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Читаю вещи. Страница 3

Читаю литературу и поэзию на французском языке.

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    N’as-tu pas honte qu’il faille t’expliquer ces choses-là comme à un enfant, alors que tu as soixante ans bien sonnés ? Barthélemy, les yeux fixés à terre, pensait tout haut : — Que je noue mon paquet, que je me lève et que je m’en aille ? — Que tu te mettes en route. — C’est la loi ? — Oui, c’est le droit. — Mais, ô savant maire, dis-moi ceci encore : comment vais-je mettre dans mon paquet mon travail, mon labeur de quarante années ? Dis-le-moi et je m’en vais. Cette fois, le maire se fâcha tout à fait et frappa du poing sur la table. — Es-tu venu te moquer de moi ? Rassemble les gamins sur la route et raconte-leur ton histoire ; tu verras comme ils riront, comme ils te tireront la langue, se suspendront à ta veste. Ta place n’est plus parmi les gens sérieux, pas même parmi les commères. Stupéfait, Barthélemy écoutait. — Hier encore, ô maire, tu me parlais tout autrement. Tout autre était ton salut, ton visage même, me semble-t-il, était tout autre. Qu’il est étrange que l’homme change ainsi devant nos yeux, en plein jour ; hier encore il était là, aujourd’hui ce n’est plus lui, un autre est à sa place... Que t’ai-je fait pour que tu me craches au visage, quand, hier encore, tu me saluais en chrétien ! — Valet, je ne te dois pas de réponse ; allons, ne cause d’ennuis ni à moi, ni à la commune ; fais ton paquet et va-t’en ! Et le maire, ayant parlé, se leva. Ivan Cankar, Le valet Barthélémy et son droit, 1907. Traduit du slovène.
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    Le maire, gros, réjoui, les bras nus, se tenait devant l’auberge. — Où vas-tu, Barthélemy ? — Chez toi, maire, pour affaires. Ils entrèrent dans l’auberge ; le maire s’assit, majestueux ; Barthélemy resta debout. — Écoute maintenant, ô maire, ce que je vais te raconter, et juge selon la justice et les lois. Le jeune Sitar m’a dit : « Va-t’en et cherche ailleurs un autre maître. » Il a dit à Barthélemy : « Tu as travaillé pour moi, jusqu’au bout ; va-t’en maintenant et cherche ailleurs ta couche dernière. » Il a dit au vieillard : « Tu m’as donné ton printemps et ton été, tu m’as donné ton automne ; j’ai tout pris, j’ai tout mis dans les réserves qui sont pleines jusqu’au bord ; toi, va-t’en, dans ton hiver, là où te porteront encore tes vieilles jambes. Je n’ai pas labouré, a-t-il dit, je n’ai ni semé, ni moissonné, mais je vais recueillir ta riche moisson ; je mangerai du pain blanc : toi, regarde si tu trouves près du seuil quelque croûte que le soleil n’ait pas desséchée. Tu nous as préparé le repas et la boisson, tu as mis la table pour nous : toi, agenouille-toi à terre et ramasse les miettes !... » Ainsi a-t-il dit sans avoir honte de ses paroles ! Où est le droit, où est la loi ? Juge, ô maire. Le maire fronça les sourcils ; son regard n’était plus ni joyeux, ni aimable. — Tu as parlé longuement, tu aurais pu dire cela tout court : Sitar t’a renvoyé ! Barthélemy posa son chapeau devant lui et appuya ses poings sur la table. — Comment, renvoyé ? Le valet peut-il renvoyer le maître ? Qui a bâti cette maison, aujourd’hui grande et riche ; lui, ou moi ? Qui a engraissé la terre de sa sueur bénie, lui ou moi ? Qui a donc agrandi les champs, les prairies, les bois, bien haut, dans la montagne, bien loin dans la vallée ; lui ou moi ? Qui a créé cette aisance avec sa grande force : moi, qui étais aux champs, nu et en sueur ou lui qui était dans ses langes et ne savait que pleurer ? Qui a le droit de dire à l’autre : fais ton paquet, charge-le sur ton épaule et va-t’en sans adieu, car le monde est grand, moi, ou lui ? Dis-moi où est le droit, ô maire ; explique-moi la loi. Le maire appuya son large dos contre le banc et regarda sombrement. — Que veux-tu, Barthélemy ? Dis-le-moi. Pourquoi es-tu venu ? Barthélemy, tout étonné, se redressa. — Pour la justice, je suis venu. Je ne suis pas venu mendier un lit et du pain. Fais ton métier : regarde les lois, rends la justice, scelle une lettre ! — Que veux-tu ? — Ce que je t’ai dit. — Le maître t’a renvoyé ? — Quel maître ? Qui a-t-il renvoyé ? — Ne dis pas de bêtises, Barthélemy. Tu es bien sot pour être si vieux, je ne t’en veux pas. Pourquoi Sitar te renvoie-t-il ? — Qui me renvoie ? D’où ? — Allons, Barthélemy, va raconter ton histoire aux petits bergers, si tu ne veux pas écouter la voix de la raison. Dis-moi ceci encore, je ne te demande pas autre chose : que penses-tu faire, maintenant que tu n’as ni foyer, ni maître ? Où vas-tu ? — Où vais-je ? demanda Barthélemy en ouvrant de grands yeux. — Précisément. Ne me regarde pas ainsi et ouvre les oreilles. Sitar t’a renvoyé, tu n’as plus ni maison, ni maître. Où vas-tu maintenant ? Barthélemy garda longtemps le silence avant de demander : — Quoi, c’est cela, le droit et la loi ? Le maire se mit en colère. — Qui te parle de loi et de droit ? Que signifient ces choses-là pour un valet ; en quoi l’intéressent-elles ? Nous parlons maintenant de ceci : où as-tu l’intention de diriger tes vieilles jambes ? Barthélemy regarda fixement le maire, puis baissa la tête. — Alors, voilà quelle est la loi écrite : ni droit, ni justice pour le valet ! — Je n’ai pas dit cela, ce n’est écrit nulle part ; allons, ne calomnie pas. Mais le maître est le maître et le valet est le valet ; et si le maître dit au valet : rassemble tes hardes, lève-toi et va-t’en, il est commandé au valet de se lever et de s’en aller sur le chemin. De tout temps, il en a été ainsi, il en sera de même jusqu’à la fin des siècles, car, autrement, ce serait le monde renversé...
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    « Il y a certainement une difficulté toute spéciale à parler devant un grand public sur les choses mathématiques ou même seulement sur les relations générales qui confinent à ce domaine. La difficulté résulte de ceci : les conceptions dont nous nous occupons et dont nous étudions la connexion intime sont elles-mêmes le produit d’un travail prolongé de la pensée mathématique et sont très éloignées des pensées qui sont d’usage courant dans la vie. Cependant, je n’ai pas hésité à répondre à la mise en demeure dont j’ai eu l’honneur d’être l’objet de la part du Comité de votre Société, qui m’a prié de vous adresser aujourd’hui la parole dans ce discours d’ouverture de son Congrès. J’ai devant les yeux l’exemple de ce grand chercheur, qui vient de mourir et que j’ai dû remplacer ici aujourd’hui. Sans aucun doute, ce n’est pas un des moindres mérites de Hermann von Helmholtz de s’être efforcé, dès le début de sa carrière, de présenter les problèmes et les résultats des recherches scientifiques, dans tous les domaines qu’il a explorés, dans des leçons populaires, à la portée des savants qui cultivent les autres branches de la Science. Il nous a ainsi fait progresser chacun dans notre propre domaine. S’il semble impossible d’en faire autant pour les Mathématiques pures, néanmoins, on doit le tenter dans les limites du possible. Et je ne parle pas ainsi en mon nom seul, mais au nom de tous les membres de la Société mathématique, qui s’est unie depuis quelques années à la Société des Sciences naturelles et médicales, et qui, si ce n’est en titre, peut en être néanmoins en fait considérée comme la première Section. Nous sentons que, sous l’influence des développements modernes, notre Science, à mesure qu’elle avance à pas rapides, tend de plus en plus à s’isoler. Le rapport intime entre les Mathématiques et les Sciences naturelles théoriques, tel qu’il existait au point de jonction des deux domaines lorsque commença le développement de l’Analyse moderne, paraît devoir se rompre. C’est là un grand danger et qui grandit de jour en jour. Aussi, nous membres de la Société mathématique, nous voulons le combattre de toutes nos forces ; et c’est aussi dans ce but que nous nous sommes réunis à la Société des Sciences naturelles. Unis par des relations personnelles avec vous, nous voulons apprendre, à votre école, comment la pensée scientifique se développe dans les autres domaines et où doit être pris le point d’attache auquel on peut relier le travail du mathématicien. D’autre part, nous désirons, de notre côté, trouver chez vous quelque intérêt à nos idées et à nos efforts. C’est en cette qualité que je me présente à vous, et que je vais tenter de vous décrire l’influence de ce chercheur, dont l’influence fut sans rivale sur le développement des Mathématiques modernes, et qui a nom Bernhard Riemann. J’espère pouvoir compter, en tous cas, sur l’attention de ceux d’entre vous qui travaillent dans l’ordre d’idées de la Mécanique et de la Physique théorique, mais tous vous devez bien sentir qu’il se présente ici des points de réunion avec le domaine des Sciences naturelles. » Felix Klein, Riemann et son influence sur les Mathématiques modernes, 1894. Traduction par Léonce Laugel.
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    MON ERREUR J’ai voulu longtemps les juger sur des faits et non sur des paroles, et, feuilletant les pages de l’histoire, j’y suivais attentivement les Français. Ô toi qui venges l’humanité des peuples et des rois qui l’outragent, véridique histoire, tu m’avais fait quelquefois de ce peuple une peinture bien effrayante. Cependant je croyais, et cette pensée m’était douce comme ces rêves dorés que l’on fait par une belle matinée, comme une espérance d’amour et de délices ; Je croyais, ô liberté ! mère de tous les biens, que tu serais pour ce peuple une nouvelle providence, et que tu étais envoyée vers lui pour le régénérer. N’es-tu plus une puissance créatrice ? ou si c’est que tu n’as pu parvenir à changer ces hommes ? leur cœur est-il de pierre et leurs yeux sont-ils assez aveuglés pour te méconnaître ? Ton âme, c’est l’ordre ; mais eux dont le cœur est de feu s’animent et se précipitent au premier signe de la licence. Oh ! ils ne connaissent qu’elle, ils la chérissent… et pourtant ils ne parlent que de toi, quand leur fer tombe sur la tête des innocents : oh ! ton nom alors est dans toutes les bouches. Liberté, mère de tous les biens ! n’est-ce pas encore en ton nom qu’ils ont rompu de saints traités en commençant la guerre des conquêtes. Hélas ! beau rêve doré du matin, ton éclat ne m’éblouit plus ; il ne m’a laissé qu’une douleur, une douleur comme celle de l’amour trompé. Mais quelquefois, dans un désert aride, il se présente tout à coup un doux ombrage où se délasse le voyageur : telle a été pour moi Corday l’héroïne, la femme-homme. Des juges infâmes avaient absous le monstre ; elle a cassé leur jugement ; elle a fait ce qu’aimeront à raconter nos neveux, le visage enflammé et baigné de larmes d’admiration. Friedrich Gottlieb Klopstock. Traduit de l'allemand par Gérard de Nerval.
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    Ce qu’il faut faire et ce qu’il faut éviter lorsqu’on est en société chez soi, ou chez les autres. Lorsque vous vous présentez à la porte d’un appartement, si elle est fermée, frappez doucement et attendez qu’on vous ait répondu de l’intérieur, avant de l’ouvrir. Quand vous serez entré, fermez la porte sur vous, si vous n’aviez pas cette attention, il faudrait qu’on l’eut pour vous, et vous donneriez une très mauvaise idée de votre éducation. N’ouvrez et ne fermez jamais une porte avec bruit, surtout s’il y a dans la chambre des personnes au-dessus de vous. 2. Quelque part et dans quelque occasion que vous vous trouviez, évitez avec le plus grand soin de vous rendre ridicule, par des cérémonies multipliées hors de propos. 3. Si une personne qui vous est supérieure, passe près de vous, il faut vous retirer un peu pour lui faire place, si c’est à l’entrée d’une porte, arrêtez-vous pour la laisser passer la première, si vous vous trouvez sur un escalier, arrêtez-vous et cédez-lui le côté de la muraille. 4. Il ne faut jamais en société garder le chapeau sur la tête, ni passer devant une personne sans se tourner de son côté et lui faire une inclination. La civilité veut aussi qu’on ôte son gant pour présenter ou recevoir quelque chose et qu’on écoute en silence, sans se tourner à droite ou à gauche, ceux qui nous adressent la parole. 5. Un enfant ne doit jamais se permettre de présenter familièrement la main à une personne à qui il doit des égards ; il ne faut pas non plus qu’il donne ou qu’il reçoive quelque chose en passant la main devant ceux qui sont au-dessus de lui. 6. Quand vous entrez quelque part, vous devez d’abord saluer ; ensuite, quand les personnes de la compagnie se seront assises, vous devez en faire autant ; il ne convient pas de rester debout quand les autres sont assis, ou assis quand les autres sont debout. Petit manuel de politesse et de savoir-vivre à l'usage de la jeunesse, 1866.
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    LE ROI QUI ENVOIE ACHETER LE MALHEUR. (De ceux qui alimentent leur propre malheur.) Il y avait jadis un royaume où tous les grains mûrissaient à merveille ; le peuple vivait en paix et ne connaissait point les maladies. Jour et nuit, il entendait une musique harmonieuse et n’éprouvait ni chagrins ni tourments. Le roi interrogea ses ministres et leur parla ainsi : « J’ai entendu dire que le malheur était dans l’empire. À quoi le malheur ressemble-t-il ? — Nous ne l’avons jamais vu, » répondirent les ministres. Le roi envoya alors un de ses ministres dans un royaume voisin pour chercher le malheur et l’acheter. En ce moment, un dieu prit la figure d’un homme et alla vendre, au marché, le malheur qui avait la figure d’une truie. Le dieu l’attacha avec une chaîne de fer et le mit en vente. Le ministre demanda quel était le nom de cet animal. « Il s’appelle la femelle du malheur, » répondit le dieu. — Est-il à vendre ? demanda le ministre. — Assurément, repartit le dieu. — Quel en est le prix ? — Un million de pièces d’or. — Que mange-t-il chaque jour ? — Un litre d’aiguilles. » Le ministre alla de maison en maison pour trouver des aiguilles. Les hommes du royaume lui en donnaient chacun deux ou trois, de sorte qu’en cherchant des aiguilles dans les villes et les villages, il répandait partout le trouble et l’agitation. C’était une véritable calamité ; le peuple était aux abois et ne savait que devenir. Le ministre dit au roi : « J’ai bien trouvé la femelle du malheur, mais c’est une cause de trouble parmi le peuple ; les hommes et les femmes se voient à la veille d’être ruinés. Je voudrais la tuer et en débarrasser le pays, Votre Majesté me le permet-elle ? » Le roi ayant approuvé son projet, on emmena l’animal en dehors de la ville pour le tuer ; mais sa peau était tellement dure que le couteau ne pouvait y entrer et que la hache ne pouvait le blesser ni le tuer. On amassa un monceau de bois pour le brûler. Quand son corps fut devenu rouge comme le feu, il s’échappa, courut à travers le village et l’incendia ; il passa par le marché et le consuma ; il entra dans la ville et la brûla. Il pénétra dans le royaume et mit tout en feu. Le peuple était dans une affreuse confusion ; il mourait de faim et était en proie aux plus cruelles souffrances. Le roi fut ainsi puni pour s’être rassasié de plaisirs et avoir cherché le malheur. On peut le comparer à ceux que brûle le feu de la volupté. Les hommes et les femmes recherchent ardemment le poison de l’amour, et ils arrivent promptement à la mort sans en avoir aperçu l’amertume. Les Avadânas, contes et apologues indiens. Traduit par Stanislas Julien, 1859.
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    L’épistémologie se transforme-t-elle, par ce biais, en une philosophie de l’histoire au sens traditionnel ? Sans doute pas. Si la philosophie de l’histoire de Hegel peut être considérée comme le type fondamental de ce genre, on peut faire à son propos les remarques suivantes : l’auteur part de faits historiques qu’il choisit, classe, ordonne, arrange et interprète selon une manière qui lui est personnelle. L’ensemble est subordonné à la métaphysique du philosophe, et sa fonction essentielle est de corroborer par l’examen du déroulement du processus historique la valeur de ses thèses ontologiques (c’est-à-dire d’un système logique et non plus temporel) de la prééminence de l’esprit absolu : le réel concret, vivant, temporel, sert de justification à une théorie abstraite et intemporelle, conçue à l’avance. Ainsi, la philosophie de l’histoire a pour mission d’appuyer et de vérifier une philosophie générale, par le biais des faits historiques ; le philosophe fait entrer le réel dans son système. L’histoire devient servante de la métaphysique, comme dans la scolastique, la philosophie était ancilla theologiae. » Jean Walch, Historiographie structurale, 1990.
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    « Il faut rappeler aussi que la transformation profonde de l’historiographie moderne n’a été rendue possible que par le développement considérable pris depuis un siècle par les branches particulières de la recherche historique concernant les structures fondamentales des sociétés : histoire des techniques, de l’économie, histoire sociale, histoire des sciences. Seules certaines branches, parmi ces histoires spéciales, avaient déjà, dans le passé lointain, été pratiquées : l’histoire de la philosophie, celle de la religion, de l’art. Sans les nouveaux domaines ouverts à la recherche et sans les connaissances plus approfondies apportées récemment par l’écologie sur les rapports de symbiose entre l’homme et la nature, une véritable historiographie structurale serait encore hors de notre portée. Ainsi, l’histoire comme science est-elle en train de réaliser le rêve de Michelet : celui d’une histoire totale. Il aura cependant fallu, pour que ce rêve puisse recevoir un commencement de réalisation, un siècle et demi de travail acharné, dans tous les pays du monde, de la part des spécialistes de toutes les sciences sociales. Devant ce foisonnement des sciences historiques, l’objet de l’épistémologie, dans cette branche particulière de la connaissance, est d’abord une étude méthodologique du savoir à propos de l’histoire. Le point de départ en est une confrontation entre l’ancienne conception de l’historiographie, qui, malgré ses variations à travers les siècles et les différences d’un historien à un autre, est restée axée sur une ligne bien définie, d’Hérodote et Thucydide à l’abbé Dubos – sommairement définie, elle est narrative, événementielle, individualiste, et se limite presque exclusivement au domaine politique et militaire, avec quelques incursions dans celui des mœurs, qui permettent à l’historien de donner libre cours à ses tendances moralisatrices – et, d’autres part, l’historiographie nouvelle, encore en voie de formation, pour laquelle tout fait de société, quel que soit le domaine dont il fait partie, entre dans le champ des structures historiques. L’objet de l’histoire, c’est la société dans sa totalité où tout est lié, interdépendant, offrant prise à la rationalité historienne par des méthodes dont la plupart sont de création récente. Mais un travail comme celui que nous avons entrepris ne peut se mener à bien sans que le fond, c’est-à-dire l’histoire elle-même, ne transparaisse à travers la forme : les considérations méthodologiques et le développement des écoles d’historiens. Au cours des deux siècles d’historiographie dont il est question dans le présent ouvrage, la connaissance historique s’est énormément développée, et elle a connu une transformation profonde dans son esprit même, disons dans sa philosophie. Suivre ce mouvement, c’est en même temps et inévitablement prendre contact avec le devenir historique lui-même, tel qu’il est appréhendé par les historiens modernes.
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    « Le fer et le feu sont, comme on sait, les aliments, les soutiens des arts mécaniques. Il n’existe peut-être pas en Angleterre un établissement d’industrie dont l’existence ne soit fondée sur l’usage de ces agents et qui ne les emploie avec profusion. Enlever aujourd’hui à l’Angleterre ses machines à vapeur, ce serait lui ôter à la fois la houille et le fer ; ce serait tarir toutes ses sources de richesses, ruiner tous ses moyens de prospérité ; ce serait anéantir cette puissance colossale. La destruction de sa marine, qu’elle regarde comme son plus ferme appui, lui serait peut-être moins funeste. La navigation sûre et rapide des bâtiments à vapeur peut être regardée comme un art entièrement nouveau dû aux machines à feu. Déjà cet art a permis l’établissement de communications promptes et régulières sur les bras de mer, sur les grands fleuves de l’ancien et du nouveau continent. Il a permis de parcourir des régions encore sauvages, où naguère on pouvait à peine pénétrer ; il a permis de porter les fruits de la civilisation sur des points du globe où ils eussent été attendus encore bien des années. La navigation due aux machines à feu rapproche en quelque sorte les unes des autres les nations les plus lointaines. Elle tend à réunir entre eux les peuples de la terre comme s’ils habitaient tous une même contrée. Diminuer en effet le temps, les fatigues, les incertitudes et les dangers des voyages, n’est-ce pas abréger beaucoup les distances ? La découverte des machines à feu a dû, comme la plupart des inventions humaines, sa naissance à des essais presque informes, essais qui ont été attribués à diverses personnes et dont on ne connaît pas bien le véritable auteur. C’est au reste moins dans ces premiers essais que consiste la principale découverte, que dans les perfectionnements successifs qui ont amené les machines à feu à l’état où nous les voyons aujourd’hui. Il y a à peu près autant de distance entre les premiers appareils où l’on a développé la force expansive de la vapeur et les machines actuelles, qu’entre le premier radeau que les hommes aient formé et le vaisseau de haut bord. » Nicolas Léonard Sadi Carnot, Réflexions sur la puissance motrice du feu, 1824.
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    J’ai connu dans ce genre une maison très singulière, où les chambres en enfilade, séparées chacune par deux ou trois marches, figuraient des paliers d’étage, si bien que les invités du fond paraissaient grimpés sur une estrade, et, de là, humiliaient les derniers arrivés, rapetissés, enfoncés jusqu’au menton dans les bas-fonds de la première pièce. Vous pensez si c’était commode pour danser. N’importe ! Une fois par mois, il se donnait là une grande soirée. On faisait venir les divans d’un petit café d’en face, et avec les divans un garçon en escarpins, en cravate blanche, le seul des invités qui eût une chaîne et une montre en or. Il fallait voir la maîtresse de maison affolée, décoiffée, toute rouge de tant de préparatifs, courir après cet homme, le poursuivre de pièce en pièce en l’appelant : « Monsieur le garçon… Monsieur le garçon !… » Et le public de ces soirées-là ! Ce public toujours le même qu’on rencontre partout, qui se connaît, se cherche, s’attire. Tout un monde de vieilles dames et de jeunes filles à toilettes ambitieuses et fanées ; le velours est en coton, la percaline joue la soie, et l’on sent que toutes ces franges défraîchies, ces fleurs chiffonnées, ces rubans passés, ont été bâtis, assortis à la diable avec cette phrase audacieuse : « Bah ! le soir ça ne se verra pas. » On se couvre de poudre de riz, de faux bijoux, de dentelles menteuses : « Bah ! le soir ça ne se verra pas… » Les rideaux n’ont plus de couleur, les meubles s’éraillent, les tapis s’effrangent. « Bah ! le soir… » Et c’est comme cela qu’on peut donner des fêtes et qu’on a la gloire, à trois heures du matin, de voir quatre fiacres, attirés par l’éclat des bougies, s’arrêter devant la porte ; ce qui, du reste, ne sert pas à grand’chose, car en général tout ce monde s’en va à pied, faisant, à des heures impossibles, toute la longue traite de l’omnibus absent, les jeunes filles au bras des pères, les souliers de satin enfoncés dans les socques. Oh ! Que j’en ai vu de ces salons comiques ! Dans quelles soirées bizarres j’ai promené mon premier habit, alors que, provincial naïf, ne connaissant la vie que par Balzac, je croyais de mon devoir d’aller dans le monde ! Il faut avoir comme moi roulé deux hivers de suite aux quatre coins du Paris bourgeois pour savoir jusqu’où peut aller cette démence des réceptions quand même. Tout cela est un peu vague dans ma mémoire : pourtant je me souviens d’un petit appartement d’employé, un salon tout biscornu où l’on était obligé, pour gagner de la place, de mettre le piano devant la porte de la cuisine. On posait les verres à sirop sur les cahiers de musique et quand on chantait des romances attendrissantes, la bonne venait s’accouder sur le piano pour écouter. Alphonse Daudet, Souvenirs d'un homme de lettres, 1889.
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    LES SALONS RIDICULES De toutes les folies du temps, il n’y en a pas de plus gaie, de plus étrange, de plus fertile en surprises cocasses, que cette rage de soirées, de thés, de sauteries qui sévit d’octobre en avril à tous les étages de la bourgeoisie parisienne. Même dans les plus modestes ménages, aux coins les plus retirés de Batignolles ou de Levallois-Perret, on veut recevoir, avoir un salon, un jour. Je connais des malheureux qui s’en vont chaque lundi prendre le thé rue du Terrier-aux-Lapins. Passe encore pour ceux qui ont un intérêt quelconque à ces petites fêtes. Ainsi les médecins qui s’établissent et veulent se faire connaître dans le quartier, les parents sans fortune qui cherchent à marier leurs filles ; les professeurs de déclamation, les maîtresses de piano recevant une fois par semaine les familles de leurs élèves. Ces soirées-là sentent toujours un peu la classe, le concours. Il y a des murs nus, des sièges raides, des parquets cirés, sans tapis, une gaîté de convention et des silences si attentifs quand le professeur annonce : « Monsieur Edmond va nous réciter une scène du Misanthrope », ou « Mademoiselle Élisa va jouer une Polonaise de Weber ». Mais à côté de cela, combien de malheureux qui reçoivent sans raison, sans profit, simplement pour le plaisir de recevoir, de se bien gêner une fois la semaine et de réunir chez eux une cinquantaine de personnes qui s’en iront en ricanant. Ce sont des salons trop petits, tout en longueur, où les invités, assis et causant, ont l’attitude gênée de gens en omnibus ; des appartements transformés, bouleversés, avec des couloirs, des portières, des paravents à surprises, et la maîtresse de maison effarée qui vous crie : « Pas par là ! » Quelquefois une porte indiscrète s’entr’ouvre et vous laisse apercevoir là-bas, dans un fond de cuisine, Monsieur qui rentre harassé de courses, trempé de pluie, essuyant son chapeau avec un mouchoir, ou dévorant à la hâte un morceau de viande froide sur une table encombrée de plateaux. On danse dans des corridors, dans des chambres à coucher toutes démeublées, et, en ne voyant plus rien autour de soi que des lustres, des bras de bronze, des tentures, un piano, on se demande avec terreur : « Où coucheront-ils ce soir ? »
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    « En apparence Evgueni Zamiatine était un auteur du début du vingtième siècle, né dans un village de Tsiganes et de voleurs de chevaux, arrêté et envoyé en exil par l’autorité tsariste pour avoir pris part à la révolution de 1905. Écrivain apprécié pour ses récits, il avait également été ingénieur naval en Angleterre, où il avait construit des brise-glaces. Rentré en Russie en 1918 pour participer à la révolution bolchevique, Zamiatine avait rapidement compris que le paradis de la classe ouvrière n’était pas à l’ordre du jour. Alors il s’était mis à écrire un roman : Nous. Et là s’était produit un de ces phénomènes incroyables qui nous font comprendre de quoi parlent les physiciens quand ils évoquent l’hypothèse de l’existence simultanée d’univers parallèles. En 1922, Zamiatine avait cessé d’être un simple écrivain et était devenu une machine du temps. Parce qu’il croyait être en train d’écrire une critique féroce du système soviétique en construction. Ses censeurs eux-mêmes l’avaient lue ainsi, raison pour laquelle ils en avaient interdit la publication. Mais en vérité Zamiatine ne s’adressait pas à eux. Sans s’en rendre compte, il avait enjambé un siècle pour s’adresser directement à notre ère. Nous dépeignait une société gouvernée par la logique, où toute chose était convertie en chiffres, et où la vie de chaque individu était réglée dans les moindres détails pour garantir une efficacité maximale. Une dictature implacable mais confortable qui permettait à n’importe qui de produire trois sonates musicales en une heure en poussant simplement un bouton, et où les rapports entre les sexes étaient réglés par un mécanisme automatique, déterminant les partenaires les plus compatibles et permettant de s’accoupler avec chacun d’entre eux. Tout était transparent dans le monde de Zamiatine, jusque dans la rue où une membrane décorée comme une œuvre d’art enregistrait la conversation des piétons. Par ailleurs, il est évident que dans un endroit pareil le vote devait lui aussi être public : « On dit que les anciens votaient en quelque sorte en secret, à la sauvette, comme des voleurs », déclare à un certain moment le personnage principal, D-503. « À quoi servait tout ce mystère – cela n’a jamais été établi exactement (...). Nous, nous ne cachons rien, nous n’avons honte de rien : nous célébrons les élections ouvertement, loyalement, en plein jour. Je vois tout le monde voter pour le Bienfaiteur ; tout le monde me voit voter pour le Bienfaiteur. » Depuis que je l’avais découvert, Zamiatine était devenu mon obsession. Il me semblait que son œuvre concentrait toutes les questions de l’époque qui était la nôtre. Nous ne décrivait pas que l’Union soviétique, il racontait surtout le monde lisse, sans aspérités, des algorithmes, la matrice globale en construction et, face à celle-ci, l’irrémédiable insuffisance de nos cerveaux primitifs. Zamiatine était un oracle, il ne s’adressait pas seulement à Staline : il épinglait tous les dictateurs à venir, les oligarques de la Silicon Valley comme les mandarins du parti unique chinois. Son livre était l’arme finale contre la ruche digitale qui commençait à recouvrir la planète et mon devoir consistait à la déterrer et à la pointer dans la bonne direction. Le vrai problème étant que les moyens à ma disposition n’étaient pas exactement en mesure de faire trembler Mark Zuckerberg ni Xi Jinping. Sous le prétexte qu’après avoir échappé à Staline Zamiatine avait terminé ses jours à Paris, j’avais réussi à convaincre mon université de financer une recherche sur lui. Une maison d’édition avait manifesté un vague intérêt pour le projet d’une réédition de Nous et un ami producteur de documentaires ne s’était pas montré hostile à l’idée d’en faire quelque chose. « Tâche de trouver de la matière pendant que tu seras à Moscou », m’avait-il dit en sirotant un Negroni dans un bar du 9e. » Giuliano da Empoli, Le Mage du Kremlin, 2022.
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    « Auparavant je vous résume les péripéties de l’édition... mon manuscrit lu et approuvé par Michel Tournier, alors conseiller littéraire de la maison Plon et Nourrit... La comtesse de Clermont-Tonnerre qui se pointe en personne et sous un manteau de zibeline pour me faire signer le contrat la veille d’une séance de charcuterie médicale. Xétéra... Mon apparition sur le stade littéraire... équipe des espoirs goncourables. Une vue optimiste de l’esprit. Le Goncourt ne se chasse que dans des terres réservées. Bien fol qui s’y risque avec une petite carabine à Pion. Mais ceci est une autre histoire... peu captivante, à vrai dire, pour ceux qui ne connaissent pas le sérail et ses détours à la mords-moi. Du temps passa... je fus couronné Sainte-Beuve à défaut de Goncourt. Un petit prix de pas un rond qui me valut des questions perfides de mes copains d’enfance de la Porte d’Italie... que j’écrivais des livres de curé... Sainte-Beuve, priez pour les pauvres pécheurs plumitifs. J’ai largué durant quelques années les livres pour le cinéma. Une opportunité qu’on ne loupe pas de scénariser pour Jean Gabin. C’est Roland Laudenbach et sa Table Ronde qui m’a repêché. Un homme que je regrette, qui m’a tout appris question des mœurs, us et coutumes des belles lettres. Ce qu’il fallait dire ou taire, me tenir droit, pas mettre mes coudes sur les tables de la Loi. Surtout il m’a mis au tapin... un petit contrat... des mensualités pour écrire L’Hôpital. Je suis resté un peu dans ma chambre comme je restais dans ma cellote taularde. Pointe feutre et feuille blanche à maculer de mes pattes de mouche. Retourner dans les décors de mon périple hospitalier... Bicêtre... Cochin... Brévannes... Necker... le sanatorium de Saint-Martin-du-Tertre. J’y ai craché, dans ces endroits, un bon morceau de jeunesse. De santé florissante, avec un peu de richesse au fond des poches... ça se serait déroulé dans la soie, ce début dans l’existence... La vie en forme de carambole. J’aurais raconté autre chose que mes salades aux glaviots... la barcarolle des ivrognes. Écusson : litron de rouge sur fond de bacilles... Les dames de l’Assistance publique qui passent toutes voiles dehors entre les rangées de grabataires. Fallait pas être pauvre, fallait être né ailleurs avec des fées empicaillonnées autour du berceau. Ça a fini encore par un livre, cette expérience... cet apprentissage de la mort. Crachant une pleine cuvette de raisiné, je m’y suis cru... que j’allais me faire emballer, disparaître sur le brancard roulant, enveloppé dans un drap comme je le voyais de temps en temps dans la salle commune. » Alphonse Boudard, Chronique de mauvaise compagnie, 1991.
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    La perte de tout espoir d’avoir des enfants et la fermeture des cabarets par le pouvoir public furent, dans cette vie, de grands événements. Tikhon Iliitch vieillit visiblement quand il dut, sans le moindre doute, se résigner à ne jamais devenir père de famille. Au début, il plaisantait encore là-dessus : — Non, n’ m’en parlez pas, j’en viendrai à bout, — disait-il à ses connaissances. — Sans enfants, un homme, c’est pas un homme. C’est une friche, pour ainsi dire... Plus tard, une sorte de crainte s’empara même de lui : « Qu’est-ce que ça signifiait ? — l’une avait étouffé son gosse, l’autre lui donnait des morts ! » Et le temps de la dernière grossesse de Nastasia Pétrovna fut une époque dure à traverser. Tikhon Iliitch se montrait soucieux, irritable ; Nastasia Pétrovna priait en secret, pleurait en cachette, et c’était une pitié quand, la nuit, à la lueur d’une veilleuse, elle se glissait tout doucement hors du lit, croyant que son mari dormait, et, péniblement, s’agenouillait, chuchotait, se prosternait sur le plancher, considérait avec angoisse les icônes, puis, toute vieille et douloureuse, se relevait lentement. Jadis, avant de se coucher, elle avait eu l’habitude de mettre ses pantoufles, une chemisette, et de prier distraitement ; et alors, cette prière faite, elle se plaisait à dénigrer les connaissances, à les vilipender. Maintenant, devant l’icône, se tenait une simple créature, en court jupon d’indienne, en bas de laine blancs, dont la chemise laissait à découvert la gorge et les bras charnus de vieille femme. Tikhon Iliitch, dès son enfance, sans même oser se l’avouer, n’avait jamais aimé les veilleuses, leur douteuse lumière d’église ; toute sa vie, il s’était rappelé cette nuit de novembre, cette exiguë masure aux flancs déjetés du Noir Faubourg, où brûlait aussi, — si paisible et si tristement caressante, — une veilleuse : l’ombre des chaînettes auxquelles était suspendue cette lampe oscillait imperceptiblement ; un calme de mort régnait ; sur un banc, sous les images des saints, gisait immobile le père, les yeux fermés, levant son nez effilé, ses longues mains de cire violacée croisées sur la poitrine ; et, tout à côté de lui, derrière la fenêtre voilée d’un chiffon rouge, avec des chansons tapageusement chagrines, des hurlements et un charivari d’accordéons, des conscrits passaient... Maintenant la lampe était constamment allumée. Et Tikhon Iliitch sentait que Nastasia Pétrovna entretenait un mystérieux commerce avec les forces ignorées. Ivan Bounine, Le Village, 1909. Traduit du russe par Maurice Parijanine, 1922.
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    « Et le séisme que représente Vatican II ? S’agissant du Concile, je n’ai pas quinze ans lorsqu’il se clôt, mais je grandis à l’ombre de cet événement. On me dit qu’il est important et j’acquiesce sans trop appréhender cette importance. On m’invite à en consulter les textes et je les lis, sans me passionner ni guère les comprendre. Manifestement le tournant est crucial mais je dois avouer que, dans l’instant, il ne me bouleverse pas. Il faudra attendre les années de classe préparatoire pour que j’en prenne à peine la mesure. Mais que je réalise aussi l’abaissement de l’institution, l’ébranlement des clercs, le désarroi des fidèles et l’éclatement des représentations qui s’en sont suivies, qui couvaient depuis longtemps et que mon jeune âge n’avait pu deviner. L’après-concile laisse finalement voir un état de faiblesse et de désordre qui, pour le coup, m’a profondément affecté. Comment vivez-vous cette période heurtée pour l’Église ? Non pas comme une catastrophe, mais comme une interrogation. Certes, quand vous commencez à noter que les prêtres disparaissent de la scène parce qu’ils quittent en nombre le sacerdoce, soit qu’ils n’ont jamais eu la foi, soit qu’ils l’ont perdue ou encore parce qu’ils pensent bon de la vivre autrement, votre trouble est certain. Mais brandir l’argument sociologique d’une subite crise des vocations due à une variation climatique des mœurs n’explique rien. Qu’autant de défections s’accumulent aussi vite ne saurait venir de nulle part. Il y a à la source de ces départs, je le réalise, un problème que je n’ai ni su, ni pu percevoir. Au moment où il prend son ampleur, il est en fait déjà ancien. Les tensions entre l’épiscopat, le clergé et le laïcat à propos du témoignage catholique face au monde moderne remontent à loin, on le sait maintenant. Et ma petite expérience de l’Action catholique me l’avait fait entrevoir. L’explosion n’est pas moins sidérante. Êtes-vous un spectateur ou un acteur de cette crise ? L’ébullition est si forte que la frontière tend à s’effacer entre prendre acte et prendre parti, y compris pour l’adolescent que je suis. Vatican II se joue en parallèle de Mai 68. Les cénacles se multiplient et, avec eux, les revues qui, conservatrices ou réformistes, débordent de notre boîte aux lettres. Alors que le nom d’un certain Mgr Lefebvre commence à se répandre et va précipiter le ralliement des ultras à l’extrême droite, les feuilles intégristes n’entrent pas chez nous, tandis qu’une part de notre entourage, celle que forment les abonnés à Témoignage chrétien, migre vers la CFDT ou le PSU. Ces mouvements, qui viennent d’être fondés, proviennent de la doctrine sociale de l’Église dont ils se veulent la version sécularisée. Ce sont ainsi des catholiques, on ne s’en souvient guère aujourd’hui, qui vont fournir les bataillons de ce qu’on appellera la deuxième gauche. Cette polarisation au profit des idéologies alors dominantes ressort à mes yeux si étrange que j’y reste étranger. » Jean-Luc Marion, À vrai dire, une conversation avec Paul-François Paoli, 2021.
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    Enfance berlinoise autour de 1900 (passage supprimé), Walter Benjamin. L’un de mes plus anciens souvenirs est celui d’une machine à fabriquer les sucres d’orge aperçue dans une allée du Tiergarten pendant le marché de Noël. Je ne m’expliquais ni le fonctionnement de la machine, dont les membres coordonnés étiraient et repliaient sur lui-même un long ruban de pâte sucrée, ni la façon dont l’opératrice, en ajoutant à l’instant crucial quelques gouttes d’un colorant rouge, parvenait à transformer celui-ci en une spirale qui s’enroulait gracieusement autour de la friandise, ni comment, enfin, pour me donner l’objet merveilleux vers lequel tendaient déjà mes mains enfantines, cette Parque déguisée en marchande tranchait le cylindre avec une dextérité inégalable pour en ramener magiquement l’une des extrémités sur elle-même afin qu’il me soit possible d’aller le suspendre au sapin familial, où il pendrait bientôt, au bout des branches irréversibles, comme un point d’interrogation. Elle me paraissait alors si douée que j’aurais été disposé à croire que la colonne voisine était sortie de sa machine, plutôt que, dégoulinante et victorieuse, des canons refondus de Sedan. Est-ce en cette même journée d’enfance qu’on me pousse à l’intérieur du cylindre qui sert de socle au monument et qui, par ses bas-reliefs dorés, m’évoque les pages enluminées de La divine comédie que j’aime feuilleter dans l’appartement de ma tante — celle qui m’apprend déjà, avant même que je sache lire, à déchiffrer l’avenir dans les lignes manuscrites ? La colonne vacille un peu dans mon souvenir, comme dans les daguerréotypes qui montrent la chute simultanée, à Paris, d’une colonne identique : le cylindre à l’intérieur duquel je pénètre a perdu tout son décorum, mais pas son prestige, immense, qu’il a d’être une propriété familiale ; je suis maintenant contre la paroi en bois nu d’un bâtiment circulaire qui ressemble au vieux panorama impérial, à ceci près que la ville habituellement représentée sur ses murs aurait été intégralement détruite — comme si la cloche qui annonçait le remplacement d’un panorama par un autre était tombée sur moi, assourdissante, et que j’étais resté prisonnier dans le temps infini qui sépare les mondes. Mais le cylindre se met soudain à tourner, me forçant à devenir, chassé du plancher par la force centrifuge, le seul paysage visible sur la paroi nue, un paysage contorsionné au vide et contaminé par une terreur mortelle sous le visage hilare de mon père, qui représente au-dessus de moi un analème moqueur. Il stoppe enfin le manège et tout ce dont je me souviens, des jours qui précédèrent Noël, cette année-là, c’est d’une nausée interminable que j’ai longtemps associée à cette énigme d’un monument historique transformé en sucrerie et d’une histoire universelle se mettant à tourner sur elle-même. Aurélien Bellanger, Le Vingtième siècle, 2023.
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    Vers la fin du XIXe siècle, où les prétendus génies avaient foisonné, tout au moins dans les journaux quotidiens, sans amener le bonheur universel, une certaine lassitude poussa quelques-uns à brûler ce qu’ils avaient adoré. Ce fut la théorie pathologique, et même aliéniste, de l’homme de génie, aussi comique et absurde, en son universalité, que la théorie contraire du génie demi-Dieu. On prétendit qu’Hercule était un fou, chargé de tares épouvantables. On découvrit le pouls lent de Bonaparte et sa manie de compter les fenêtres, quand il entrait dans une ville prise. Finalement, au début du XXe siècle (où se prolongent encore la plupart des erreurs et stupidités du XIXe) on aboutit à cette conclusion, tout de même plus raisonnable, qu’il y a des génies bienfaisants et équilibrés, des génies malfaisants et déséquilibrés. Mais quel chagrin pour les philosophes du libéralisme, aux yeux desquels personne n’est très bien, ni très mal, et le monde est composé d’un vaste assemblage de « ni bien, ni mal » plantés, çà et là, d’hommes de génie, lesquels éclairent la route de l’évolution, sœur du progrès indéfini ! Léon Daudet, Le stupide XIXe siècle, 1923.
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    La société polie, aristocratie réelle et donc intellectuelle, maintenait chez nous, aux siècles antérieurs, l’équilibre par le bon sens. Les salonnards, remplaçant la société polie, instaurèrent aussitôt le culte de deux fétiches aux ravages incalculables : l’homme dit « de génie » et « la foule ». Car la conception de l’homme de génie, telle qu’elle fut forgée par les salonnards, est une conception romantique, au même titre que celle de l’arbitrage et du jugement de la foule. On la trouve exposée tout au long par Victor Hugo, dans son William Shakespeare. Elle a donné naissance à Bonaparte, qui en fut le premier bénéficiaire, avant Chateaubriand et Hugo. Elle se résume assez aisément : l’homme de génie est celui qui, en plus de dons naturels, (quant à l’origine desquels on ne s’expliquera que plus tard), a tous les droits en bloc et aucun devoir. Il se reconnaît à ceci, qu’il porte en lui une grande vérité, laïque et terrestre, encore insoupçonnée des humains, et qui va être l’origine d’un progrès foudroyant. Pour Michelet, la « Bible de l’Humanité » est ainsi constituée par une série de révélateurs, d’entraîneurs de masses, s’avançant, du fond de cette ombre, qui est le passé, vers cette lumière, qui est l’avenir. Conception identique chez Quinet. Très voisine, avec quelques hésitations et repentirs sur le tard, chez Renan. L’idée foncière, rarement exprimée, mais généralement insinuée, c’est que l’homme de génie est un demi-Dieu, qui peut même remplacer Dieu, à un moment donné. De là, une nouvelle conception de l’autorité fondée sur le génie, et d’après laquelle, les peuples ne doivent s’incliner que devant lui. Hugo y ajouta la bonté ; mais c’est ce que Pascal appelait une fausse fenêtre pour la symétrie ; et d’ailleurs Hugo n’était pas bon et n’avait de goût que pour la bonté extraordinaire et spectaculaire, que pour la bonté en tant que ressort dramatique. Bonaparte, au milieu de son lac de sang et de ruines, mais auréolé du génie, correspond à la définition. C’est pourquoi le démocrate Hugo, qui détestait le neveu pour des motifs personnels (et d’ailleurs c’est un fait que Napoléon III manquait absolument de génie), ne cessa de magnifier l’oncle. Il a été le génie de la guerre alors que lui, Hugo, sera le génie de la paix et de la bonté. Ensuite il en viendra un autre, très exactement au XXe siècle, qui fera les États-Unis d’Europe, et décrétera la quiétude et la béatitude générales de l’humanité. Les « génialistes » actuels ne diffèrent de ceux de la génération précédente que sur ce point ; le prochain demi-Dieu ne sera pas un poète, ni un tribun. Ce sera un savant, un type dans le genre de Berthelot (un peu allongé) ou de Pasteur, un peu élargi. Quelques génialistes se risquent jusqu’à une précision. Il guérira toutes les maladies, en supprimant toutes les infirmités, vraisemblablement aussi en prolongeant la limite d’âge ; ou bien il inventera des machines à tuer, des explosifs d’une puissance telle que la guerre deviendra impraticable. Il nous restera, il est vrai, les embêtements et deuils courants de l’existence. Mais bah ! ce sera l’affaire d’un autre type d’homme de génie, d’un grand musicien, par exemple, qui noiera le tout dans des ondes harmoniques ou symphoniques. Un moment, on crut que la seringue Pravaz, suffisamment garnie de morphine, pourrait remplacer ce grand musicien. Par la suite, il fallut déchanter ; la morphine, bien et mal suprême, diable chimique, avait un envers qui tuait.