« J’ai bien dû rester là encore une partie de la nuit suivante. Toute l’oreille à gauche était collée par terre avec du sang, la bouche aussi. Entre les deux y avait un bruit immense. J’ai dormi dans ce bruit et puis il a plu, de pluie bien serrée. Kersuzon à côté était tout lourd tendu sous l’eau. J’ai remué un bras vers son corps. J’ai touché. L’autre je pouvais plus. Je ne savais pas où il était l’autre bras. Il était monté en l’air très haut, il tourbillonnait dans l’espace et puis il redescendait me tirer sur l’épaule, dans le cru de la viande. Ça me faisait gueuler un bon coup chaque fois et puis c’était pire. Après j’arrivais à faire moins de bruit, avec mon cri toujours, que l’horreur de boucan qui défonçait la tête, l’intérieur comme un train. Ça ne servait à rien de se révolter. C’est la première fois dans cette mélasse pleine d’obus qui passaient en sifflant que j’ai dormi, dans tout le bruit qu’on a voulu, sans tout à fait perdre conscience, c’est-à-dire dans l’horreur en somme. Sauf pendant les heures où on m’a opéré, j’ai plus jamais perdu tout à fait conscience. J’ai toujours dormi ainsi dans le bruit atroce depuis décembre 14. J’ai attrapé la guerre dans ma tête. Elle est enfermée dans ma tête.
Bien. Je disais donc qu’au milieu de la nuit, je me suis retourné sur mon ventre. Ça allait. J’ai appris à faire la différence entre les bruits du dehors et les bruits qui ne me quitteraient plus jamais. Question de souffrir, je dégustais aussi en plein à l’épaule et au genou. Tout de même je me suis remis debout. J’avais faim quand même au fond de tout. J’ai tourné un peu sur moi-même dans l’espèce de clos où on avait trouvé notre fin avec Le Drellière et le convoi. Où qu’il pouvait être lui à ce moment-là ? Et les autres ? Des heures, une nuit entière et presque un jour avaient passé depuis qu’on était venus les écrabouiller. C’était plus que des petits monticules sur la pente puis dans le verger où fumaient, grésillaient et brûlochaient comme ci comme ça nos voitures. Le grand fourgon-forge il avait pas fini de se faire salement carboniser, la fourragère y en avait pour ainsi dire plus. J’ai pas reconnu l’adjudant dans le milieu. J’ai reconnu plus loin un des chevaux avec quelque chose derrière lui, un bout de timon, dans la cendre, plaqué le long du mur de la ferme qui finissait juste de s’écrouler par lambeaux. Ils avaient dû revenir se reprécipiter au galop dans les décombres dans le plein du bombardement, poussés au cul en plein dans la mitraille, c’est le cas de le dire. Il avait bien travaillé Le Drellière. Je suis resté accroupi encore sur le même endroit. C’était de la boue d’obus bien triturée. Il en était venu au moins deux cents des obus au moment. Des morts par-ci par-là. Le mec aux musettes, il s’était crevé comme une grenade lui, c’est le cas de le dire, du cou jusqu’au milieu du pantalon. Dans son bide même y avait déjà deux rats pépères qui croûtaient sa musette aux trognons rassis. Ça sentait la viande avancée et le brûlé l’enclos, mais surtout le tas du milieu où y avait bien dix chevaux tout éventrés les uns dans les autres. C’est là qu’il avait fini le galop, fixé d’un coup par une marmite, ou trois, à deux mètres. Le souvenir de la sacoche du pognon qu’avait sur lui Le Drellière, il m’est revenu soudain dans l’esprit, dans le profond de ma marmelade. »
Louis-Ferdinand Céline, Guerre.