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Читаю вещи

Читаю литературу и поэзию на французском языке.

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4 года назад
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« Dans la chambre poussiéreuse de sa grand-mère, cela sentait le tabac (son père avait fumé comme un pompier) et l’eau de Cologne que sa grand-mère avait vaporisée autour d’elle toute sa vie. Elle avait recours à cette procédure pour remplacer le ménage. Elle était à présent allongée sur un divan de fabrication artisanale, vêtue d’une chemise de nuit blanche avec de minuscules reprises au col, toute petite, la tête fièrement rejetée en arrière et les yeux mi-clos. Sa mâchoire retombait légèrement, sa bouche était entrouverte, et sur son visage flottait l’ombre d’un sourire. Nora en eut la gorge serrée. Elle réalisait soudain quelle vie triste et digne avait menée sa grand-mère. Une pauvreté idéologique. Des fenêtres nues. D’après ses convictions, les rideaux étaient un attribut de la petite-bourgeoisie. Deux portes de cet appartement jadis en enfilade étaient décorées, ou plutôt barricadées, l’une par un buffet, l’autre par une bibliothèque. Qui contenait autant de poussière que de livres. Quand elle était petite, Nora souffrait d’allergies quand elle passait la nuit ici – du temps où elle appelait grand-mère Maroussia Mourlyka et lui vouait une adoration d’enfant. Elle connaissait tous ces livres, tous jusqu’au dernier. Ils avaient été lus, et lus à fond. Aujourd’hui encore, Nora terrassait les ignorants par la profondeur de sa culture, et toute cette culture provenait de ces deux cents livres sélectionnés comme pour une île déserte, criblés de minuscules remarques au crayon dans les marges. Depuis la Bible jusqu’à Freud. Oui, une île déserte. En réalité, cette île était on ne peut plus habitée – des troupeaux de punaises y paissaient à loisir. Elles dévoraient Nora quand elle était petite, mais sa grand-mère, elle, ne les remarquait pas. À moins que ce ne fût l’inverse… Sur la porte étaient accrochés les restes d’un tapis brodé du Tadjikistan qui n’avait jamais connu ni lavage ni nettoyage à sec. Une ampoule nue, de celles qu’on appelait jadis « les ampoules de Lénine », un homme auquel sa grand-mère vouait une vénération profonde et craintive. Oui, elle avait connu Kroupskaïa, la femme de Lénine, et Lounatcharski, le commissaire du peuple à l’Instruction publique, elle avait étudié la culture… Il lui arrivait de parler d’un atelier de théâtre qu’elle avait organisé pour les enfants abandonnés. Quel monde bizarre ! S’y côtoyaient pacifiquement Karl Marx et Sigmund Freud, Stanislavski et Evreïnov, Andreï Biély et Nikolaï Ostrovski, Rachmaninov et Grieg, Ibsen et Tchekhov. Et, bien sûr, son cher Knut Hamsun ! Dans son roman La Faim, un journaliste affamé au point de mâchonner ses lacets en cuir est sujet à de magnifiques hallucinations, jusqu’au jour où il lui vient à l’esprit une idée époustouflante – s’il travaillait ? Et il s’engage comme mousse sur un navire…» Ludmila Oulitskaïa, L'échelle de Jacob, 2015. Traduit du russe par Sophie Benech.