« Aux hommes de la fin de XIXe siècle, la décadence romaine apparaissait sous l'aspect de patriciens couronnés de roses s'appuyant du coude sur des coussins ou des belles filles, ou encore, comme les a rêvés Verlaine, composant des acostiches indolents en regardant passer les barbares blancs. Nous sommes mieux renseignés sur la manière dont une civilisation finit par finir. Ce n'est pas par des abus, des vices ou des crimes qui sont de tous les temps, et rien ne prouve que la cruauté d'Aurélien ait été pire que celle d'Octave, ou que la vénalité dans la Rome de Didus Julianus ait été plus grande que dans celle de Sylla. Les maux dont on meurt sont plus spécifiques, plus complexes, plus lents, parfois plus difficiles à découvrir ou à définir. Mais nous avons appris à reconnaître ce gigantisme qui n'est que la contrefaçon malsaine d'une croissance, ce gaspillage qui fait croire à l'existence de richesse qu'on n'a déjà plus, cette pléthore si vite remplacée par la disette à la moindre crise, ces divertissements ménagés d'en haut, cette atmosphère d'inertie et de panique, d'autoritarisme et d'anarchie, ces réaffirmations pompeuses d'un grand passé au milieu de l'actuelle médiocrité et du présent désordre, ces réformes qui ne sont que des palliatifs et ces accès de vertu qui ne se manifestent que par des purges, ce goût du sensationnel qui finit par faire triompher la politique du pire, ces quelques hommes de génie mal secondés perdus dans la foule des grossiers habiles, des fous violents, des honnêtes gens maladroits et des faibles sages. Le lecteur moderne est chez lui dans l'Histoire auguste. »
Marguerite Yourcenar, à Mount Desert Island, 1958.
« Comme toutes ces applications sont immédiatement relatives aux intérêts sociaux, ou à l’analyse des opérations de l’esprit humain, et que, dans ce dernier cas, elles n’ont encore pour objet que l’homme perfectionné par la société, j’ai cru que le nom de mathématique sociale était celui qui convenait le mieux à cette science. Je préfère le mot mathématique, quoiqu’actuellement hors d’usage au singulier, à ceux d’arithmétique, de géométrie, d’analyse, parce que ceux-ci indiquent une partie des mathématiques, ou une des méthodes qu’elles emploient, et qu’il s’agit ici de l’application de l’algèbre, ou de la géométrie, comme de celle de l’arithmétique ; qu’il s’agit d’applications dans lesquelles toutes les méthodes peuvent être employées. D’ailleurs la dernière expression est équivoque, puisque le mot analyse signifie tantôt l’algèbre, tantôt la méthode analytique, et nous serons même obligés d’employer quelquefois ce même mot dans le sens qu’on lui donne dans d’autres sciences. Je préfère le mot sociale à ceux de morale ou politique, parce que le sens de ces derniers mots est moins étendu et moins précis. »
« La mathématique sociale peut avoir pour objet les hommes, les choses, ou à la fois les choses et les hommes. Elle a les hommes pour objet lorsqu’elle enseigne à déterminer, à connaître l’ordre de la mortalité dans telle ou telle contrée, lorsqu’elle calcule les avantages ou les inconvénients d’un mode d’élection. Elle a les choses pour objet lorsqu’elle évalue les avantages d’une loterie, et qu’elle cherche d’après quels principes doit être déterminé le taux des assurances maritimes. Enfin, elle a en même temps l’homme et les choses pour objet, quand elle traite des rentes viagères, des assurances sur la vie. [...] Quel que soit l’objet que cette science considère, elle renferme trois parties principales : la détermination des faits, leur évaluation, qui comprend la théorie des valeurs moyennes, et les résultats des faits. Mais, dans chacune de ces parties, après avoir considéré les faits, les valeurs moyennes ou les résultats, il reste à en déterminer la probabilité. Ainsi la théorie générale de la probabilité est à la fois une portion de la science dont nous parlons, et une des bases de toutes les autres. »
Nicolas de Condorcet, Tableau général de la science qui a pour objet l’application du calcul aux sciences politiques et morales, 1793.
Pour la plupart des lecteurs, une excursion dans le domaine des mathématiques pures diffère peu, par l’étrangeté des objets et du langage à étudier, d’un voyage à Tombouctou. Les termes de la géométrie, de l’algèbre, de la trigonométrie et de l’analyse infinitésimale sont tout aussi étrangers à beaucoup d’esprits que ceux de l’idiome ioloff ou bambara. Cependant à notre époque, où les résultats obtenus par les applications des théories mathématiques sont généralement admirés, il est naturel de s’enquérir des puissances mathématiques avec lesquelles l’esprit humain a remué le monde matériel, à peu près comme on recherche dans l’histoire quelles étaient l’organisation et les armes des peuples conquérants.
Un illustre savant s’exprimait ainsi il y a deux mois à peine : « Depuis cinquante ans, les sciences physiques et chimiques ont rempli le monde de leurs merveilles. La navigation à vapeur, la télégraphie électrique, l’éclairage au gaz et celui qu’on obtient par la lumière éblouissante de l’électricité, les rayons solaires devenus des instruments de dessin, d’impression, de gravure, cent autres miracles humains que j’oublie, ont frappé les peuples d’une immense et universelle admiration. Alors la foule irréfléchie, ignorante des causes, n’a plus vu des sciences que leurs résultats, et, comme le sauvage, elle aurait volontiers trouvé bon que l’on coupât l’arbre pour avoir le fruit. Allez donc lui parler d’études antérieures, des théories physiques, chimiques, qui, longtemps élaborées dans le silence du cabinet, ont donné naissance à ces prodiges ! Vantez-lui aussi les mathématiques, ces racines génératrices de toutes les sciences positives : elle ne s’arrêtera pas à vous écouter. À quoi bon des théoriciens ? Lagrange, Laplace, ont-ils créé des usines ou des industries ? Voilà ce qu’il faut ! »
Jacques Babinet, De l'application des mathématiques transcendantes, in La revue des Deux Mondes, 1856.
« Selon les intérêts, le camp et la façon de faire, nous nous affrontons quant à la nature de ce qu’il y a, de ce qu’il y a eu, de ce qu’il y aura, de ce qui peut être ou de ce qui doit être… Tout cela fait l’objet d’une guerre de description et de définition, qui se tient entre deux extrémités : la forme que prend l’ensemble de ce qu’il y a (le composé : une totalité ou une absence de totalité) et le découpage de ce qu’il y a (les composants : des choses, des individus, des forces, des désirs…).
Le conflit fondamental porte en effet sur le commun et le distinct : dans quoi nous trouvons-nous tous pris, au-delà de quoi nous ne pouvons pas penser ? Des camps ? Des champs ? Une culture, une époque ? L’Évolution ? De la matière, une nature, la société ? De quoi est-ce fait – d’éléments identifiables ou de variations incessantes, de corps, de formes de vie, de substances ou d’événements… ?
Par « commun », nous entendons ce qui nous comprend tous ; par « distinct », ce que nous pouvons y comprendre.
Plus précisément, nous « distinguons » toujours là où nous introduisons une différence, par exemple entre la nature et l’artifice, entre le vivant et le non-vivant, entre des espèces, entre des genres, entre des corps, entre ce qui commence et ce qui finit : classes, ensembles, catégories ou régions délimitées par des frontières. Peut être qualifié de « distinct » ce qui est déterminé, donc ce de quoi on peut penser l’autre, l’opposé ou le contraire.
Est distinct ce qui nous apparaît avec un autre, ce qui n’est pas tout, ce qui est limité et peut être compris. Au contraire, est commun ce qui nous apparaît sans autre, ce qui fait totalité, ce qui limite et peut comprendre une position et son contraire, un être et son autre.
Si l’on accepte ces définitions provisoires, il nous semble que l’activité principale d’un être pensant consiste à comprendre ce qui le comprend : autrement dit à distinguer du commun.
Ce qui nous donne l’équation ou la formule magique recherchée par tout être qui pense : du commun distinct.
C’est ce commun distinct qui se trouve sans cesse disputé entre nous. »
Tristan Garcia, Laisser être et rendre puissant, 2023.
« Tout savoir reste temporalisé, puisque même les sciences dites dures progressent, donc se temporalisent aussi. Si la philosophie ne fait pas exception à cette temporalisation, elle l’exerce pourtant sur un mode plus complexe. Car, si les sciences, prises dans leur acception moderne, se temporalisent malgré le déni inévitable de leur histoire, la philosophie se temporalise grâce à la reconnaissance de cette histoire. Et de deux façons, indissociables : il n’y a pas plus de philosophie sans histoire de la philosophie, qu’il n’y a d’histoire de la philosophie sans philosophie.
Il n’y a pas de philosophie sans histoire de la philosophie. L’ambition de commencer à penser ab ovo, sans prédécesseur avoué ou critiqué et sans reprendre de concepts plus anciens reste une illusion. Le cas de Descartes le confirme : l’innovation, de fait radicale, qu’accomplit sa théorie d’une science unifiée par son unique point de référence, l’esprit connaissant, telle qu’elle surgit dans les Regulæ ad directionem ingenii, ne cite Aristote qu’une seule fois et comme en passant, mais s’avère pourtant une critique frontale et systématique de l’Organon et de la Métaphysique ; au point que l’épistémologie ainsi déployée instaure en fait et sans le dire une nouvelle ontologie (grise), celle de l’objet. L’innovation implique une rupture, donc la reconnaissance d’une antériorité. Mais il y a plus : même la dénégation complète de tout antécédent – la pratique du scepticisme – ne suffit pas à récuser cette antériorité. Certes, la mise en œuvre du doute dans la Meditatio I vise à recommencer la recherche à partir d’une tabula rasa : ne rien présupposer, donc n’admettre rien que l’évidence présente n’atteste et n’impose. Pourtant, cette entreprise elle-même se développe en discutant, réaménageant et finalement réfutant subtilement les arguments antérieurs de la tradition sceptique, renouvelée de Sextus Empiricus : le rêve et la folie sont radicalisés et pourtant récusés ; l’évidence mathématique se trouve révoquée par recours à la potentia absoluta de Dieu, mais cet argument nominaliste conduit à l’expérience du cogito : s’il me trompe, je pense en tant que je me trompe, et si je pense, je suis. On voit donc que le scepticisme auquel recourt Descartes, ayant lui-même une histoire, son innovation conceptuelle ne se mesure qu’en son rapport, complexe, avec cette histoire. Tout philosophe parle une langue qu’il n’a jamais totalement inventée et qu’il ne modifie que rarement et à grand effort en empruntant aux philosophes antérieurs ou à des non-philosophes contemporains. »
Jean-Luc Marion, La métaphysique et après, essai sur l'historicité et sur les époques de la philosophie, 2023.
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L’équivalent anglais overseas, apparu semble-t-il à la fin du XVI e siècle, au moment de l’exploration européenne du monde, a aussi été une forme atténuée de « colonial » pour les Britanniques, tout en étant aujourd’hui dans le monde anglophone aussi utilisé pour évoquer l’étranger. Il faut dire qu’en français, « outre-mer » s’est maintenue par le truchement des DOM-TOM, les départements et territoires d’outre-mer, créés en 1946, et qui après la décolonisation de l’Afrique en 1958 se sont retrouvés être les seuls à porter officiellement ce nom, comme dernières possessions françaises hors d’Europe. Et quand bien même, depuis la révision constitutionnelle de 2003, les DOM-TOM n’existent plus, puisqu’il faut parler de DOM/DROM-COM (département et/ou région d’outre-mer-collectivité d’outre-mer) et de la Nouvelle-Calédonie, force est de constater qu’on continue d’utiliser le terme « domtom », dont le succès, la pérennité et la substantivation sont probablement dus à sa sonorité, rappelant les tam-tams africains et les ambiances tropicales. « Outre-mer » est donc intimement perçu à travers le filtre de l’exotisme dans l’imaginaire des Métropolitains, c’est-à-dire ceux qui habitent la mère-patrie, qu’on oppose à ses « territoires extérieurs ». Si certains peuvent être choqués par l’usage toujours courant du terme « Métropole », qui exprime l’idée de domination, celle d’un État sur ses colonies, à la suite de Montesquieu dans L’Esprit des lois (1748, livre XXI, chapitre xxi), il ne fait que souligner le vieux fonds colonial qu’il est difficile de faire disparaître compte tenu d’une subordination qui se prolonge, même si l’emploi d’« Hexagone » à sa place cherche à dissimuler cette réalité. Dans cet ouvrage nous écrirons « Métropole » avec une capitale parce qu’il s’agit d’un toponyme ainsi que « Métropolitain », considéré comme un gentilé, au même titre qu’« Ultramarin ».
Jean-Christophe Gay, La France d'outre-mer, terres éparses, sociétés vivantes, 2021.
La locution adverbiale « outre-mer », dans son sens le plus courant, ne signifie rien de moins qu’un territoire au-delà des mers, par rapport à une contrée définie. Dans cette acception, la Terre entière est outre-mer, puisque nous sommes tous l’outre-mer de quelque part ou de quelqu’un. L’Europe serait donc l’outre-mer de la Chine ou de l’Amérique, tout comme l’Afrique serait outre-mer pour les Australiens. Pourtant, ce n’est pas ce sens qui l’emporte aujourd’hui et l’usage d’« outre-mer » est indissociablement lié à la colonisation. Tout d’abord, dans la seconde moitié du XIX e siècle, il va désigner les pays sous domination coloniale européenne. À partir des années 1930, il va être réduit à ceux soumis à l’autorité de la France. Ainsi, en 1934, l’École coloniale est rebaptisée École nationale de la France d’outre-mer (ENFOM), qu’on appellera encore pendant longtemps la « Colo » [ENDERS, 1993]. La même année, l’Institut national d’agronomie coloniale devient l’Institut national agronomique de la France d’outre-mer. L’année suivante, le Musée des colonies, construit porte Dorée pour l’Exposition coloniale de 1931, devient le Musée de la France d’outre-mer. Quand, en 1946, la Constitution met juridiquement fin à la colonisation et qu’un « ministre de l’Outre-mer » se substitue au « ministère des Colonies », « outre-mer » prend son essor et devient une façon euphémisée d’évoquer les colonies : « France d’outre-mer » est strictement le synonyme de colonie française. On peut cependant noter qu’en 1934, et pendant une dizaine de jours seulement, le ministre des Colonies portera le nom de ministre de la France d’Outre-mer. C’est Pierre Laval qui sera le premier à reprendre le nom de ministre des Colonies.
Quand, à la Libération, on décide de relancer la politique coloniale, on crée un Office de recherche scientifique d’outre-mer (ORSOM) qui devient Office de la recherche scientifique et technique outre-mer (ORSTOM) dans les années 1950. Et s’il y a, dans le fait de l’avoir rebaptisé Institut de recherche pour le développement (IRD) en 1998, la volonté de montrer l’évolution de ses missions avec l’engagement dans la coopération Nord/Sud, il y a également le souci de se défaire de son passé colonial. On peut également considérer que l’émergence dans les années 1980 de l’adjectif ou du gentilé « ultramarin », pour évoquer ce qui est en relation avec l’outre-mer ou pour désigner les habitants de l’outre-mer, relève de la même logique, probablement aussi en lien avec la notion d’ultrapériphéricité, terme de la novlangue bruxelloise, mentionnée dans le traité de Maastricht (1992) alors que le traité d’Amsterdam (1997) introduit les régions ultrapériphériques (RUP) dans le corps des traités européens.
Jean-Christophe Gay, La France d'outre-mer, terres éparses, sociétés vivantes, 2021.
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« Je le sais.
Je mourrai dans des conditions déshonorantes.
Je jouis aujourd’hui d’être un objet d’horreur, de dégoût, pour le seul être auquel je suis lié.
Ce que je veux : ce qui peut survenir de plus mauvais à un homme qui en rie.
La tête vide où « je » suis est devenue si peureuse, si avide, que la mort seule pourrait la satisfaire.
Il y a quelques jours, je suis arrivé – réellement, et non dans un cauchemar – dans une ville qui ressemblait au décor d’une tragédie. Un soir, – je ne le dis que pour rire d’une façon plus malheureuse – je n’ai pas été ivre seul à regarder deux vieillards pédérastes qui tournoyaient en dansant, réellement, et non dans un rêve. Au milieu de la nuit le Commandeur entra dans ma chambre : pendant l’après-midi, je passais devant son tombeau, l’orgueil m’avait poussé à l’inviter ironiquement. Son arrivée inattendue m’épouvanta.
Devant lui, je tremblais. Devant lui, j’étais une épave.
Près de moi gisait la seconde victime : l’extrême dégoût de ses lèvres les rendait semblables aux lèvres d’une morte. Il en coulait une bave plus affreuse que du sang. Depuis ce jour-là, j’ai été condamné à cette solitude que je refuse, que je n’ai plus le cœur de supporter. Mais je n’aurais qu’un cri pour répéter l’invitation et, si j’en croyais une aveugle colère, ce ne serait plus moi qui m’en irai, ce serait le cadavre du vieillard.
A partir d’une ignoble souffrance, à nouveau, l’insolence qui, malgré tout, persiste de façon sournoise, grandit, d’abord lentement, puis, tout à coup, dans un éclat, elle m’aveugle et m’exalte dans un bonheur affirmé contre toute raison.
Le bonheur à l’instant m’enivre, il me saoule.
Je le crie, je le chante à pleine gorge.
En mon cœur idiot, l’idiotie chante à gorge déployée.
JE TRIOMPHE ! »
Georges Bataille, Le Bleu du ciel, 1957.
« Un des griefs les plus graves des indigènes anglais contre le Conquérant et ses Normands fut la création des forêts royales. Duc de Normandie, Guillaume avait eu d'immenses forêts pour y chasser le cerf et le sanglier. Roi d'Angleterre, il voulut s'assurer son passe-temps favori et, près de la capitale, Winchester, fit planter la Nouvelle Forêt, détruisant, disent les chroniqueurs, soixante villages, des champs fertiles, des églises et ruinant des milliers d'habitants. Les chiffres semblent exagérés, mais il est certain que les forêts royales furent une plaie. Au siècle suivant, elles couvriront un tiers de la superficie du royaume. Ces forêts étaient protégées par des lois cruelles. Au temps de Guillaume, quiconque y tuait une biche ou un cerf avait les yeux crevés. Il était interdit, sous peine de mutilation, de toucher aux sangliers et aux lièvres. Plus tard, tuer un cerf dans la forêt royale devint un cas pendable. En cette matière les passions du Conquérant l'avaient emporté sur son esprit politique. Les écrivains du temps essaient de justifier les lois de la forêt en disant que celle-ci échappe à la loi commune du royaume ; le roi s'y repose de tous ses soucis, et même de celui d'être juste. »
André Maurois, Histoire de l'Angleterre, 1937.
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« Si l’on en croit les voyageurs et les historiens, l’usage du thé qui remonte en Chine et au Japon, à une haute antiquité, ne fut adopté en France qu’en 1634. Il paraît que les Anglais le connaissaient avant nous. Cette plante fut sans doute indiquée d’abord comme spécifique, et son infusion, que le sucre rend assez agréable, ne devint que longtemps après une boisson usuelle.
Que des plantes nourrissantes, comme les céréales ; que des fruits savoureux ou des liqueurs enivrantes soient devenus l’objet des soins de presque tous les peuples, cela se conçoit aisément, puisque ces produits satisfont leurs premiers besoins ; mais que l’infusion presque fade d’une plante étrangère soit devenue la boisson préférée d’une nation policée ; que l’Europe entière ait porté son or au cupide Chinois pour obtenir les moyens de préparer cette tisanne que l’on rejetterait si le thé était indigène ; que l’Europe envoie pour cela dans l’Inde plus de 50 millions par an, sans qu’aucune parcelle de cet or repasse dans notre commerce ; qu’un impôt mis sur le thé arme les Américains, les rende indépendants, et soit la cause des combats qui ont fondé les États-Unis ; voilà ce qui doit étonner l’homme qui connaît le mieux les bizarreries humaines. Mais ces résultats surprenants d’un goût inexplicable doivent nous engager à examiner le thé sous les rapports de l’histoire naturelle, de l’hygiène, et de sa nature chimique. »
Charles-Louis Cadet de Gassicourt, Le thé est-il plus nuisible qu'utile ?, 1808.
Une chaîne délicieuse consacrée à la musique géorgienne, faites un tour !
Пыльные пластинки – канал о грузинской музыке. Раз в неделю автор канала откапывает бриллианты из кучи старых виниловых пластинок, рассказывает связанные с ними истории и дает послушать интересные находки.
« Outre les 300 000 sesterces offerts à cet ami, Pline multiplie, en faveur de ses protégés, les lettres de recommandation qui leur ouvriront l’accès de la noblesse de service, qui servait l’empereur contre salaire. Comme propriétaire terrien, il est non moins libéral envers ses métayers et envers les marchands qui lui achètent ses récoltes ; il avait vendu à ces derniers sa vendange sur pied, or le produit en fut plus médiocre que prévu : Pline rembourse alors aux acheteurs une partie du prix qu’ils avaient payé. Car noblesse oblige : la générosité est vertu de seigneur ; trois siècles après Pline, quand l’aristocratie romaine sera devenue chrétienne, elle fondera des piae causae, affranchira ses esclaves et léguera des biens aux pauvres dans le même esprit « de classe ». Mais c’est surtout envers sa petite patrie de Côme que le païen Pline se montre généreux : il offre à ses compatriotes une bibliothèque, subventionne une école et des institutions de bienfaisance ; durant les onze années que couvre sa correspondance, il dépense près de 2 millions de sesterces pour la ville. Par son testament, il lègue à la ville des thermes, à la plèbe de Côme des revenus annuels pour un banquet public, à ses propres affranchis des pensions alimentaires. On voit l’importance relative qu’ont les libéralités envers la petite patrie, la cité ; comme l’a écrit Dill, « il n’y a pas eu beaucoup d’époques de l’histoire où la fortune personnelle ait été plus généralement considérée comme une sorte de fidéicommis, comme une possession sur laquelle la communauté tout entière avait des droits » ; c’est précisément ce qu’on appelle l’évergétisme et c’est le sujet du présent livre. L’évergétisme, ce sont les libéralités privées en faveur du public. »
Paul Veyne, Le Pain et le cirque. Sociologie historique d'un pluralisme politique, 1976.
« Nous verrons, vers la fin de ce chapitre, que, si l’on regarde les faits, l’opposition entre le Libéral et ce que nous appellerions le bourgeois ou le puritain est plus théorique que réelle : ce sont moins des hommes qui s’opposent, que des finalités, qui peuvent très bien coexister dans le même homme. Il demeure que le portrait aristotélicien du Libéral ou du Magnifique est d’une criante vérité pour l’antiquité grecque et romaine. Considérons, quatre siècles après Aristote, le sénateur Pline le Jeune. Ses Lettres sont et veulent être un manuel du parfait sénateur romain enseigné par l’exemple ; elles ne sont pas seulement des témoignages autobiographiques, mais se veulent aussi didactiques, exemplaires : ce qui donne faussement à leur auteur l’air d’être très satisfait de lui-même. Pline nous apprend donc qu’il a acheté pour sa vieille nourrice une terre de 100 000 sesterces. Une autre fois, il donne 300 000 sesterces à un de ses amis et protégés, qui était comme lui originaire de Côme : comme cet ami était déjà décurion à Côme et possédait le cens de 100 000 sesterces, exigé pour être conseiller municipal, il disposera désormais d’une fortune qui lui ouvrira l’accès de l’ordre équestre, dont le cens était fixé à 400 000 sesterces (comme il est à craindre que des chiffres de ce genre ne soient que trop nombreux dans notre livre, nous nous permettrons de donner au lecteur un conseil pratique : quand il lit : « cent mille sesterces », qu’il imagine qu’il lisait du Balzac et qu’il a trouvé les mots : « cinquante mille francs » : le monde romain, par le niveau et le genre de vie et par la structure économique, ressemblait beaucoup plus au monde pré-capitaliste, pré-industriel, agraire et usurier que décrit La Comédie humaine, qu’au monde du XXe siècle ; de plus, très approximativement, un sesterce, c’est un demi-franc Balzac ; l’erreur peut être de un à deux, mais non de un à dix). »
Paul Veyne, Le Pain et le cirque. Sociologie historique d'un pluralisme politique, 1976.
(la suite demain)
« Comme la plupart, je n’ai jamais demandé à devenir un assassin. Si je l’avais pu, je l’ai déjà dit, j’aurais fait de la littérature. Écrire, si j’en avais eu le talent, sinon peut-être enseigner, quoi qu’il en soit vivre au sein des choses belles et calmes, des meilleures créations du vouloir humain. Qui, de sa propre volonté, à part un fou, choisit le meurtre ? Et puis j’aurais voulu jouer du piano. Un jour, au concert, une dame d’un certain âge se pencha vers moi : « Vous êtes pianiste, je crois ? » — « Hélas, madame, non », dus-je répondre à regret. Aujourd’hui encore, que je ne joue pas du piano et n’en jouerai jamais, cela me suffoque, parfois même plus que les horreurs, la rivière noire de mon passé qui me porte par les années. Je n’en reviens littéralement pas. Quand j’étais encore petit, ma mère m’a acheté un piano. C’était pour mon neuvième anniversaire, je pense. Ou mon huitième. En tout cas avant que nous partions habiter en France avec ce Moreau. Cela faisait des mois et des mois que je la suppliais. Je rêvais d’être pianiste, un grand pianiste de concert : sous mes doigts, des cathédrales, légères comme des bulles. Mais nous n’avions pas d’argent. Mon père était parti depuis quelque temps, ses comptes (je l’ai appris bien plus tard) étaient bloqués, ma mère devait se débrouiller. Mais là, elle avait trouvé l’argent, je ne sais comment, elle avait dû économiser, ou elle avait emprunté ; peut-être même s’est-elle prostituée, je ne sais pas, ça n’a pas d’importance. Sans doute avait-elle formé des ambitions pour moi, elle voulait cultiver mes talents. Ainsi, le jour de mon anniversaire, on nous livra ce piano, un beau piano droit. Même d’occasion, il avait dû coûter cher. Au début, j’étais émerveillé. Je pris des leçons ; mais mon manque de progrès m’ennuya rapidement, et je laissai vite tomber. Faire des gammes, ce n’était pas ce que j’avais imaginé, j’étais comme tous les enfants. Ma mère n’osa jamais me reprocher ma légèreté et ma paresse ; mais je conçois bien que l’idée de tout cet argent gaspillé a dû la ronger. Le piano resta là à accumuler de la poussière ; ma sœur ne s’y intéressait pas plus que moi ; je n’y songeai plus, et remarquai à peine lorsque enfin ma mère le revendit, à perte certainement. Je n’ai jamais vraiment aimé ma mère, je l’ai même détestée, mais cet incident me rend triste pour elle. C’est aussi un peu sa faute. Si elle avait insisté, si elle avait su être sévère lorsqu’il le fallait, j’aurais pu apprendre à jouer du piano, et cela m’aurait été une grande joie, un refuge sûr. Jouer juste pour moi, à la maison, cela m’aurait comblé. Bien entendu, j’écoute souvent de la musique, et j’y prends un vif plaisir, mais ce n’est pas la même chose, c’est un substitut. Tout comme mes amours masculines : la réalité, je ne rougis pas de le dire, c’est que j’aurais sans doute préféré être une femme. Pas nécessairement une femme vivante et agissante dans ce monde, une épouse, une mère ; non, une femme nue, sur le dos, les jambes écartées, écrasée sous le poids d’un homme, agrippée à lui et percée par lui, noyée en lui en devenant la mer sans limites dans laquelle lui-même se noie, plaisir sans fin, et sans début aussi. Or il n’en a pas été ainsi. À la place, je me suis retrouvé juriste, fonctionnaire de la sécurité, officier SS, puis directeur d’une usine de dentelle. C’est triste, mais c’est comme ça. »
Johnatan Littell, Les Bienveillantes, 2006.