« Mais Simon, oubliant délibérément la plate-forme, se mit à regarder la rue couler, avec ses hautes façades, le long du pesant véhicule. La rue !… C’était une chose vivante, un objet de perpétuel étonnement. Le travail des hommes faisait ici des taches claires et variées, et composait des perspectives alléchantes. Simon aimait surtout cette sensation de détachement et de force que lui donnait le mouvement qui emportait la voiture parmi l’imbroglio toujours renaissant de la circulation. Le dos appuyé, les pieds joints, solidement arc-boutés aux petites barres du plancher, il regardait la rue naître pour ainsi dire de chaque tour de roue, sortir des flancs et des entrailles du véhicule, comme si celui-ci n’était qu’une machine chargée de libérer, à grand bruit, ces deux lignes de façades parallèles, ce pavé et ce ciel. Le mouvement recomposait d’après d’autres lois l’aspect du monde ; il créait, pour les voyageurs debout sur cette plate-forme, un monde à part, très différent de celui où ils poseraient leurs pieds tout à l’heure, un monde envers lequel ils n’avaient pas d’obligation sérieuse, et où ils circulaient en purs spectateurs. Ah ! comme tout devenait merveilleux alors ! Comme tout devenait passionnant à regarder avec ce recul que la vitesse donnait sur les choses, cette supériorité du détachement, de l’homme qui n’a pas d’affaires !… Avec quel plaisir le jeune homme regardait défiler les étalages de viandes et de fruits, les librairies, les jardins, les petites crémeries blanches et bleues, et puis encore les voiturettes chargées de fruits amoncelés en pyramides ! On était entré dans la rue Lecourbe ; elle offrait un spectacle multicolore, amusant comme une collection d’images, et combien savoureux dans son désordre et sa liberté. Il n’y avait là rien à comprendre, rien d’embarrassant pour l’esprit, aucune difficulté, aucun problème. Simon riait tout à coup en pensant à ces philosophes qui se demandent gravement si le monde extérieur existe. Eh parbleu, messieurs, allez donc le demander à la ménagère en train de palper la salade d’une main si étrangère à vos prétentieuses inquiétudes ! La rue vous répondra, la rue qui du matin au soir ne cesse de proclamer, avec une joyeuse truculence, les seuls besoins essentiels de la vie humaine, qui sont de manger et de se vêtir !… Car il y avait aussi ces magasins qu’annonçait une enseigne gigantesque : un parapluie de fer-blanc, ou un grand chapeau rouge. Il y avait ces claires vitrines où s’étageaient en bon ordre toutes sortes de chemises alternant avec des pyjamas ou des robes de chambre, et où l’on avait juste le temps de saisir au passage l’éclat rutilant d’un lot de cravates, jetant une note vivement coloriée parmi l’ensemble des plastrons blancs. On puisait là une image de la vie si honnête, si flatteuse et si distinguée, qu’on sentait immédiatement la noblesse de l’espèce humaine. »
Paul Gadenne, Siloé, 1941.