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Читаю вещи. Страница 6

Читаю литературу и поэзию на французском языке.

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    « En prenant la plume, elle eut un sentiment de bonheur, de puissance encore inconnu, le sentiment qu’elle arrangeait un peu sa vie selon son caprice et pour sa volupté, qu’aux rouages de leurs deux destinées qui semblaient les emprisonner mécaniquement loin l’un de l’autre, elle pouvait tout de même donner un petit coup de pouce, qu’il apparaîtrait la nuit, sur la terrasse, autrement que dans la cruelle extase de son désir inassouvi, que ses tendresses inentendues – son perpétuel roman intérieur – et les choses avaient vraiment des avenues qui communiquaient et où elle allait s’élancer vers l’impossible qu’elle allait rendre viable en le créant. Le lendemain, elle reçut la réponse d’Honoré, qu’elle alla lire en tremblant sur le banc où il l’avait embrassée. » Marcel Proust, La fin de la jalousie, 1896.
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    Je vais te dire un grand secret Toute parole A ma lèvre est une pauvresse qui mendie Une misère pour tes mains une chose qui noircit sous ton regard Et c'est pourquoi je dis si souvent que je t'aime Faute d'un cristal assez clair d'une phrase que tu mettrais à ton cou Ne t'offense pas de mon parler vulgaire Il est L'eau simple qui fait ce bruit désagréable dans le feu Je vais te dire un grand secret Je ne sais pas Parler du temps qui te ressemble Je ne sais parler de toi je fais semblant Comme ceux très longtemps sur le quai d'une gare Qui agitent la main après que les trains sont partis Et le poignet s'éteint du poids nouveau des larmes Je vais te dire un grand secret J'ai peur de toi Peur de ce qui t'accompagne au soir vers les fenêtres Des gestes que tu fais des mots qu'on ne dit pas J'ai peur du temps rapide et lent j'ai peur de toi Je vais te dire un grand secret Ferme les portes Il est plus facile de mourir que d'aimer C'est pourquoi je me donne le mal de vivre Mon amour. Louis Aragon
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    « Nous étions une bande d'effrontés, de jeunes roués (entre seize et dix-neuf ans) qui mettions notre honneur à tout oser en fait d'indiscipline et d'insolence. Nous n'étions pas élevés à la française, et, du reste, nous Français, nous n'étions qu'une bien faible minorité dans le collège ; à tel point, que la langue en usage entre élèves était l'espagnol. Le ton dominant de l'institution était la dérision de toute sensiblerie et l'exaltation des plus rudes vertus. Bref, c'était un lieu où l'on entendait cent fois par jour, prononcés avec un accent héroïque, ces mots : « Nous autres Américains. » Ceux qui disaient cela (Santos et les autres) formaient une élite dont tous les élèves exotiques (Orientaux, Persans, Siamois) étaient exclus, une élite dans laquelle, pourtant, nous Français étions admis, d'abord parce que nous étions chez nous, dans notre propre pays, et ensuite parce que, comme nation, historiquement nous valions presque la race au sang bleu, la gent de raison. C'est là un sentiment qui paraît perdu, aujourd'hui, chez nous : on dirait que nous sommes des bâtards qui évitons de parler de nos pères. Ces fils des armateurs de Montevideo, des marchands de guano du Callao, ou des fabricants de chapeaux de l'Équateur, se sentaient, dans toute leur personne et à tous les instants de leur vie, les descendants des Conquistadores. Le respect qu'ils avaient pour le sang espagnol, – même lorsque ce sang était, comme chez la plupart d'entre eux, un peu mélangé de sang indien, – était si grand, que tout orgueil nobiliaire, que tout fanatisme de caste semble mesquin, comparé à ce sentiment-là, à la certitude d'avoir pour ancêtres des paysans de la Castille ou des Asturies. C'était une belle et bonne chose, après tout, que de vivre parmi des gens qui avaient ce respect d'eux-mêmes (et ce n'étaient que de grands enfants). Je suis sûr que le petit nombre d'anciens élèves restés en France se rappellent aujourd'hui avec reconnaissance notre vieux collège, plus cosmopolite qu'une exposition universelle, cet illustre collège Saint-Augustin, maintenant abandonné, fermé depuis quinze ans déjà... » Valery Larbaud, Fermina Márquez, 1911.
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    « Si faire de l’histoire et raconter une histoire sont, en vérité, un seul et même geste, alors l’écrivain lui-même se trouve face à une tâche paradoxale. Il lui faudra croire uniquement et de manière intransigeante à la littérature – c’est-à-dire à la perte du feu, il lui faudra s’oublier dans l’histoire qu’il tisse autour de ses personnages et, cependant, fût-ce à ce prix, il lui faudra discerner au fond de l’oubli les éclats de lumière noire qui proviennent du mystère perdu. « Précaire » signifie ce qu’on obtient à travers une prière (praex, requête verbale, distincte de quaestio, une requête faite avec tous les moyens, fussent-ils violents) et qui pour cette raison se révèle fragile et aventureux. Et la littérature est aventureuse et précaire, si elle veut se maintenir dans un rapport juste avec le mystère. Tout comme l’initié d’Éleusis, l’écrivain procède dans le noir et la pénombre sur un sentier suspendu entre dieux infernaux et dieux supérieurs, entre oubli et souvenir. Il y a toutefois un fil, une sorte de sonde lancée vers le mystère, qui lui permet de mesurer la distance qui le sépare du feu. Cette sonde, c’est la langue, et c’est sur la langue que les intervalles et les ruptures qui séparent le récit du feu se marquent comme des blessures implacables. Les genres littéraires sont les plaies que l’oubli du mystère trace sur la langue : tragédie et élégie, hymne et comédie ne sont rien d’autre que les modes dans lesquels la langue pleure son rapport perdu au feu. Aujourd’hui les écrivains ne semblent plus s’aviser de ces blessures. Ils avancent comme aveugles et muets sur l’abîme de leur langue et n’entendent pas la plainte qui monte, ils croient utiliser la langue comme un instrument neutre et ne perçoivent pas le bégaiement rancunier qui exige la formule et le lieu, qui demande des comptes et appelle à la vengeance. Écrire signifie : contempler la langue, et qui ne voit pas et n’aime pas sa langue, qui ne sait pas épeler sa frêle élégie ni percevoir son hymne étouffé, celui-là n’est pas un écrivain. Le feu et le récit, le mystère et l’histoire sont les deux éléments indispensables de la littérature. Mais comment un élément dont la présence apporte la preuve irréfutable de la perte de l’autre, peut-il témoigner de cette absence, en conjurer l’ombre et le souvenir ? Là où il y a récit, le feu s’est éteint, là où il y a mystère, il ne peut y avoir d'histoire. » Giorgio Agamben, Le feu et le récit, 2015. Traduit de l'italien par Martin Rueff.
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    « CHAPITRE III « On n’écrit point assez. « La paresse, la méfiance de ses propres forces, la modestie et la retenue sont les causes de ce mal qui prive souvent le public d’un grand nombre d’ouvrages utiles et curieux. « Je ne sais par quelle fatalité, pour les Lettres, on trouve toujours des hommes paresseux et savants tout à la fois, comme si ce vice entrait dans le caractère d’un homme spirituel, ou du moins qu’il en fût presqu’inséparable. On en cherche quelquefois des raisons, prises dans la nature, la délicatesse des organes, l’abondance des lumières, la peine qu’a un bon esprit à se contenter, ce sont souvent des prétextes frivoles dont autorise sa négligence. Combien avons-nous d’excellents livres, travaillés par des hommes aussi spirituels, aussi délicats et aussi érudits que le sont ceux que je blâme ici ? Vous en trouverez de plus sicères, qui avouent sans façon que le plaisir d’être paresseux leur semble préférable au plaisir de composer un ouvrage. « La méfiance de ses propres forces retient quelques-uns dans le silence ; ils ne savent pas tout ce qu’ils peuvent. La timidité répand sur leur esprit un voile qui les embarrasse, qui leur dérobe une partie de leurs lumières, qui leur cache tout ce qui anime les autres à travailler, qui les rend incertains, inconstants, toujours prêts à laisser imparfait ce qu’ils ont commencé ; bien différents de ces écrivains hardis, présomptueux, qui, sans presque lever la plume, commencent et achèvent un ouvrage. » Abbé Joseph Antoine Toussaint Dinouart, L’Art de se taire, principalement en matière de religion, 1771.
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    Il n’en resterait donc rien, ou seulement la petite pédagogie que je décrivais ? Pas tout à fait. A la grande époque, autour de 1970, la théorie était un contre-discours, qui mettait en question les prémisses de la critique traditionnelle. Objectivité, goût et clarté, ainsi Barthes résumait-il, dans Critique et Vérité, en 1966, l’année magique, les articles de foi du « vraisemblable critique » universitaire auquel il voulait substituer une « science de la littérature ». Il y a théorie quand les prémisses du discours ordinaire sur la littérature ne sont plus acceptées comme allant de soi, quand elles sont questionnées, exposées comme des constructions historiques, comme des conventions. A ses débuts, l’histoire littéraire se fondait elle aussi sur une théorie, au nom de laquelle elle élimina de l’enseignement littéraire la vieille rhétorique, mais cette théorie a été perdue de vue ou édulcorée au fur et à mesure que l’histoire littéraire s’identifiait à l’institution scolaire et universitaire. L’appel à la théorie est par définition oppositionnel, voire subversif et insurrectionnel, mais la fatalité de la théorie est d’être transformée en méthode par l’institution académique, d’être récupérée, comme on disait. Vingt ans après, ce qui frappe, autant sinon plus que le conflit violent de l’histoire et de la théorie littéraires, c’est la similitude des questions posées par l’une et par l’autre dans leurs débuts enthousiastes, et notamment celle-ci, toujours la même : « Qu’est-ce que la littérature ? » Permanence des questions, contradiction et fragilité des réponses : il en résulte qu’il est toujours pertinent de repartir des notions populaires que la théorie a voulu annuler, les mêmes qui se sont redressées depuis que la théorie s’est essoufflée, afin de repasser par les réponses oppositionnelles qu’elle a proposées, mais aussi d’essayer de comprendre pourquoi celles-ci n’ont pas résolu une fois pour toutes les vieilles questions. Peut-être la théorie, à force de lutter contre l’hydre de Lerne, a-t-elle poussé ses arguments trop loin et se sont-ils retournés contre elle ? Chaque année, devant de nouveaux étudiants, il faut repartir des mêmes figures de bon sens et clichés irrépressibles, du même petit nombre d’énigmes ou de lieux communs qui balisent le discours ordinaire sur la littérature. J’en examinerai quelques-uns, les plus résistants, car c’est autour d’eux qu’on peut construire une présentation sympathique de la théorie littéraire dans toute la vigueur de ses justes colères, à travers la manière dont elle les a combattus – en vain. » Antoine Compagnon, Le démon de la théorie, 1998.
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    « Quand je suis entré en sixième au petit lycée Condorcet, notre vieux professeur de latin-français, qui était aussi maire de son village en Bretagne, nous demandait à chaque texte de notre anthologie : « Comment comprenez-vous ce passage ? Qu’est-ce que l’auteur a voulu nous dire ? Quelles sont les beautés du vers ou de la prose ? En quoi la vision de l’écrivain est-elle originale ? Quelle leçon pouvons-nous en retenir ? » On a pu croire un temps que la théorie littéraire avait balayé pour de bon ces questions lancinantes. Mais les réponses passent et les questions restent. Celles-ci sont toujours à peu près les mêmes. Il y en a quelques-unes qui ne cessent de revenir génération après génération. Elles se posaient avant la théorie, elles se posaient déjà avant l’histoire littéraire, et elle se posent encore après la théorie, quasiment à l’identique. Au point qu’on se demande s’il existe une histoire de la critique littéraire, comme il existe une histoire de la philosophie ou de la linguistique, ponctuée d’inventions de concepts, comme le cogito ou le complément. En critique, les paradigmes ne meurent jamais, ils s’ajoutent les uns aux autres, ils coexistent plus ou moins pacifiquement, et ils jouent indéfiniment sur les mêmes notions – des notions qui appartiennent au langage populaire. C’est là l’un des motifs, peut-être le motif principal, du sentiment de ressassement qu’on éprouve immanquablement devant un tableau historique de la critique littéraire : rien de nouveau sous le soleil. En théorie, on passe son temps à essayer de nettoyer des termes d’usage courant : littérature, auteur, intention, sens, interprétation, représentation, contenu, fond, valeur, originalité, histoire, influence, période, style, etc. C’est aussi ce qu’on a fait longtemps en logique : on retranchait du langage ordinaire une région linguistique douée de vérité. Mais la logique s’est ensuite formalisée. La théorie littéraire n’a pas réussi à se débarrasser du langage ordinaire sur la littérature, celui des liseurs et des amateurs. Aussi, quand la théorie s’éloigne, les vieilles notions resurgissent, indemnes. Est-ce parce qu’elles sont « naturelles » ou « sensées » que nous n’y échappons jamais pour de bon ? Ou, comme le croit de Man, parce que nous ne demandons qu’à résister à la théorie, parce que la théorie fait mal, heurte nos illusions sur la langue et la subjectivité ? On dirait qu’aujourd’hui presque plus personne n’a senti passer le vent de l’aile de la théorie, ce qui est sans doute plus confortable.
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    Roi des Français, plein de toutes bontés Quinze jours a, je les ai bien comptés, Et dès demain seront justement seize, Que je fus fait confrère au diocèse De Saint-Marry, en l’église Saint-Pris. Si vous dirai comment je fus surpris, Et me déplaît qu’il faut que je le die. Trois grands pendards vinrent à l’étourdie En ce palais me dirent en désarroi : « Nous vous faisons prisonnier, par le Roi. » Incontinent, qui fut bien étonné ? Ce fut Marot, plus que s’il eût tonné. Puis m’ont montré un parchemin écrit, Où n’y avait seul mot de Jésus-Christ : Il ne parlait tout que de plaiderie, De conseillers et d’emprisonnerie. « Vous souvient-il, ce me dirent-ils lors, Que vous étiez l’autre jour là-dehors, Qu’on recourut un certain prisonnier Entre vos mains ? » Et moi de le nier ! Car, soyez sûr, si j’eusse dit oui, Que le plus sourd d’entre eux m’eût bien ouï Et d’autre part, j’eusse publiquement été menteur : car, pourquoi et comment Eussé-je pu un autre secourir ? Quand je n’ai su moi-même secourir ? Pour faire court, je ne sus tant prêcher Que ces paillards me voulsissent lâcher. Sur mes deux bras ils ont la main posée, Et m’ont mené ainsi qu’une épousée, Non pas ainsi, mais plus roide un petit. Et toutefois j’ai plus grand appétit De pardonner à leur folle fureur Qu’à celle-là de mon beau procureur : Que male mort les deux jambes lui casse ! Il a bien pris de moi une bécasse, Une perdrix, et un levraut aussi, Et toutefois je suis encore ici ! Encor je crois, si j’en envoyais plus, Qu’il le prendrait ; car ils ont tant de glus Dedans leurs mains, ces faiseurs de pipée Que toute chose où touchent est grippée... Clément Marot, au Roi, pour le délivrer de prison (extrait), 1527.
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    « Il y avait des moments dans sa vie où, bien qu’il fût habituellement indifférent à tout, il éprouvait soudain un brusque intérêt pour des choses ou des gens parfois totalement inconnus ou qui lui étaient parfaitement étrangers du fait de l’histoire, de la langue ou de la distance : le destin d’un Français quelconque, d’un Anglais ou d’un Hollandais qui avaient vécu bien des années auparavant lui devenait alors aussi extraordinairement proche que celui d’un frère perdu de longue date. Il évoquait parfois la carrière de certaines femmes et quelques figures du beau sexe lui tenaient depuis très longtemps compagnie, peut-être depuis l’instant même où il les avait découvertes pour la première fois dans ses lectures ; leur visage n’était jamais le même car elles se présentaient à lui sous une incroyable diversité d’apparences ; mais elles conservaient un je ne sais quoi de permanent, d’immanent, peut-être le souvenir d’une première impulsion, du début de ce mouvement qui continuait à animer une vie qui semblait à Volodia trop pauvre, trop ennuyeuse, une vie toujours en retard, toujours à la poursuite de quelque grande chose. Il appartenait, lui semblait-il, à cette race de gens chargés par le destin d’un fardeau inutile qui constamment pèse sur leurs épaules, qui restreint leur liberté de mouvement et qui les force à considérer la réalité et le monde dans lequel ils vivent comme un hasard et un malentendu ; toute leur existence ils attendent inconsciemment quelque chose mais aucun évènement ne répond jamais à leur attente et ils sont condamnés à mourir dans cette espérance. Même sceptiques, cyniques et sans illusions, ils conservent toujours en eux-mêmes comme un rêve lointain qui, en dépit de sa fragilité de mirage absurde, perdure malgré eux. » Gaïto Gazdanov, Histoire d'un voyage, 1934. Traduit du russe par Michel Labal.
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    La Tour Évanescente, tu ne sais pas les tours. Mais voici que tu vas éprouver une tour, avec ce prodigieux espace en toi. Ferme ton visage. Tu l'as érigée sans savoir d'un regard, d'un signe, d'un mouvement du corps. Soudain, accomplie, elle se fige, et moi, bienheureux, je peux alors l'investir. Oh comme j'y suis à l'étroit. Flatte-moi, que j'aille alors vers le dôme : pour projeter dans tes nuits douces, avec la force de fusées aveuglant ton sein, plus d'émotion que je ne suis moi-même. Rainer Maria Rilke, Les Poésies d'amour. Traduit de l'allemand par Sibylle Muller.
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    « Dans la chambre poussiéreuse de sa grand-mère, cela sentait le tabac (son père avait fumé comme un pompier) et l’eau de Cologne que sa grand-mère avait vaporisée autour d’elle toute sa vie. Elle avait recours à cette procédure pour remplacer le ménage. Elle était à présent allongée sur un divan de fabrication artisanale, vêtue d’une chemise de nuit blanche avec de minuscules reprises au col, toute petite, la tête fièrement rejetée en arrière et les yeux mi-clos. Sa mâchoire retombait légèrement, sa bouche était entrouverte, et sur son visage flottait l’ombre d’un sourire. Nora en eut la gorge serrée. Elle réalisait soudain quelle vie triste et digne avait menée sa grand-mère. Une pauvreté idéologique. Des fenêtres nues. D’après ses convictions, les rideaux étaient un attribut de la petite-bourgeoisie. Deux portes de cet appartement jadis en enfilade étaient décorées, ou plutôt barricadées, l’une par un buffet, l’autre par une bibliothèque. Qui contenait autant de poussière que de livres. Quand elle était petite, Nora souffrait d’allergies quand elle passait la nuit ici – du temps où elle appelait grand-mère Maroussia Mourlyka et lui vouait une adoration d’enfant. Elle connaissait tous ces livres, tous jusqu’au dernier. Ils avaient été lus, et lus à fond. Aujourd’hui encore, Nora terrassait les ignorants par la profondeur de sa culture, et toute cette culture provenait de ces deux cents livres sélectionnés comme pour une île déserte, criblés de minuscules remarques au crayon dans les marges. Depuis la Bible jusqu’à Freud. Oui, une île déserte. En réalité, cette île était on ne peut plus habitée – des troupeaux de punaises y paissaient à loisir. Elles dévoraient Nora quand elle était petite, mais sa grand-mère, elle, ne les remarquait pas. À moins que ce ne fût l’inverse… Sur la porte étaient accrochés les restes d’un tapis brodé du Tadjikistan qui n’avait jamais connu ni lavage ni nettoyage à sec. Une ampoule nue, de celles qu’on appelait jadis « les ampoules de Lénine », un homme auquel sa grand-mère vouait une vénération profonde et craintive. Oui, elle avait connu Kroupskaïa, la femme de Lénine, et Lounatcharski, le commissaire du peuple à l’Instruction publique, elle avait étudié la culture… Il lui arrivait de parler d’un atelier de théâtre qu’elle avait organisé pour les enfants abandonnés. Quel monde bizarre ! S’y côtoyaient pacifiquement Karl Marx et Sigmund Freud, Stanislavski et Evreïnov, Andreï Biély et Nikolaï Ostrovski, Rachmaninov et Grieg, Ibsen et Tchekhov. Et, bien sûr, son cher Knut Hamsun ! Dans son roman La Faim, un journaliste affamé au point de mâchonner ses lacets en cuir est sujet à de magnifiques hallucinations, jusqu’au jour où il lui vient à l’esprit une idée époustouflante – s’il travaillait ? Et il s’engage comme mousse sur un navire…» Ludmila Oulitskaïa, L'échelle de Jacob, 2015. Traduit du russe par Sophie Benech.
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    « Mais que sera-ce des habitants de Mercure ? Ils sont plus de deux fois plus proches du Soleil que nous. Il faut qu’ils soient fous à force de vivacité. Je crois qu’ils n’ont point de mémoire, non plus que la plupart des nègres, qu’ils ne font jamais de réflexion sur rien, qu’ils n’agissent qu’à l’aventure, et par des mouvements subits, et qu’enfin c’est dans Mercure que sont les Petites Maisons de l’univers. Ils voient le Soleil neuf fois plus grand que nous ne le voyons ; il leur envoie une lumière si forte que s’ils étoient ici, ils ne prendroient nos plus beaux jours que pour de très faibles crépuscules, et peut-être n’y pourraient-ils pas distinguer les objets, et la chaleur à laquelle ils sont accoutumés est si excessive, que celle qu’il fait ici au fond de l’Afrique les glacerait. Apparemment notre fer, notre argent, notre or se fondroient chez eux, et on ne les y verroit qu’en liqueur, comme on ne voit ici ordinairement l’eau qu’en liqueur, quoi qu’en de certains temps ce soit un corps fort solide. Les gens de Mercure ne soupçonneroient pas que dans un autre monde ces liqueurs-là, qui font peut-être leurs rivières, sont des corps des plus durs que l’on connoisse. Leur année n’est que de trois mois. La durée de leur jour ne nous est point connue, parce que Mercure est si petit et si proche du Soleil, dans les rayons duquel il est presque toujours perdu, qu’il échappe à toute l’adresse des astronomes, et qu’on n’a pu encore avoir assez de prise sur lui, pour observer le mouvement qu’il doit avoir sur son centre ; mais ses habitants ont besoin qu’il achève ce tour en peu de temps ; car apparemment brûlés comme ils sont par un grand poële ardent suspendu sur leurs têtes, ils soupirent après la nuit. Ils sont éclairés pendant ce temps-là de Vénus, et de la Terre qui leur doivent paraître assez grandes. Pour les autres planètes, comme elles sont au-delà de la Terre vers le firmament, ils les voient plus petites que nous ne les voyons, et n’en reçoivent que bien peu de lumière. Je ne suis pas si touchée, dit la Marquise, de cette perte-là que font les habitants de Mercure, que de l’incommodité qu’ils reçoivent de l’excès de chaleur. Je voudrois bien que nous les soulageassions un peu. Donnons à Mercure de longues et d’abondantes pluies qui le rafraîchissent, comme on dit qu’il en tombe ici dans les pays chauds pendant des quatre mois entiers, justement dans les saisons les plus chaudes. » Bernard Le Bouyer de Fontenelle, Entretiens sur la pluralité des mondes, 1686.
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    « Fragments. – L’enjeu est celui d’une philosophie de l’Histoire, qui cependant ne cherche pas, comme la métaphysique de l’Histoire (Hegel), à totaliser l’Histoire dans l’élément du concept, mais à contester cette totalisation. Contester la totalisation, donc au préalable la constater : l’anarchéologie doit alors présenter le processus de totalisation dont l’achèvement fonde la catastrophe contemporaine, non pas cependant dans un discours lui-même totalisant, qui serait ainsi homologique à la totalisation et concourrait à sa légitimation (son homologation), mais dans des accusations (en grec κατηγορία = catégorie) qui visent à contester son hégémonie. Non pas un discours unitaire, mais la multiplicité de paroles fragmentaires (Nietzsche) qui ne peuvent être totalement totalisées dans une discursivité rationnelle parce qu’elles n’obéissent à aucun principe (άρχή) et ne répondent qu’à l’appel abyssal de la liberté et de la négativité, voire de la folie : discours an-archique qui ne peut être systématique et doit consentir à sa propre fragmentation, dans un texte craquelé comme une terre asséchée par sa désertification. Par ailleurs, la destitution de la métaphysique impose de renoncer, non seulement à l’idéalisme, mais aussi à l’individualisme, qui conduisait le philosophe à croire pouvoir tout tirer de son propre fonds, de ses propres cogitations ou de ses propres vécus. Reconnaître que la vérité est un produit social, que le sujet philosophant est lui-même résultat d’un processus historique, qu’il ne pense que pour autant qu’il appartient à une époque et à une communauté, qu’il hérite d’une langue et d’une tradition – fût-elle réduite à un tas de ruines –, c’est admettre qu’il ne pense que par les paroles d’autrui, en les écoutant, les ruminant, les répétant, et, à sa manière, en y répondant : il s’agit alors de naviguer dans cet archipel de la parole, et de cartographier son itinérance ; d’où la possibilité-limite aujourd’hui d’un livre uniquement fait de citations, et de leur montage (Benjamin). » Jean Vioulac, Anarchéologie, Fragments hérétiques sur la catastrophe historique, 2022.
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    « Il la tenait sur ses genoux et, penché, baisait son genou nacré et nu, embrassait sa poitrine découverte, et se taisait. Il n’arrivait pas à oublier ce qu’il avait éprouvé pendant l’examen, et ne pouvait avouer que ces sentiments ne l’avaient pas encore abandonné et, à chaque instant, renaissaient avec plus ou moins de force. Katia, de son côté, devinait ses sentiments secrets, et une fois, au cours d’une dispute, elle s’écria : — Je ne comprends pas pourquoi tu m’aimes, puisque tu trouves que tout est si mauvais en moi ! Enfin, que veux-tu de moi ? Mais lui-même ne comprenait pourquoi il l’aimait, bien qu’il sentît que son amour, loin de diminuer, augmentait en même temps que cette lutte jalouse qu’il soutenait contre quelqu’un (n’était-ce pas avant tout contre Katia elle-même ?) à cause d’elle, à cause de cet amour, à cause de sa force toujours plus tendue, de son exigence toujours plus profonde. — Tu n’aimes que mon corps, et non mon âme ! lui avait dit une fois Katia avec amertume. C’était encore des paroles empruntées, théâtrales, mais malgré toute leur niaiserie et leur banalité, elles aussi touchaient à un problème douloureusement insoluble. Il ne savait pas pourquoi il aimait, il ne pouvait dire exactement ce qu’il voulait … En général, qu’était-ce qu’aimer ? Il était d’autant plus impossible de répondre à cette question que dans tout ce que Mitia avait entendu dire de l’amour, pas plus que dans tout ce qu’il avait lu à ce sujet, il n’avait trouvé un seul mot qui le caractérisât exactement. Dans les livres comme dans la vie, on eût dit que tous s’étaient entendus, une fois pour toutes, pour ne parler que d’une sorte d’amour presque immatériel, ou bien de ce que l’on appelle la passion, la sensualité. Or, son amour ne ressemblait ni à l’un ni à l’autre, de même que Katia ne ressemblait pas plus à Charlotte, à Marguerite, à la Tatiana de Pouchkine, aux héroïnes de Tourguenev qu’aux femmes de Zola ou de Maupassant, de même que ses sentiments à lui ne ressemblaient ni à ceux de Werther, de Roméo, d’Onéguine, ni à ceux des innombrables héros qui n’étaient que des séducteurs. » Ivan Bounine, Le Sacrement de l'amour. Traduit du russe par Michel Dumesnil De Gramont
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    « Mais Simon, oubliant délibérément la plate-forme, se mit à regarder la rue couler, avec ses hautes façades, le long du pesant véhicule. La rue !… C’était une chose vivante, un objet de perpétuel étonnement. Le travail des hommes faisait ici des taches claires et variées, et composait des perspectives alléchantes. Simon aimait surtout cette sensation de détachement et de force que lui donnait le mouvement qui emportait la voiture parmi l’imbroglio toujours renaissant de la circulation. Le dos appuyé, les pieds joints, solidement arc-boutés aux petites barres du plancher, il regardait la rue naître pour ainsi dire de chaque tour de roue, sortir des flancs et des entrailles du véhicule, comme si celui-ci n’était qu’une machine chargée de libérer, à grand bruit, ces deux lignes de façades parallèles, ce pavé et ce ciel. Le mouvement recomposait d’après d’autres lois l’aspect du monde ; il créait, pour les voyageurs debout sur cette plate-forme, un monde à part, très différent de celui où ils poseraient leurs pieds tout à l’heure, un monde envers lequel ils n’avaient pas d’obligation sérieuse, et où ils circulaient en purs spectateurs. Ah ! comme tout devenait merveilleux alors ! Comme tout devenait passionnant à regarder avec ce recul que la vitesse donnait sur les choses, cette supériorité du détachement, de l’homme qui n’a pas d’affaires !… Avec quel plaisir le jeune homme regardait défiler les étalages de viandes et de fruits, les librairies, les jardins, les petites crémeries blanches et bleues, et puis encore les voiturettes chargées de fruits amoncelés en pyramides ! On était entré dans la rue Lecourbe ; elle offrait un spectacle multicolore, amusant comme une collection d’images, et combien savoureux dans son désordre et sa liberté. Il n’y avait là rien à comprendre, rien d’embarrassant pour l’esprit, aucune difficulté, aucun problème. Simon riait tout à coup en pensant à ces philosophes qui se demandent gravement si le monde extérieur existe. Eh parbleu, messieurs, allez donc le demander à la ménagère en train de palper la salade d’une main si étrangère à vos prétentieuses inquiétudes ! La rue vous répondra, la rue qui du matin au soir ne cesse de proclamer, avec une joyeuse truculence, les seuls besoins essentiels de la vie humaine, qui sont de manger et de se vêtir !… Car il y avait aussi ces magasins qu’annonçait une enseigne gigantesque : un parapluie de fer-blanc, ou un grand chapeau rouge. Il y avait ces claires vitrines où s’étageaient en bon ordre toutes sortes de chemises alternant avec des pyjamas ou des robes de chambre, et où l’on avait juste le temps de saisir au passage l’éclat rutilant d’un lot de cravates, jetant une note vivement coloriée parmi l’ensemble des plastrons blancs. On puisait là une image de la vie si honnête, si flatteuse et si distinguée, qu’on sentait immédiatement la noblesse de l’espèce humaine. » Paul Gadenne, Siloé, 1941.
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    « Le présent ouvrage est d’ordre philosophique et scientifique. Il se tient rigoureusement dans le domaine de l’expérience, de l’analyse des faits et des opérations que tout un chacun peut accomplir ou répéter par lui-même. Comparés à la puissance de la technique contemporaine, les énoncés métaphysiques ont une force de persuasion très limitée et, surtout, ne sont guère capables de constituer des motifs ou de déterminer les actions des hommes réels. Face à l’étendue du savoir factuel accessible, bien souvent rétif à toute systématisation cohérente, les propositions coupées du réel, formulées comme des vérités abstraites, peinent à s’imposer. Elles suscitent inévitablement la question des expériences qu’elles ont traversées, c’est-à-dire la question de leurs limites, mais aussi la question du contexte traditionnel ou politique à l’intérieur duquel elles font sens. La science empirico-analytique présente l’avantage de pouvoir s’appuyer sur une attitude de la conscience qui, aujourd’hui encore, paraît évidente et autosuffisante, mais elle paie cet avantage avec cette caractéristique que ses énoncés sont fragmentaires. Nos investigations privilégient, elles aussi, une facette, voire plusieurs facettes, elles sont donc réceptives aux critiques ou, mieux, aux suggestions complémentaires. En tout cas, il est évident pour nous que pour voir les faits que nous décrivons ici, il faut s’abstenir, pour ainsi dire techniquement, de toute métaphysique. Aujourd’hui encore, l’homme constitue un domaine de recherche où l’on peut constater un nombre encore indéterminé de phénomènes en attente d’être portés au regard et d’être nommés. C’est le thème de l’« esprit » (Geist) qui suscite des prises de position métaphysiques. Les problèmes qui se pressent alors sont tellement complexes, stratifiés, difficiles que toute formule simplificatrice paraît naïve. Qui pourrait être persuadé par des thèses globales sur l’esprit ignorant, par exemple, le problème de l’idéologie ou le problème du relativisme ? Le présent ouvrage ne rencontre pas directement ces grandes questions sur son chemin ; les mettre entre parenthèses signifie aussi, positivement, les réserver pour une enquête ultérieure. La dernière partie de cet ouvrage exposera cependant ces questions fondamentales, si tant est que je sois en mesure d’en donner une vue d'ensemble. » Arnold Gehlen, L'Homme : sa nature et sa position dans le monde, 1940. Traduit de l'allemand par Christian Sommer.
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    La complainte Que sont mes amis devenus ; que j’avais de si près tenus... Et tant aimés. Ils ont été trop clairsemés, Je crois le vent les a ôtés. L’amour est morte. Ce sont amis que vent emporte Et il ventait devant ma porte ; les emporta. Avec le temps qu’arbre défeuille Quand il ne reste en branches feuille Qui n’aille à terre... avec pauvreté qui m’atterre Qui de partout me fait la guerre aux temps d’hiver. Ne convient pas que vous raconte Comment je me suis mis à honte, en quelle manière. Que sont mes amis devenus ; que j’avais de si près tenus... Et tant aimés. Ils ont été trop clairsemés, Je crois le vent les a ôtés. L’amour est morte. Le mal ne sait pas seul venir. tout ce qui m’était à venir... M’est avenu. Pauvres sens et pauvre mémoire ; M’a Dieu donné le Roi de gloire. Et pauvre rente... et froid au cul quand bise vente. Le vent me vient, le vent m’évente. L’amour est morte. Ce sont amis que vent emporte Et il ventait devant ma porte ; les emporta. Rutebeuf, quelque part entre 1230 et 1285.