« En effet, si l’École des Beaux-Arts, placée sous son patronage, a doté le pays d’architectes de grand talent et d’un goût irréprochable, dont, pour ma part, je me suis fait un devoir et un honneur d’invoquer le concours en tant d’occasions, j’ai la hardiesse de dire, au risque de tout, que, parmi eux, ne s’est point révélé, sous l’Empire, un de ces artistes dont le génie transforme son art et l’approprie aux aspirations de temps nouveaux.
L’École des Ponts et Chaussées fut bien plus féconde, et cela se comprend, dans un siècle où les sciences positives, où l’art et le talent pratiques de l’Ingénieur ont fait des pas de géant, auxquels on ne peut rien opposer de comparable. Toujours est-il qu’on lui doit les Alphand, les Belgrand, et que, si Deschamps, le chef trop peu connu du service du Plan de Paris, qui mériterait d’être placé presque au niveau de ces hommes d’élite, dans l’estime et la reconnaissance des Parisiens, étudia sur les bancs de la première, il les quitta, comme un transfuge, pour devenir Architecte-Voyer ; Géomètre de la Ville ; et, graduellement, le Grand-Voyer véritable de cette Cité-Reine ; le gardien de la Loi (trop insuffisante) des Bâtiments ; mais, par-dessus tout, l’inspirateur du tracé de beaucoup de ces grandes voies nouvelles qu’on admire ; le praticien habile qui sut donner, à toutes, la direction la moins dommageable, et cependant, la mieux appropriée aux dispositions du sol ; aux besoins de la circulation ; aux belles perspectives ; et déterminer, sur place, les alignements et les points de niveau, avec une telle précision, que, jamais, la moindre erreur ne fut commise par les constructeurs des maisons édifiées avant l’ouverture de ces voies, soit, à une extrémité ; soit, à l’autre, ou sur un point quelconque de leur parcours.
Baltard, encore un de mes anciens du collège Henri IV, que je mis à la tête du service d’Architecture de la Ville ; un grand prix de Rome ; un membre de l’Académie des Beaux-Arts, avait conçu les Halles Centrales en belles pierres de taille, bien massives, et ne les fit en fer qu’à son corps défendant, sur un croquis de l’Empereur, développé par moi dans un dessin, à main-levée, lui donnant le plan et l’élévation générale de cet édifice bien moderne, conçu par mon Auguste Maître, tel qu’on le voit !
Oui, le Préfet de la Seine de l’Empire était un administrateur doublé d’un artiste ; épris de toutes les grandes choses ; facilement séduit par l’harmonie des vastes ensembles ; ravi par cette poésie de l’ordre et de l’équilibre, qui nous émerveille au spectacle du firmament ; passionné pour le Beau, cette forme excellente, artistique, du Bien, et considérant beaucoup du reste comme secondaire ; mais sachant, par expérience, que les choses secondaires ne sont pas à négliger. Elles jouent, au fond, dans ce Monde, le rôle le plus considérable, en ce sens qu’elles nous enserrent de toutes parts : dès lors, il nous faut, non seulement, en tenir compte, de gré ou de force ; mais encore, y consacrer tout le soin qu’elles méritent. »
Georges Eugène Haussmann, Mémoires, 1890.