« Les travaux de la campagne ne l'intéressaient pas, ni les bêtes. S'il suivait volontiers sa mère en promenade, c'était pour le plaisir d'être avec elle. Ils faisaient aisément des marches de vingt à trente kilomètres. Ils allaient de préférence aux ruines de l'abbaye de Bellefontaine. Là, près d'un étang envahi d'herbes, entre des pans de murs noircis et des colonnes tronquées à travers lesquelles s'infléchit le vaste ciel, on voit encore, étendue sur son propre tombeau, casquée, bouclier au poing, l'image de pierre du Sire de Rumigny, le fondateur.
Rien ne laissait prévoir dans cet enfant si sage le garçon bagarreur, au rire de combat et d'amour, aux terribles colères, aux joies tumultueuses, qui ferait un jour gronder ses moteurs sur les terres et les mers. Quant à sa vocation, Jean Mermoz n'en eut pas le moindre pressentiment.
Peu avant la guerre se tint, à Béthény, l'une des fêtes aériennes les plus importantes de ces temps miraculeux de l'aviation. Tous ceux qui avaient réussi à faire voler d'incroyables machines étaient là : et Latham, et Blériot, et Pégoud...
L'enthousiasme de la foule avait quelque chose de religieux : elle sentait qu'elle assistait à une naissance. L'aviation sortait de ses limbes. Le ciel, tout à coup, était à la portée de l'homme.
Les parents de Mermoz, qui avait alors douze ans, l'avaient mené, ce jour-là, à Béthény.
Il considéra d'un regard curieux mais très calme toutes les évolutions. Son cousin, qui était là aussi, criait qu'il serait aviateur.
– Pas moi, dit Jean. J'aime mieux la mécanique et le dessin.
Ces goûts décidèrent sa mère et ses grands-parents à l'envoyer comme interne à l'École supérieure professionnelle de Hirson. »
Joseph Kessel, Mermoz, 1939.