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Читаю вещи. Страница 5

Читаю литературу и поэзию на французском языке.

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    « Un dernier mot sur la crainte de la technique dans notre culture. Jusqu'ici, toute technique a été contre-nature parce qu'elle a utilisé des principes qui n'apparaissent pas tels quels dans la nature, par exemple la découpe de la lame droite du couteau, la rotation pure de la roue, la trajectoire balistique de la flèche tirée par l'arc, l'art des nœuds, etc. Pendant des millénaires, la technique a été une allotechnique, c'est-à-dire une mécanique construite sur des fonctions contre-natures et les géométries abstraites. Sur les machines allotechniques, on voit dès le premier regard qu'il s'agit de constructions artificielles, et pas de fruits de la nature. Cela se reflète dans l'aversion que ressentent d'innombrables personnes face à la technique. On a désormais atteint, pour la première fois, le seuil où la technique commence à être une technique similaire à la nature - l'homéotechnique plutôt que l'allotechnique. Elle ne rompt plus tellement avec le modus operandi de la nature, elle s'y rattache au contraire, elle coopère, elle s'infiltre dans des productions spécifiques du vivant qui se sont mises en marche sur la base d'un modèle à succès de l'évolution, qui a longtemps fait ses preuves. Ici débute une nouvelle forme de coopération et de symbiose avec la nature ancienne, un processus qui est, à sa manière, aussi inquiétant que la première technique. Pourtant, les nouvelles épi-natures de la deuxième technique seront tout autre chose que les contre-natures de la première. Ce que j'appelle ici l'homéotechnique est peut-être tout simplement ce qui a été rêvé, par anticipation, dans la Cabale. On le sait, il s'agissait d'une tentative de capter et d'imiter les procédures scripturales de Dieu. Les cabalistes ont été les premiers à comprendre que Dieu n'est pas un humaniste, mais un informaticien. Il n'écrit pas de textes, il écrit les codes. Quiconque pourrait écrire comme Dieu donnerait au concept d'écrit une signification qu'aucun écrivain humain n'a comprise jusqu'ici. Les généticiens et les informaticiens ont déjà un autre type d'écriture. Dans ce sens aussi, une ère post-humaniste a commencé. » Peter Sloterdijk, Ni le soleil ni la mort, jeu de piste sous forme de dialogue avec Hans-Jürgen Heinrichs, 2001. Traduit de l'allemand par Olivier Mannoni.
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    Son manque total de considération pour la philosophie académique et son mépris bien connu de l’institution philosophique lui valent la sympathie de ceux qui disent et répètent depuis des décennies que toutes les choses qui comptent réellement en philosophie ne peuvent se faire qu’en dehors d’elles et même directement contre elles. Sa façon de ridiculiser les prétentions de la philosophie réjouit le cœur de ceux qui y trouvent une confirmation de leur idée que les problèmes philosophiques sont probablement futiles ou que, pour autant qu’ils sont sérieux, la littérature est, à tout prendre, bien mieux armée pour les résoudre. Son antipathie pour la civilisation scientifique et technique (qui le rapproche de Heidegger), sa critique des prétentions et des illusions du scientisme et du rationalisme, son intérêt – qui, paraît-il, n’aurait été découvert que récemment – pour des questions « essentielles » comme celles qui touchent à la poésie, à l’art, à la religion et à l’éthique lui ont permis d’être réintégré avec les honneurs dans le camp des défenseurs des vraies valeurs, celui où l’on s’attend à trouver un authentique philosophe d’aujourd’hui. » Jacques Bouveresse, Essais III, Wittgenstein et les sortilèges du langage.
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    « Le prestige dont jouit à présent un auteur comme Wittgenstein en France – dans le milieu philosophique et peut-être plus encore en dehors de lui – ressemble, par bien des côtés, à un véritable paradoxe. Parmi tous les grands philosophes contemporains, il y a en a peu qui aient été aussi abondamment traduits et commentés dans les dernières années. Et pourtant, sa position actuelle constitue probablement une illustration exemplaire d’un autre phénomène, qui a été signalé également par Musil en rapport avec sa propre situation, à savoir que l’on peut être un auteur célèbre et en même temps tout à fait inconnu. Wittgenstein a fini par devenir un philosophe à peu près aussi célèbre que Heidegger et il n’y a sans doute pas beaucoup de noms qui soient cités aujourd’hui aussi souvent, dans des contextes aussi différents et à propos de questions aussi variées, que le sien. Mais je ne crois pas me tromper en disant que sa philosophie reste néanmoins encore à peu près inconnue, pas seulement du grand public, ce qui n’a rien de très étonnant, tellement elle passe, à tort ou à raison, pour difficile et ésotérique, mais également de la plupart des philosophes de métier. Quant à l’image qu’en donnent habituellement les journaux, elle est celle d’un philosophe dont l’importance s’impose aujourd’hui d’une façon que personne ne peut plus discuter sérieusement, mais elle n’a que peu ou pas de rapport avec ce qu’il a pu faire lui-même en philosophie, un sujet dont on s’abstient généralement de parler de façon autre qu’approximative (pour utiliser à nouveau un euphémisme), allusive et évasive. Autrement dit, il est entré dans la liste des célébrités philosophiques, mais n’est pas vraiment sorti pour autant de celle des auteurs mineurs et marginaux, dont la philosophie est réputée avant tout pour ce qui la rend, comme on dit, « inclassable » et la distingue de tout ce à quoi on était habitué jusqu’à présent – ce qui n’empêche pas, malheureusement, son contenu réel et sa signification fondamentale de rester tout à fait mystérieux et la plupart du temps ignorés. On peut peut-être, comme l’a proposé Anscombe, distinguer deux espèces de philosophes, les « philosophes pour philosophes » et les « philosophes pour les gens ordinaires ». Wittgenstein est, d’après elle, le prototype du philosophe pour philosophes. Mais il y a maintenant un Wittgenstein pour tout le monde, qui est forcément le « vrai » et le plus important, même si ce n’est justement pas le philosophe, auquel ne peuvent s’intéresser que les universitaires et, plus précisément, une petite minorité de spécialistes. Le responsable du numéro du Magazine littéraire qui a été consacré à Wittgenstein en 1997 énumérait cinquante raisons de l’aimer, mais dont aucune n’a quelque chose à voir avec la contribution qu’il est censé avoir apportée à la philosophie. Celles qui ont un rapport avec la philosophie se bornent à reproduire, de façon plus ou moins exacte, certaines des déclarations les plus critiques et les plus négatives qu’il a formulées à propos de la discipline et de ceux qui l’enseignent. Ce genre de chose ne mériterait sans doute pas qu’on s’y arrête si les raisons que l’on trouve aujourd’hui un peu partout de célébrer Wittgenstein ne ressemblaient pas, dans l’ensemble, un peu trop à celles de l’article en question. Sa personnalité hors du commun, sa biographie fascinante, son mode de vie anticonformiste et ses comportements excentriques font le bonheur des amateurs d’histoires (vraies ou inventées) et d’anecdotes en tous genres. Son pessimisme sur le monde actuel et sur l’humanité en général fournit à certains moralistes (ou immoralistes) schopenhaueriens une occasion de le reconnaître comme un membre de leur famille, que la philosophie « universitaire » aurait simplement commis l’erreur de présenter jusqu’ici comme un logicien ou un philosophe des sciences.
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    « Le carré est la parodie du cercle, toute vie, tout penser etc., est cercle, mais la pétrification de la vie prend toujours des formes de cristallisation que ne tourneront jamais au cercle. De là ce trait si caractéristique des Chinois, chez qui tout est pétrifié, de croire la terre carrée, et leur royaume, le carré du milieu... voilà de quoi faire pour des têtes carrées. » Søren Kierkegaard
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    « Ne connaissent la dimension de profondeur située dans le cœur que ceux à qui elle se révèle dans son immensité et sa splendeur. Quand elle séduit, l’homme quitte tout pour entreprendre l’itinéraire du dedans. C’est en raison de ce choix que des hommes en Orient et en Occident peuplent les monastères ou se font ermites. Parcourir en indigène l’univers du dedans n’est possible que pour quelques individus, mais la réussite est sans doute fort rare. Le poids des habitudes, l’observance rigoureuse de la lettre aux dépens de l’esprit, du moins pour l’Occidental, engendrent d’insurmontables obstacles. L’important n’est pas de quitter matériellement ce qu’on appelle communément le monde, car le monde est en soi-même et la réforme de l’ego est plus rigoureuse que le retrait dans une région solitaire, dans un ashram ou dans un monastère. On peut seulement penser — et le fait est important — que dans une maison vouée à la concentration et à la prière, tout est mis en œuvre pour faciliter le silence du dedans. Pérégriner dans la dimension du dedans exige une condition préalable, celle de la découvrir ; à cet instant précis les attachements illicites s’évanouissent. On ne les quitte pas volontairement, mais ce qui formait préalablement des obstacles tend à disparaître. La seule libération véritable s’accomplit donc au-dedans, indépendamment des conditions extérieures. C’est pourquoi dans la vie des Pères du Désert, quand un moine demande où il en est de sa démarche spirituelle et à qui il ressemble, la réponse est toujours saisissante. Il peut se comparer à tel homme qui, « dans le monde », accomplit simplement son métier, sa profession, sa vie d’homme marié ou célibataire. En tous les cas cet homme choisi comme exemple est humble, il possède le sens d’autrui ; son amour n’est jamais monopolisé au profit d’un seul être, il le diffuse sans nécessairement le savoir. Ainsi peu importe le cadre de vie d’un homme et son environnement. L’essentiel est d’être suspendu à cette dimension intérieure souvent accablante au départ mais qui deviendra le tremplin d’une extension plus vaste. Car plus un homme se situe au-dedans, plus il est incarné. Loin de le séparer des autres, la dimension intérieure découverte unit à tous les hommes dans un sens universel. » Marie-Madeleine Davy, L'Homme intérieur et ses métamorphoses, 1974.
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    « Pour notre part, nous regrettons l’épée, avec l’usage de porter l’épée s’est en allée la vieille urbanité française ; on est toujours poli avec un interlocuteur qui peut vous entrer quelques pouces de fer dans le ventre si vos manières n’ont pas l’aménité convenable. L’abolition du duel achèvera de nous rendre le peuple le plus grossier de l’univers : tous les lâches, sûrs de l’impunité, vont devenir insolents. Et puis c’était réellement pour un jeune homme de coeur une amie sûre et fidèle qu’une épée de bon acier bien trempé et bien franc. L’homme gagnait à ce commerce intime avec le métal ; il en prenait les qualités rigides, la loyauté inviolable, le vif éclat, la netteté incisive, et cette union tacite était si bien comprise, que le plus grand éloge que l’on pût donner à quelqu’un, c’était de dire qu’il était brave comme son épée. Mais nous sommes dans une époque peu chevaleresque, et la prosaïque savate doit remplacer la jolie épée française, ce bijou aigu, cet éclair d’acier qui du moins brillait dans la nuit avant d’arriver à la poitrine d’un homme. » Théophile Gauthier, Le maître du chausson, 1842.
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    « Comme la matinée se prolongeait, des groupes nombreux apparurent au sommet des dunes et descendirent à la plage pour se baigner. C’était chose entendue qu’à onze heures la mer appartenait aux femmes et aux enfants de la colonie d’été. Les femmes se déshabillaient les premières, enfilaient leur costume de bain, se couvraient la tête de hideux bonnets qui ressemblaient à des sacs à éponges ; puis on déboutonnait les vêtements des enfants. La grève était semée de petits tas d’habits et de souliers ; les grands chapeaux de soleil, des pierres sur les bords pour empêcher le vent de les emporter, avaient l’air de coquillages immenses. Il était étrange que la mer elle-même parût prendre un son différent, lorsque toutes ces formes bondissantes, en riant, en courant, entraient dans les vagues. La vieille madame Fairfield, en robe de cotonnade lilas, un chapeau noir attaché sous le menton, rassemblait sa petite couvée et préparait ses oisillons. Les petits Trout faisaient prestement passer leurs chemises par-dessus leurs têtes, et les cinq enfants prenaient leur course, tandis que leur grand-mère restait assise, une main dans le sac qui contenait son tricot, prête à en tirer la pelote de laine dès qu’elle aurait la certitude qu’ils étaient dans l’eau, sains et saufs. Les petites filles au corps ferme et compact n’étaient pas à moitié aussi braves que les petits garçons à l’aspect tendre et délicat. Pip et Rags, frissonnant, s’accroupissaient, battaient l’eau, n’hésitaient jamais. Mais Isabelle, qui pouvait faire douze brassées à la nage, et Kézia, qui était capable d’en faire presque huit, les suivaient seulement s’il était strictement entendu qu’on ne les éclabousserait pas. Quant à Lottie, elle ne suivait pas du tout. Elle aimait qu’on la laissât, s’il vous plaît, entrer dans l’eau à sa façon à elle. Et cette façon consistait à s’asseoir tout au bord, les jambes droites, les genoux serrés l’un contre l’autre, et à faire avec ses bras de vagues mouvements, comme si elle s’attendait à être mollement portée jusqu’au large. Mais quand une vague plus forte que les autres, une vieille vague moustachue arrivait, en se balançant, dans sa direction, elle se remettait précipitamment sur ses pieds, l’horreur peinte sur sa figure, et remontait la plage à toute vitesse. » Katherine Mansfield, Sur la baie, 1922. Traduit de l'anglais par Marthe Duproix.
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    Effectivement, le design est cet art omniprésent « auquel on ne fait pas attention », qu’on ne regarde pas — jusqu’au jour où il se muséalise ou devient brocante. Non seulement le design se développe aujourd’hui dans ses domaines classiques de l’ameublement, des objets de la vie courante comme les ordinateurs, les téléphones, les appareils ménagers, non seulement il se renouvelle dans l’hôtellerie, les boutiques, les bureaux, les lieux publics, mais il touche depuis quelques années des domaines où il n’avait qu’une place limitée ou conventionnelle : la haute couture culinaire, la pâtisserie, la forme des bouteilles et l’étiquetage des vins, le design de mobilier urbain et du cadre de vie, le design paysager et environnemental, le design de produits en même temps que de leurs emballages, le design d’uniformes, la signalétique urbaine, le design sonore, lumineux et même olfactif des espaces publics ou semi-publics. Il prend en même temps une « gratuité » nouvelle au sens où il dépend de moins en moins de la fonction ou des fonctions des objets. Il ne reflète plus l’intégration de l’objet technique, comme autrefois une coque « streamline » de moto avec la compacité à la fois fonctionnelle et esthétique de son bloc-moteur. Il vaut pour lui-même, pour son élégance, pas comme reflet des fonctions et guide pour les utiliser. L’inventivité s’est libérée grâce à la conception numérique et à la fabrication numériquement assistée, grâce à la plasticité de matériaux nouveaux, grâce surtout à la technologisation et à la miniaturisation des fonctions. Les objets dissimulent leur « intérieur », leurs mécanismes, sous des carrosseries qui, pour beaucoup, ne sont même plus démontables. La valeur de la forme n’est plus éthique — « moins égale plus » —, ni conceptuelle — « la forme suit la fonction » —, mais ludique et hédonique : « Si je peux le faire, pourquoi ne le ferais-je pas ? » Cela vaut de la cuisine du chef catalan Ferran Adrià comme du design d’Andrea Branzi ou de Philippe Starck, ou des architectures de Frank Gehry, Jean Nouvel ou Coop Himmelb(l)au. » Yves Michaud, « L'art, c'est bien fini », Essai sur l’hyper-esthétique et les atmosphères, 2021.
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    « L’esthétisation, c’est aussi la décoration — ce qui s’ajoute à la « nature » : la mode, les vêtements et accessoires de la haute ou moyenne couture, mais aussi les produits de luxe déclinés en versions abordables ou que l’industrie de la grande consommation propose en versions « haut de gamme » (Nike, Reebok, Adidas, H&M, Zara, Diesel). De la même rubrique relèvent « la beauté du monde » et celle du quotidien — les gadgets et bibelots exotiques, les collections de papillons ou de scarabées, les objets achetés dans les boutiques d’aéroport (masques, serrures, poteries), bijoux et meubles en provenance d’autres aires culturelles et, bien sûr, le kitsch décoratif ou vintage. L’architecture et le design occupent la place la plus importante dans l’hyper-esthétisation du cadre de vie. Au XXe siècle, dans les années 1920 et 1930, de grands projets d’esthétisation de la vie furent développés. On cite toujours le Bauhaus qui en fut la manifestation la plus convenable, mais le fascisme mussolinien, le communisme stalinien, le national-socialisme hitlérien et le mouvement moderniste en général eurent des projets comparables. Les arts qui devaient accompagner la transformation de la société, c’étaient l’architecture et le design. Il en résulta un style moderniste ou « style international » qui régna jusqu’à l’arrivée dérangeante et vulgaire de la culture pop et de la société de consommation dans les années 1960. De très longue date, architecture et design ont été rassemblés sous les mêmes termes anglais de « design » et allemand de « Gestaltung » qui disent leur parenté d’activités à projet. L’architecture a vu sa place changer et le design s’est autonomisé. La planification urbaine et l’urbanisme ont échappé aux architectes comme aux hommes politiques au profit des « aménageurs » qui répondent vaille que vaille aux demandes contradictoires des multiples parties prenantes. La « grande » architecture est revenue, elle, à la monumentalité, à l’esthétique et au symbolisme spectaculaires en se mettant au service de l’identité politique, touristique ou entrepreneuriale de ses commanditaires. Le design a pris de plus en plus de place, devenant le moteur de l’hyper-esthétisation. Il s’impose pour l’équipement et la décoration des espaces privés et publics : locaux commerciaux, galeries marchandes, boutiques, espaces et parcs de loisirs, lieux de travail (bureaux, open spaces, front office et locaux d’accueil du public), lieux de circulation (gares, aéroports, hôtels, musées). Même les espaces naturels sont « designés » : parcs et jardins et même réserves naturelles. Les espaces abandonnés comme les décharges, les carrières et gravières, les friches industrielles, les usines abandonnées, les villes sinistrées par la crise économique sont re-designés. E. H. Gombrich a consacré un grand livre aux arts décoratifs et au design, The Sense of Order, dont il dit qu’il fut tenté de lui donner pour titre « l’art auquel on ne fait pas attention » (the unregarded art). Beaucoup plus que par l’art, notre vie reçoit sa tonalité de l’architecture et du design. La plupart du temps nous ne nous en apercevons pas ou à peine, de même que nous ne faisons pas attention au détail des aménagements architecturaux (poignées de portes, serrures, éclairages, prises électriques), sauf lorsqu’ils sont sortis de leur cadre à l’occasion d’une exposition ou tellement ratés qu’ils en deviennent ridiculement visibles.
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    À certaine époque de notre vie nous avons coutume de regarder tout endroit comme le site possible d’une maison. C’est ainsi que j’ai inspecté de tous côtés la campagne dans un rayon d’une douzaine de milles autour de là où j’habite. En imagination j’ai acheté toutes les fermes successivement, car toutes étaient à acheter, et je sus leur prix. Je parcourus le bien-fonds de chaque fermier, en goûtai les pommes sauvages, m’y entretins d’agriculture, pris la ferme pour la somme qu’on en demandait, pour n’importe quelle somme, l’hypothéquant en pensée au profit du propriétaire ; même l’estimai plus haut encore — pris tout sauf suivant acte — pris la parole du propriétaire pour son acte, car j’aime ardemment causer, — la cultivai, la ferme, et lui aussi jusqu’à un certain point, j’ose dire, puis me retirai lorsque j’en eus suffisamment joui, le laissant la faire marcher. Cette expérience me valut de passer aux yeux de mes amis pour une sorte de courtier en immeubles. N’importe où je m’asseyais, là je pouvais vivre, et le paysage irradiait de moi en conséquence. Qu’est-ce qu’une maison sinon un sedes, un siège ? — mieux si un siège de campagne. Je découvris maint site pour une maison non apparemment à utiliser de si tôt, que certains auraient jugé trop loin du village, alors qu’à mes yeux c’était le village qui en était trop loin. Oui, je pourrais vivre là, disais-je ; et là je vécus, durant une heure, la vie d’un été, d’un hiver ; compris comment je pourrais laisser les années s’enfuir, venir à bout d’un hiver, et voir le printemps arriver. Les futurs habitants de cette région, où qu’ils puissent placer leurs maisons, peuvent être sûrs d’avoir été devancés. Un après-midi suffisait pour dessiner la terre en verger, partie de bois et pacage, comme pour décider quels beaux chênes ou pins seraient à laisser debout devant la porte, et d’où le moindre arbre frappé par la foudre pouvait paraître à son avantage ; sur quoi je laissais tout là, en friche peut-être, attendu qu’un homme est riche en proportion du nombre de choses qu’il peut arriver à laisser tranquilles. Mon imagination m’entraîna si loin que j’éprouvai même le refus de plusieurs fermes, le refus était tout ce que je demandais, mais n’eus jamais les doigts brûlés par la possession effective. Le plus près que j’approchai de la possession effective fut lorsque ayant acheté la terre de Hollowell, j’eus commencé à choisir mes graines, et rassemblé de quoi fabriquer une brouette pour la faire marcher, sinon l’emporter ; mais le propriétaire ne m’avait pas encore donné l’acte, que sa femme – tout homme a telle femme – changea d’idée et voulut la garder, sur quoi il m’offrit dix dollars pour le dégager de sa parole. Or, à dire vrai, je ne possédais au monde que dix cents, et il fut au-dessus de mon arithmétique de dire si j’étais l’homme qui possédait dix cents, ou possédait une ferme, ou dix dollars, ou le tout ensemble. Néanmoins je le laissai garder les dix dollars et la ferme avec, attendu que je l’avais, lui, fait suffisamment marcher ; ou plutôt, pour être généreux, je lui vendis la ferme juste le prix que j’en donnai, et, comme il n’était pas riche, lui fis présent de dix dollars ; encore me resta-t-il mes dix cents, mes graines et de quoi fabriquer une brouette. Je découvris par là que j’avais été riche sans nul dommage pour ma pauvreté. Mais je conservai le paysage, et depuis ai annuellement emporté sans brouette ce qu’il rapportait. Pour ce qui est des paysages : « I am monarch of all I survey, My right there is none to dispute. » Henry David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois, 1854. Traduit de l'anglais par Louis Fabulet.
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    « Le plagiaire est un hardi forban qui pille sur l'Océan des lettres, et qui parfois, à force d'effronterie, se fait une renommée ; ou c'est un pauvre diable qui filoute dans les carrefours pour se procurer un morceau de pain. Le premier me divertit encore par l'orgueil qu'il tire de ses rapines ; j'éprouve quelque compassion quand je vois travailler l'autre, et je le loue de voler des idées et des mots, puisqu'il gagnerait davantage à voler des mouchoirs. » Louis Veuillot, Les libres penseurs, 1860.
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    « De tout temps, partout dans le monde, ont vécu sur terre des hommes de grandeur et de gloire, qui ne cherchèrent pas le prestige à travers des actes prodigieux uniques en leur genre ou en écrivant des épopées et des livres. L’influence de ces esprits sur des peuples et des époques fut immense : tout le monde les connaissait et parlait d’eux avec enthousiasme, et on désirait en savoir plus à leur sujet ; c’est ainsi que leur nom et un récit de leur histoire se mettaient à circuler sur toutes les lèvres, et jamais ils ne furent oubliés, même au long des siècles et en dépit du changement et du tourbillon des époques. En effet, des hommes de cette trempe n’exercèrent pas leur influence à travers des œuvres singulières éparses ou encore des discours et des arts, mais uniquement parce que leur vie paraissait née d’un unique esprit, un esprit grand et unifié, et qu’elle exhibait au regard de tous une image et un exemple d’une clarté divine. Sans avoir accompli la moindre grande œuvre extérieure, ces hommes exemplaires se sont imposés, du seul fait de leur vie, comme des maîtres et des vainqueurs inoubliables des cœurs en menant toute leur vie à partir d’un seul et même esprit supérieur ; ils sont exactement comme le maître d’œuvre ou l’artiste qui mène à bonne fin, sans faiblesse, la construction d’une cathédrale ou d’un palais à partir d’idées et de plans clairs et vivants, et non pas à sa guise ou au gré de son humeur. Ils furent toujours des âmes de feu et de caractère que consumait une soif puissante d’infini et d’éternité, des âmes qui ne s’accordaient ni repos ni douceur avant d’avoir reconnu, loin des mœurs et des modes de leur temps et de leurs contemporains, une loi éternelle selon laquelle ils guidaient sur l’heure leurs actions et leurs attentes. C’étaient des poètes, des saints, des thaumaturges, des sages ou des artistes, chacun dans son genre et selon ses talents particuliers – mais tous étaient configurés de façon telle qu’en dépit de la brièveté et de la fragilité de la vie sur terre ils contemplaient une image de l’éternel et du subsistant et, habités d’un désir ardent et d’une passion défiant la mort, aspiraient à unir dans leur cœur le ciel et la terre et à enflammer ce qui est terrestre et mortel avec la braise de la vie éternelle. Leur vie était de la sorte libérée des chaînes mortelles du temps et de ses dégradations, et désormais, dépouillée de toutes les contingences et de toutes les enveloppes terrestres, et elle est offerte comme un miracle devant la mémoire des hommes. Toute vie d’un grand homme menée selon ce modèle n’est rien d’autre qu’un retour au début de la Création et une salutation ardente venue du paradis de Dieu. Car ces grands rêveurs et ces âmes de héros ont toujours refusé de boire dans des eaux troubles ; ils ne se sont jamais satisfaits de fictions et ne se sont jamais contentés d’un nom à la place de l’être ni d’une image à la place du réel : au contraire, un besoin intérieur jamais rassasié les poussait à revenir aux sources primordiales, aux sources pures de toute force et de toute vie ; ils traitaient les âmes mystérieuses de la terre, des plantes et des bêtes comme des semblables et des âmes étroitement apparentées à eux, et dans leurs détresses et leurs interrogations intérieures ils désiraient parler à Dieu lui-même directement… sans passer par des images, des symboles ou des ombres vides. Et de la sorte ils ont rapproché de Dieu tous les autres hommes, ils ont redonné de la valeur et du prix au mystère de la Création en l’interprétant selon de saintes intuitions. Ils n’ont cessé de redécouvrir l’être et la loi de l’homme intérieur en se présentant pour ainsi dire nus face à la terre et au ciel, et comme s’ils étaient les premiers hommes, alors que nous autres sommes persuadés de ne pouvoir vivre ailleurs que dans le cocon d’idées assurées et d’habitudes héritées. » Hermann Hesse, François d'Assise. Traduit de l'allemand par Jean-Louis Schlegel.
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    « Les studios de Radio-300 étaient installés au 96e étage de la Ville Radieuse, une des quatre Villes Hautes construites par Le Cornemusier pour décongestionner Paris. La Ville Radieuse se dressait sur l'emplacement de l'ancien quartier du Haut-Vaugirard, la Ville Rouge sur l'ancien Bois de Boulogne, la Ville Azur sur l'ancien Bois de Vincennes, et la Ville d'Or sur la Butte-Montmartre. Des bâtiments qui couvraient jadis celle-ci, seul avait été conservé le Sacré-Cœur, ce spécimen si remarquable de l'architecture du début du XXe siècle, chef-d'œuvre d'originalité et de bon goût. Délicatement et respectueusement cueilli, il s'était trouvé transporté, tout entier, dans un petit coin de la terrasse du gratte-ciel. Juché au bord de l'abîme, il dominait la capitale de plus d'un demi-kilomètre. Les avions bourdonnaient autour de ses coupoles, atterrissaient à ses pieds. Le premier et le dernier rayon du soleil doraient ses pierres grises. Souvent, des nuages estompaient ses formes, le séparaient de la terre et l'isolaient en plein ciel, sa vraie patrie. Il paraissait d'autant plus beau que les brumes le dissimulaient davantage. Quelques érudits, amoureux du vieux Paris, se sont penchés sur les souvenirs du Montmartre disparu, et nous ont dit ce qu'était cet étrange quartier de la capitale. A l'endroit même où devait plus tard s'élancer vers le zénith la masse dorée de la Ville Haute, un entassement de taudis abritait autrefois une bien pittoresque population. Ce quartier sale, malsain, surpeuplé, se trouvait être, paradoxalement, le « lieu artistique » par excellence de l'Occident. Les jeunes gens qui, à Valladolid, Munich, Gênes ou Savigny-sur-Braye, sentaient s'éveiller en eux la passion des Beaux-Arts savaient qu'il se trouvait une seule ville au monde et, dans cette ville, un seul quartier – Montmartre – où ils eussent quelque chance de voir s'épanouir leur talent. Ils y accouraient, sacrifiaient considération, confort, à l'amour de la glaise ou de la couleur. Ils vivaient dans des ateliers, sortes de remises ou de greniers dont les vitres fêlées remplaçaient un mur, parfois le plafond. Autour d'eux s'amoncelaient tableaux inachevés, toiles déchirées, tubes vides, papiers froissés, lambeaux de vêtements, et toutes sortes de débris. Ces malheureux artistes ne s'arrachaient au désordre et à la crasse de leurs logis que pour se précipiter dans des débits de boissons. La faim, l'alcool entretenaient en eux le délire artistique. Dans les cafés, dans les rues encaissées où régnaient des odeurs moyenâgeuses, ils côtoyaient les malfaiteurs et les femmes de mauvaise vie qui constituaient l'autre moitié de la population de Montmartre. Graines mêlées au fumier, la plupart d'entre eux pourrissaient, mais quelques-uns semblaient tirer de l'infection un aliment fabuleux, et fleurissaient en des chefs-d'œuvre que les collectionneurs venaient cueillir au bout de leurs carnets de chèques. Ce vieux quartier fut rasé. Un peuple d'architectes et de compagnons édifia la Ville d'Or. Dans le même temps, un gouvernement ami de l'Art et de l'ordre donnait un statut aux artistes si longtemps abandonnés à l'anarchie. » René Barjavel, Ravage, 1943.
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    « Dimanche 19 juin 1910, ai dormi, me suis réveillé, ai dormi, me suis réveillé, quelle misère que cette vie Quand j’y pense, je dois dire que mon éducation m’a beaucoup nui dans plus d’une direction. Non pas qu’on m’ait éduqué dans un endroit à l’écart qui pourrait être une ruine en pleine montagne, auquel cas je n’aurais vraiment pas le moindre reproche à formuler. Quitte à ce que ce soit proprement inconcevable pour toute ma kyrielle de maîtres passés, ce que j’aurais aimé et même préféré, c’est d’être ce petit habitant de ruines, brûlé par le soleil qui aurait brillé pour moi de partout, entre les décombres sur le lierre tiède, même si m’avait affaibli, au début, la pression de mes bonnes qualités ayant poussé en moi avec la force de l’ivraie. Quand j’y pense, je dois dire que mon éducation m’a beaucoup nui dans plus d’une direction. Ce reproche s’applique à une foule de gens, à savoir mes parents, quelques membres de ma famille, certaines personnes reçues chez moi, divers écrivains, une cuisinière bien précise qui m’a conduit à l’école pendant un an, un tas de maîtres (que je dois compresser dans mon souvenir, sans quoi il y en a un qui peut m’échapper, mais les ayant comprimés c’est l’ensemble qui s’effrite alors par endroits), un inspecteur scolaire, des passants qui marchent lentement, bref ce reproche vrille comme un poignard dans la société. À ce reproche je ne veux pas entendre opposer de contradiction, car j’en ai déjà trop entendu et comme je me suis vu réfuter dans la plupart de ces contradictions, j’inclus ces contradictions dans mon reproche et déclare à présent que mon éducation et cette réfutation m’ont beaucoup nui dans plus d’une direction. » Franz Kafka, Carnets. Traduit de l’allemand par Dominique Tassel.
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    « Le docteur Krokovski salua le nouveau pensionnaire avec une certaine chaleur enjouée, vigoureuse et réconfortante, comme pour suggérer que tout embarras était superflu en tête-à-tête avec lui, et que seule une joyeuse confiance était de mise. Il avait environ trente-cinq ans, de la carrure et de l’embonpoint, une taille nettement plus petite que ses deux jeunes interlocuteurs, si bien qu’il était obligé de rejeter la tête en arrière pour pouvoir les regarder dans les yeux ; de plus, il était blême à l’excès, d’une pâleur translucide, voire phosphorescente, que rehaussaient la braise sombre des yeux, la noirceur des sourcils et une barbe assez longue à deux pointes, déjà parcourue de quelques fils blancs. Il portait un costume noir croisé un peu élimé, des chaussures noires ajourées ressemblant à des sandales, de grosses chaussettes de laine grise, et un col mou qui retombait sur sa veste : Hans n’en avait guère vu que chez un photographe, à Dantzig, et, de fait, ce col donnait une note bohème au personnage du docteur. Avec un sourire cordial qui découvrit des dents jaunâtres au milieu de sa barbe, il serra la main du jeune homme tout en déclarant d’une voix de baryton aux accents un peu traînants et étrangers : « Soyez le bienvenu, monsieur Castorp, j’espère que vous ne tarderez pas à vous acclimater, et que vous vous sentirez à l’aise chez nous. Est-ce pour consulter que vous venez nous voir, si vous me permettez cette question ? » Hans faisait des efforts touchants pour se montrer agréable et surmonter sa somnolence. Irrité d’être en aussi mauvaise forme, il décelait, avec l’amour-propre suspicieux de la jeunesse, des marques de raillerie condescendante dans le sourire et l’attitude réconfortante de l’assistant. Il répondit en mentionnant les trois semaines ainsi que son examen, et ajouta que, Dieu merci, il était en parfaite santé. « Vraiment ? » demanda le docteur Krokovski en avançant la tête en biais d’un air moqueur, et son sourire s’élargit… « Voilà qui fait de vous un phénomène, un excellent sujet d’étude ! C’est qu’un homme en parfaite santé, je n’ai encore jamais vu ça. Peut-on savoir quel examen vous avez passé ? – Docteur, je suis ingénieur, répondit Hans avec une modeste dignité. – Ah, ingénieur ! » Le sourire du médecin battit presque en retraite et, l’espace d’un instant, perdit de sa vigueur et de sa cordialité. « C’est audacieux ! Et donc, ici, vous n’aurez recours à aucune espèce de traitement médical, sur le plan physique ou psychique ? – Non, merci infiniment ! » fit Hans, qui faillit reculer d’un pas. Un sourire de triomphe réapparut sur le visage du docteur, qui s’écria en lui serrant encore la main : « Bon, alors dormez bien, monsieur Castorp, avec la joyeuse certitude d’avoir une santé de fer ! Bonne nuit, au revoir ! » Ayant ainsi pris congé des jeunes gens, il se rassit avec son journal. » Thomas Mann, La Montagne magique, 1924. Traduit de l'allemand par Claire de Oliveira.
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    « Dans le monde intellectuel, le Grand-écrivain a succédé au prince de l'esprit comme les riches aux princes dans le monde politique. De même que le prince de l'esprit appartient au temps des princes, le Grand-écrivain appartient au temps des Grandes-guerres et des Grandes-maisons de commerce. C'est un des aspects particuliers de l'association avec les Grandes-choses. Le moins que l'on exige d'un Grand-écrivain est donc qu'il possède une voiture. Il doit voyager beaucoup, être reçu par les ministres, faire des conférences, donner aux maîtres de l'opinion publique l'impression qu'il représente une force de la conscience à ne pas sous-estimer ; il est le chargé d'affaires de l'intelligence nationale, lorsqu'il s'agit d'exporter de l'humanisme à l'étranger ; quand il est chez lui, il reçoit des hôtes de marque et n'en doit pas moins penser sans cesse à ses affaires qu'il lui faut traiter avec la dextérité d'un artiste de cirque dont les efforts doivent passer inaperçus. Le Grand-écrivain, en effet, n'est pas simplement un écrivain qui gagne beaucoup d'argent. Il n'est pas du tout nécessaire que ce soit lui qui ait écrit le « livre le plus lu de l'année », ou du mois ; il suffit qu'il ne trouve rien à redire à cette sorte d'évaluation. Il siège dans tous les jurys, signe tous les manifestes, écrit toutes les préfaces, prononce tous les discours d'anniversaire, donne son opinion sur tous les événements importants et de voit appelé partout où il s'agit de célébrer les résultats obtenus dans tel ou tel domaine. Le Grand-écrivain, en effet, dans toutes ses activités, ne représente jamais l'ensemble de la Nation, mais seulement sa section la plus avancée, la grande élite, au moment précis où elle va devenir la majorité, et cela l'entoure d'une excitation intellectuelle durable. Bien entendu, c'est l'évolution actuelle de la vie qui conduit à la grande industrie de l'esprit, de même qu'inversement l'industrie tend à l'esprit, à la politique et à la maîtrise de la conscience publique ; ces deux phénomènes se rencontrent à mi-chemin. C'est pourquoi le rôle du Grand-écrivain ne renvoie pas tant à une personne définie qu'il ne représente une figure sur l'échiquier social, soumis à la règle du jeu et aux obligations que l'époque a créées. Les mieux-pensants de nos contemporains estiment que l'existence des Grands-esprits leur est de peu d'avantage (il y a déjà tant d'esprit dans le monde qu'une petite différence en plus ou en moins n'y sera pas sensible, et, de toute façon, chacun pense n'en pas manquer), mais que ce qu'il faut, c'est combattre son absence, c'est-à-dire le montrer, l'afficher, le mettre en valeur ; et comme un Grand-écrivain s'entend mieux à cela qu'un écrivain tout court, fût-il plus grand (parce que ce dernier serait peut-être compris d'un moins grand nombre de lecteurs), on fait son possible pour que la grandeur soit enfin produite en gros. » Robert Musil, L'homme sans qualités, 1930. Traduit de l'allemand par Philippe Jaccottet.
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    « Alors ma vie fut entièrement changée. Ce qui en avait fait, et non à cause d’Albertine, parallèlement à elle, quand j’étais seul, la douceur, c’était justement, à l’appel de moments identiques, la perpétuelle renaissance de moments anciens. Par le bruit de la pluie m’était rendue l’odeur des lilas de Combray ; par la mobilité du soleil sur le balcon, les pigeons des Champs-Élysées ; par l’assourdissement des bruits dans la chaleur de la matinée, la fraîcheur des cerises ; le désir de la Bretagne ou de Venise par le bruit du vent et le retour de Pâques. L’été venait, les jours étaient longs, il faisait chaud. C’était le temps où de grand matin élèves et professeurs vont dans les jardins publics préparer les derniers concours sous les arbres, pour recueillir la seule goutte de fraîcheur que laisse tomber un ciel moins enflammé que dans l’ardeur du jour, mais déjà aussi stérilement pur. De ma chambre obscure, avec un pouvoir d’évocation égal à celui d’autrefois mais qui ne me donnait plus que de la souffrance, je sentais que dehors, dans la pesanteur de l’air, le soleil déclinant mettait sur la verticalité des maisons, des églises, un fauve badigeon. Et si Françoise en revenant dérangeait sans le vouloir les plis des grands rideaux, j’étouffais un cri à la déchirure que venait de faire en moi ce rayon de soleil ancien qui m’avait fait paraître belle la façade neuve de Bricqueville l’Orgueilleuse, quand Albertine m’avait dit : « Elle est restaurée. » Ne sachant comment expliquer mon soupir à Françoise, je lui disais : « Ah ! j’ai soif. » Elle sortait, rentrait, mais je me détournais violemment, sous la décharge douloureuse d’un des mille souvenirs invisibles qui à tout moment éclataient autour de moi dans l’ombre : je venais de voir qu’elle avait apporté du cidre et des cerises qu’un garçon de ferme nous avait apportés dans la voiture, à Balbec, espèces sous lesquelles j’aurais communié le plus parfaitement, jadis, avec l’arc-en-ciel des salles à manger obscures par les jours brûlants. Alors je pensai pour la première fois à la ferme des Écorres, et je me dis que certains jours où Albertine me disait à Balbec ne pas être libre, être obligée de sortir avec sa tante, elle était peut-être avec telle de ses amies dans une ferme où elle savait que je n’avais pas mes habitudes, et que pendant qu’à tout hasard je l’attendais à Marie-Antoinette où on m’avait dit : « Nous ne l’avons pas vue aujourd’hui », elle usait avec son amie des mêmes mots qu’avec moi quand nous sortions tous les deux : « Il n’aura pas l’idée de nous chercher ici et comme cela nous ne serons plus dérangées. » Je disais à Françoise de refermer les rideaux pour ne plus voir ce rayon de soleil. Mais il continuait à filtrer, aussi corrosif, dans ma mémoire. « Elle ne me plaît pas, elle est restaurée, mais nous irons demain à Saint-Martin le Vêtu, après-demain à... » Demain, après-demain, c’était un avenir de vie commune, peut-être pour toujours, qui commençait, mon cœur s’élança vers lui, mais il n’est plus là, Albertine est morte. » Marcel Proust, Albertine disparue, 1925.
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    « Au lieu de cela, ces maisonnettes aux teintes claires, combinées comme un deux-pièces de femme ou une glace à la fraise et au citron, sont autant de coups de poing dans l’œil, et si elles ne portaient au suprême degré la marque du provisoire, il y aurait de quoi désespérer (entre autres) de l’humanité (…). Toutes ces boîtes de conserve roses, jaunes, violettes, rouge sang, ont l’air fragile des lampions en carton qu’on porte en procession à Florence la veille de la fête de la nativité de la Vierge ; les maisons d’aujourd’hui portent la marque de l’éphémère, et celle aussi de leur incapacité absolue de s’harmoniser avec le paysage (…). Mais notre moderne à nous ne sera guère domestiqué par la patine du temps, parce que, comme je l’ai dit, il n’est pas destiné à durer ; il appartient à la civilisation du “on consomme et on jette”. » Mario Praz, Le monde que j’ai vu, 1988.