« En 1788, je possédois encore 50,000 livres, que j’avois placées dans une maison connue, et un mobilier d’environ 30,000 livres ; il me reste en tout 15,000 ou 16,000 livres au plus. On trouvera chez Momet, notaire, mon contrat de remboursement, et le compte exacte de 40,000 livres que j’ai dépensées pour la cause populaire. Mes dons dans le grand hiver, mes écrits qui répandirent toute la bienfaisance qui s’opéra alors, mes projets d’ateliers publics pour les ouvriers, mes impôts volontaires, mes dons patriotiques, mon nom étranger aux livres des pensions, aux listes civiles, ma droiture, mon désintéressement, enfin les preuves les plus exactes chez les notaires, dans les procès-verbaux et dans les papiers publics depuis 1788, tout apprendra à mes concitoyens, que, si je n’ai pas cherché la gloire ni les récompenses, ma conduite n’en fut que plus pure et plus éclatante. En vain les intriguans m’accuseroient-ils d’être d’intelligence avec ceux qu’ils appellent Girondistes ; ils savent trop que je n’ai aucun rapport public ni particulier avec aucun, si ce n’est la conformité des bons principes. C’est la vérité ; et si le Dieu des consciences, tel que je me le figure, est le seul Dieu que les hommes doivent adorer, je verrai un jour cette vérité triompher de l’imposture. Ou si je suis privée de cette jouissance, mes concitoyens, après moi, me rendront justice. Et jamais il n’entrera dans ma tête que les hommes qu’on a voulu envelopper dans une affreuse proscription, fussent les complices des tyrans couronnés ; eux qui périroient les premiers sur l’échafaud, si ces tyrans l’emportaient sur nos efforts républicains. Mais ils ont des talens ; des vertus et du caractère ; voilà leurs crimes ! Qu’on m’en prouve d’autres, et je serai la première à faire leur procès. Hélas ! à peine je peux concevoir ce que je vois après ce que j’ai entendu ; oui, j’ai entendu des hommes semblables à cet odieux Dumouriez, combattre mon républicanisme, me dire qu’il étoit impossible qu’il se soutient en France, qu’un roi, un protecteur, un maître, en un mot, étoit indispensable à la turbulence française ; et je vois ces mêmes hommes acharnés à traiter de factieux les sages de la république ! »
Olympe de Gouges, Testament politique, 1793.