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Читаю литературу и поэзию на французском языке.

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4 года назад
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La Bugatti gourmande mangeait des kilomètres, traînant derrière elle un panache de poussière ocrée, son moteur ronflant avec une gravité joyeuse qui se communiquait au conducteur. Loin derrière, à La Sauveté, était resté le malaise indéfinissable dont souffrait Antoine. Aux dépôts d'essence, il s'arrêtait pour dégourdir ses jambes et répondre aux questions des mécaniciens qui tournaient avec respect autour de l'engin. Le même modèle, le type 22, venait de gagner le Grand Prix de Boulogne conduit par Louis Charavel et le monde automobile commençait à parler d'Ettore Bugatti qui, avec ses voiturettes, grignotait une par une les places victorieuses des mastodontes de Delage, Sunbeam, Peugeot et Fiat. Antoine était si à l'aise qu'il s'arrêta pour dîner à Chartres après avoir acheté des pneus neufs, changé ses quatre bougies et fait le plein. Puis il fonça dans la nuit de nouveau, droit devant lui. Ses phares éclairaient à peine quelques mètres de la route et il devait lever le pied, roulant dans un étroit cercle de lumière qui dressait des arbres au passage, trouait l'ombre épaisse dans laquelle dormaient les villages. Deux ou trois fois, aux abords des villes, il manqua entrer percutant dans des charrettes de maraîchers sans falot. Il eut l'impression de jouer à la roulette russe et appuya de nouveau sur l'accélérateur, buvant à grandes aspirations la nuit fraîche, épaisse comme une masse d'eau noire qui déferlait sur lui. Vers deux heures du matin des phantasmes naquirent au bord de la route. Il conduisait dans un état second, proche de l'ivresse : des colonnes de soldats en bleu horizon remontaient vers le Nord suivies par de l'artillerie tractée, des 75 qui s'arrêtaient pour tirer entre les arbres. Chaque coup trouait la nuit d'une gerbe rouge et jaune. Il croisa une théorie d'ambulances qui laissaient sur la route une longue traînée de sang, enfin, il flotta à la surface d'un lac qui étouffait le bruit du moteur et le crissement des pneus. Là, il fut merveilleusement bien pendant un moment, puis des vagues le secouèrent, la carrosserie gémit et le moteur étouffé s'arrêta dans un hoquet. Au milieu d'un champ labouré, Antoine s'endormit sur son volant pour se réveiller trempé de rosée aux premiers rayons du soleil. Le moteur démarra au quart de tour et Antoine retrouva la route. Le jour se levait sur le Bourbonnais aux villages blancs, aux jolis bois à l'haleine fraîche. Il continua jusqu'à Lyon où il arriva peu avant le déjeuner après avoir suivi les berges de la Saône. Ayant soif et faim, il s'arrêta dans une gargote sur les quais du Rhône. On lui servit un pot de beaujolais, du saucisson et du beurre. Des enfants, des badauds entouraient la Bugatti arrêtée au bord du trottoir. Elle avait souffert de la nuit. Des moustiques, des papillons écrasés maculaient sa belle carrosserie bleue et ses roues à rayons gardaient des traces de la promenade à travers champs. Mais, telle quelle, après ses efforts de la nuit, elle était encore comme un pur-sang au repos, le cou fièrement tendu, la croupe rebondie avec son réservoir cylindrique. Antoine lui offrit une douche dans un garage et ne pensa à lui-même qu'après. Le costume de grosse laine tenait le coup, mais la chemise défraîchie, la barbe d'un jour seyaient mal au possesseur d'un pur-sang. Il acheta une chemise et se changea chez le coiffeur qui le rasa, un petit homme bavard et méchant auquel il ne répondit pas trois mots. Il avait hâte de repartir, de sentir de nouveau la caresse tiède du vent sur son visage, d'entendre le ronronnement heureux du moteur. Les rues désertes le surprirent. Pas un passant, pas un tramway, des rideaux baissés et des volets tirés, des terrasses de café vides sans même un garçon mélancolique, le Rhône qui roulait ses eaux bleuâtres et froides entre des rives de galets, Fourvière estompé par une brume de chaleur qui étouffait jusqu'au son de ses cloches. La Bugatti, longeant des rues pavées aux rails luisants, essaya en vain de secouer du vacarme de ses quatre cylindres cette étrange torpeur. Lyon mangeait. Michel Déon, Le jeune homme vert, 1975.