« Mais que sera-ce des habitants de Mercure ? Ils sont plus de deux fois plus proches du Soleil que nous. Il faut qu’ils soient fous à force de vivacité. Je crois qu’ils n’ont point de mémoire, non plus que la plupart des nègres, qu’ils ne font jamais de réflexion sur rien, qu’ils n’agissent qu’à l’aventure, et par des mouvements subits, et qu’enfin c’est dans Mercure que sont les Petites Maisons de l’univers. Ils voient le Soleil neuf fois plus grand que nous ne le voyons ; il leur envoie une lumière si forte que s’ils étoient ici, ils ne prendroient nos plus beaux jours que pour de très faibles crépuscules, et peut-être n’y pourraient-ils pas distinguer les objets, et la chaleur à laquelle ils sont accoutumés est si excessive, que celle qu’il fait ici au fond de l’Afrique les glacerait. Apparemment notre fer, notre argent, notre or se fondroient chez eux, et on ne les y verroit qu’en liqueur, comme on ne voit ici ordinairement l’eau qu’en liqueur, quoi qu’en de certains temps ce soit un corps fort solide. Les gens de Mercure ne soupçonneroient pas que dans un autre monde ces liqueurs-là, qui font peut-être leurs rivières, sont des corps des plus durs que l’on connoisse. Leur année n’est que de trois mois. La durée de leur jour ne nous est point connue, parce que Mercure est si petit et si proche du Soleil, dans les rayons duquel il est presque toujours perdu, qu’il échappe à toute l’adresse des astronomes, et qu’on n’a pu encore avoir assez de prise sur lui, pour observer le mouvement qu’il doit avoir sur son centre ; mais ses habitants ont besoin qu’il achève ce tour en peu de temps ; car apparemment brûlés comme ils sont par un grand poële ardent suspendu sur leurs têtes, ils soupirent après la nuit. Ils sont éclairés pendant ce temps-là de Vénus, et de la Terre qui leur doivent paraître assez grandes. Pour les autres planètes, comme elles sont au-delà de la Terre vers le firmament, ils les voient plus petites que nous ne les voyons, et n’en reçoivent que bien peu de lumière.
Je ne suis pas si touchée, dit la Marquise, de cette perte-là que font les habitants de Mercure, que de l’incommodité qu’ils reçoivent de l’excès de chaleur. Je voudrois bien que nous les soulageassions un peu. Donnons à Mercure de longues et d’abondantes pluies qui le rafraîchissent, comme on dit qu’il en tombe ici dans les pays chauds pendant des quatre mois entiers, justement dans les saisons les plus chaudes. »
Bernard Le Bouyer de Fontenelle, Entretiens sur la pluralité des mondes, 1686.