« Si faire de l’histoire et raconter une histoire sont, en vérité, un seul et même geste, alors l’écrivain lui-même se trouve face à une tâche paradoxale. Il lui faudra croire uniquement et de manière intransigeante à la littérature – c’est-à-dire à la perte du feu, il lui faudra s’oublier dans l’histoire qu’il tisse autour de ses personnages et, cependant, fût-ce à ce prix, il lui faudra discerner au fond de l’oubli les éclats de lumière noire qui proviennent du mystère perdu.
« Précaire » signifie ce qu’on obtient à travers une prière (praex, requête verbale, distincte de quaestio, une requête faite avec tous les moyens, fussent-ils violents) et qui pour cette raison se révèle fragile et aventureux. Et la littérature est aventureuse et précaire, si elle veut se maintenir dans un rapport juste avec le mystère. Tout comme l’initié d’Éleusis, l’écrivain procède dans le noir et la pénombre sur un sentier suspendu entre dieux infernaux et dieux supérieurs, entre oubli et souvenir. Il y a toutefois un fil, une sorte de sonde lancée vers le mystère, qui lui permet de mesurer la distance qui le sépare du feu. Cette sonde, c’est la langue, et c’est sur la langue que les intervalles et les ruptures qui séparent le récit du feu se marquent comme des blessures implacables. Les genres littéraires sont les plaies que l’oubli du mystère trace sur la langue : tragédie et élégie, hymne et comédie ne sont rien d’autre que les modes dans lesquels la langue pleure son rapport perdu au feu. Aujourd’hui les écrivains ne semblent plus s’aviser de ces blessures. Ils avancent comme aveugles et muets sur l’abîme de leur langue et n’entendent pas la plainte qui monte, ils croient utiliser la langue comme un instrument neutre et ne perçoivent pas le bégaiement rancunier qui exige la formule et le lieu, qui demande des comptes et appelle à la vengeance. Écrire signifie : contempler la langue, et qui ne voit pas et n’aime pas sa langue, qui ne sait pas épeler sa frêle élégie ni percevoir son hymne étouffé, celui-là n’est pas un écrivain.
Le feu et le récit, le mystère et l’histoire sont les deux éléments indispensables de la littérature. Mais comment un élément dont la présence apporte la preuve irréfutable de la perte de l’autre, peut-il témoigner de cette absence, en conjurer l’ombre et le souvenir ? Là où il y a récit, le feu s’est éteint, là où il y a mystère, il ne peut y avoir d'histoire. »
Giorgio Agamben, Le feu et le récit, 2015. Traduit de l'italien par Martin Rueff.