« Il y avait des moments dans sa vie où, bien qu’il fût habituellement indifférent à tout, il éprouvait soudain un brusque intérêt pour des choses ou des gens parfois totalement inconnus ou qui lui étaient parfaitement étrangers du fait de l’histoire, de la langue ou de la distance : le destin d’un Français quelconque, d’un Anglais ou d’un Hollandais qui avaient vécu bien des années auparavant lui devenait alors aussi extraordinairement proche que celui d’un frère perdu de longue date. Il évoquait parfois la carrière de certaines femmes et quelques figures du beau sexe lui tenaient depuis très longtemps compagnie, peut-être depuis l’instant même où il les avait découvertes pour la première fois dans ses lectures ; leur visage n’était jamais le même car elles se présentaient à lui sous une incroyable diversité d’apparences ; mais elles conservaient un je ne sais quoi de permanent, d’immanent, peut-être le souvenir d’une première impulsion, du début de ce mouvement qui continuait à animer une vie qui semblait à Volodia trop pauvre, trop ennuyeuse, une vie toujours en retard, toujours à la poursuite de quelque grande chose. Il appartenait, lui semblait-il, à cette race de gens chargés par le destin d’un fardeau inutile qui constamment pèse sur leurs épaules, qui restreint leur liberté de mouvement et qui les force à considérer la réalité et le monde dans lequel ils vivent comme un hasard et un malentendu ; toute leur existence ils attendent inconsciemment quelque chose mais aucun évènement ne répond jamais à leur attente et ils sont condamnés à mourir dans cette espérance. Même sceptiques, cyniques et sans illusions, ils conservent toujours en eux-mêmes comme un rêve lointain qui, en dépit de sa fragilité de mirage absurde, perdure malgré eux. »
Gaïto Gazdanov, Histoire d'un voyage, 1934. Traduit du russe par Michel Labal.