour les gens d’une époque. Chaque lieu est détenteur d’une histoire écrite, par accumulation, sédimentation, transformation et notre intervention n’a de pertinence que si elle procède par enrichissement du lieu pour donner davantage de bien-être à ses utilisateurs.
L’attention portée à l’époque, c’est ce qu’on appelle la modernité en architecture. Chaque époque génère sa propre modernité. Notre époque est celle d’un futur incertain et devant cette incertitude, il y a deux attitudes extrêmes : le culte du jetable fruit du culte de l’instantanéité et le conservatisme. L’incertitude et le culte de l’instantané engendrent la complexité. Le seul outil de maîtrise de la complexité, c’est le projet qui joint l’utile et l’agréable. L’architecture moderne est en perpétuelle refondation et c’est en cela qu’elle continue l’histoire. »
Présentation de l'agence d'architecture de Jean-Marie Duthilleul.
« Prenons un exemple qui a l’insigne mérite d’être une situation tout à fait typique du nihilisme démocratique, la situation « match de foot ». Soit donc son lieu, stade de foot. Nous y mettrons à l’épreuve notre dialectique du singulier, du normal et de l’excroissant.
Soit donc un stade de foot, un grand, un beau, le Stade de France lui-même, et bien sûr l’équipe de France qui y dispute un match important, qualificatif pour la Coupe du monde ; mais elle joue très mal. Pour avoir été une ou deux fois à des matchs d’envergure en ce lieu, il nous est impossible de ne pas évoquer la sensation assez fasciste du type d’exaltation et d’enthousiasme que génère populairement un tel lieu. Ce qu’il y a d’effrayant, c’est cette masse de puissance populaire parfaitement disciplinée et, il faut bien le dire, abrutie, mais abrutie de manière impressionnante par sa massivité, quelque chose qu’on peut bien appeler le fascisme démocratique en acte, ou le « bio-pouvoir » d’Agamben-Foucault. Nous aurons beau avoir notre mot à redire sur Agamben et son camp de concentration comme paradigme politique de l’Occident, le Stade de France fait respirer un air qui n’est pas sans susurrer que tout n’est pas faux dans ce qu’il dit, et c’est même de très loin qu’il s’en faut.
Qu’est-ce que cette sensation de fascisme ?
L’État. L’État partout, l’État régulant tout. À strictement parler, dans cette situation « match de foot », l’état ne peut être dans un premier temps dit, justement, que l’état de la situation « match de foot ». Mais c’est là où nous entrevoyons la dialectique de l’excès, et de l’infinité de cet excès. L’état du match de foot, c’est forcément aussi l’État National, l’organisation qui organise non pas ce simple match, mais qui organise l’organisation de ce match, et celle qui organise l’organisation de l’organisation, par exemple la diffusion télévisée du match sur tout le territoire étatique français, voire sur la planète tout entière, etc. On entrevoit en quoi la représentation, l’état, est en excès infini, pour ainsi dire gigogne.
L’État régule. »
Mehdi Belhaj Kacem, L'esprit du nihilisme, une ontologique de l'Histoire, 2009.
Curriculum vitæ
Mon nom est Walter Benjamin, né à Berlin le 15 juillet 1892, fils du négociant Emil Benjamin et de son épouse Pauline, née Schoenflies, et je suis de confession juive. À Pâques 1901, je suis entré en première année de lycée à la Kaiser-Friedrich Schule, après avoir acquis les connaissances nécessaires grâce à des cours privés. Jusqu’à la quatrième année de lycée, j’ai suivi régulièrement le cursus scolaire. Peu après Pâques 1904, je dus néanmoins quitter l’école, et après être resté plusieurs mois sans suivre de cours afin d’améliorer mon état de santé, je suis entré en quatrième année à l’internat de « pédagogie nouvelle » du Dr. Lietz, à Haubinda près de Hildburghausen. C’est ma santé fragile qui a principalement déterminé mes parents à prendre cette décision. Mon séjour de presque deux ans dans l’établissement du Dr. Lietz, où je faisais partie des meilleurs élèves des classes que j’ai suivies, a eu une grande importance pour moi en ce que, outre que ma santé s’est rétablie, j’y ai reçu, en particulier dans les cours de littérature allemande, l’impulsion qui guide depuis lors mes efforts et mes intérêts. Mon attirance pour la littérature, que j’avais jusqu’ici satisfaite par des lectures assez désordonnées, a été approfondie par les normes esthétiques critiques que m’a présentées cet enseignement, et orienté dans une direction particulière ; en outre, cet enseignement a suscité en moi un intérêt pour la philosophie, une influence qui, en raison de mon âge, s’est révélée davantage dans les années suivantes qu’à cette époque. Lors de mon retour à Berlin, à Pâques 1907, j’ai été de nouveau admis à l’essai en cinquième année à la Kaiser-Friedrich-Schule. Je n’ai pu intégrer une classe plus élevée parce que les établissements du Dr Lietz suivent les programmes d’enseignement des lycées professionnels ; de ce moment, mon cursus scolaire s’est de nouveau déroulé régulièrement ; à Pâques 1909, j’ai reçu mon brevet élémentaire (Reifezeugnis) en vue du service volontaire d’un an.
Depuis mon retour de Haubinda, à partir de mes intérêts philosophiques et littéraires se sont en particulier développés, par une synthèse naturelle, des intérêts esthétiques. Je me suis consacré à ceux-ci en partie par l’étude de la théorie du drame, en partie par l’analyse des grands drames, avant tout ceux de Shakespeare, de Hebbel et d’Ibsen ; j’ai par ailleurs étudié de manière plus approfondie Hamlet et Torquato Tasso, et je me suis livré à une lecture intensive de Hölderlin. D’une manière générale, ces intérêts se sont manifestés par la tentative de me forger mon propre jugement sur les questions littéraires. Mon étude de la philosophie générale s’est moins appuyée sur les auteurs classiques que sur des introductions générales à cette discipline, à partir desquelles je me suis efforcé de me procurer une vision d’ensemble de ses problèmes et des systèmes des grands penseurs. En outre, il était inévitable que l’intérêt caractéristique de l’époque pour les questions sociales m’influence également, ce à quoi s’est ajouté un penchant pour la psychologie. Dans la période la plus récente, tout cela a fait naître chez moi un intérêt pour l’influence de la religion sur l’individu et la société. Je me suis efforcé de comprendre une époque au plan de l’histoire culturelle en m’appuyant sur La Culture de la Renaissance en Italie de Burckhardt. Je ne puis encore savoir si c’est la littérature ou la philosophie qui prendra le dessus dans mes études universitaires.
Walter Benjamin, à 20 ans. Traduit de l'allemand par Didier Renault.