« Tu connais la vie à la lisière des bois sombres, les jardins, îles lumineuses, qu’éclairent les lampions, captifs des remous magiques de la musique. Tu connais les couples qui s’égarent silencieusement dans l’ombre ; ton rayon frappe leurs visages comme des masques blafards, cependant que le plaisir précipite leur souffle et que l’angoisse l’étouffe. Tu connais l’ivrogne qui se fraie son chemin solitaire au travers du fourré.
Tu t’étais élevé, dans toute ta grandeur, au-dessus de la maison couverte de chaume, sur la rive du fleuve, en cette nuit de juin où l’un de tes disciples s’est lié avec toi d’une plus étroite fraternité. La table des buveurs était plantée sur l’aire d’argile battue, et sur les murs garnis de branches de sapin, les armes et les casquettes rouges luisaient à travers la fumée du tabac. Qu’est devenue cette jeunesse, qui si tôt devait rompre les sceaux secrets de la mort, dont le message était déjà tout prêt à lui être transmis ? Elle ne fut qu’une fois, et elle est à jamais présente. Que la première ivresse entraîne le cœur, comme à force de voiles ! Ne te fut-il pas cher, celui qui s’abîmait pour la première fois dans les profondeurs où l’Esprit des éléments fouette avec violence la force de vie ? N’y a-t-il pas des heures où l’on ne peut qu’être aimé de toutes choses, comme une fleur qui s’épanouit dans sa sauvage innocence ? Des heures où l’excès nous fait jaillir comme une balle hors des canons rayés de l’habitude ? C’est seulement alors que nous nous mettons à voler, et l’incertain est seul notre haute cible. »
Ernst Jünger, Lettre de Sicile au bonhomme de la Lune, 1930.