Il n’y a entre l’œuvre de Stendhal et sa vie que l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarettes. Personne n’a été plus sainte-beuvien que lui. Et en même temps, il s’est longtemps caché d’écrire. Blaise Cendrars, dans les tranchées de la Grande Guerre, détestait qu’on lui parle de poésie. Jusqu’à la fin des années 1820, très peu de ceux qui ont connu Henri Beyle ont su qu’il écrivait. Ses tout premiers livres paraissent sous diverses initiales. Il s’invente un premier pseudonyme avant d’adopter celui qu’on lui connaît. Rien ne l’a plus amusé que l’étonnement de ceux qui le découvraient écrivain. Il se méfiait instinctivement des traces écrites. Elles étaient à ses yeux toujours dangereuses et compromettantes, le signe de la méchanceté des hommes. Dans ses romans (La Chartreuse de Parme, Le Rouge et le Noir), les lettres de dénonciation bouleversent à jamais le destin de ses personnages. Il craignait tant la police qu’il chiffrait ses propres lettres ou les faisait commencer par d’assez cocasses indications de commerce : « J’ai reçu vos soies grège et je les ai emmagasinées en attendant leur embarquement » ! Il aimait aussi tromper les autres sur lui-même. De son vivant, personne n’a su exactement quels gens il voyait, quels livres il lisait, quels voyages il faisait. Il se dérobait d’instinct, usait sans cesse de diminutifs, d’acronymes, d’anagrammes, changeait de langue et de nom au point d’en avoir adopté plus de deux cents : Dominique, Mocenigo, Bombet, Cotonet, Esprit, William Crocodile, Choppier des Ilets, le comte de l’Espine, F. de Lagenevais et bien sûr Stendhal, dont il fait son nom de plume en 1817. Tous sont le même Henri Beyle multiplié à l’infini comme le serait l’image déformée d’Orson Welles dans la grande scène finale des miroirs de La Dame de Shanghai. La police de Fouché, le très efficace ministre de Napoléon, n’explique pas tout. Stendhal s’amuse. Il s’invente en facétieux, par jeu, par moquerie peut-être, par pudeur certainement. « Comment m’amuserai-je quand je serai vieux, si je laisse mourir la bougie qui éclaire la lanterne magique ? »
Emmanuel de Waresquiel, J'ai tant vu le soleil. Pour Stendhal, 2020.
Mes heures de tranquillité ne durèrent pas. Comme il est fréquent, l’orgueil blessé de Pierre se fatiguant de se mesurer à plus fort que lui, se retourna contre moi. Depuis mon divorce, il répétait à chaque occasion le même reproche : pourquoi, alors que j’avais une fille qui faisait des études, est-ce que je m’entêtais à travailler à mi-temps : « Mon vieux, dans la vie, faut faire des sacrifices ! C’est très bien, peut-être, de diriger une revue de littérature, ça te permet de rencontrer des gens, c’est bon pour ton amour-propre, mais tu as une fille, Antoine, tu es responsable de son avenir… Vous ne pouvez pas continuer à vivoter à la Grand’Mare, uniquement pour que tu te fasses plaisir avec ta petite revue, que personne ne lit ! Tu crois peut-être que je n’aurais pas préféré rester à Barcelone, plutôt que de vivre à Dieppe ? Mais quand tes parents sont tombés malades, je n’ai pas hésité à tout quitter ! Isabelle m’a dit : “Je veux aider Papa à s’occuper de Maman, on ne peut pas le laisser seul”, eh bien, j’ai tout de suite dit oui ; pourtant, j’étais heureux en Catalogne, on avait un grand appart, dans le quartier gothique, des tas d’amis, le soleil… Toi, c’est pareil : il faudrait que tu travailles à temps plein, et que vous quittiez les Hauts de Rouen, ou bien que tu loues un studio pour Blandine dans le centre-ville, elle a droit à ça… » Ma sœur s’interposa timidement en ma faveur, « il fait ce qu’il peut, c’est pas facile pour lui, depuis qu’Hélène l’a quitté » et Jérôme, indifférent, développa des idées de tolérance « chacun fait ce qu’il veut, laisse-le tranquille… De toute façon, Antoine a toujours été une feignasse, hein ? On ne le changera pas… Et puis, Blandine ne se plaint pas, à ce que je sache ? » Ma fille acquiesça, elle était heureuse de vivre à la Grand’Mare, elle n’était pas loin de la fac, tout allait bien.
« Elle ne va pas dire le contraire devant son père, répliqua Pierre, mais il est de notre devoir, à nous, de penser à Blandine et à son avenir, puisque son père ne le fait pas…
– Là, tu exagères, contesta Isabelle.
– J’exagère, oui, j’exagère, mais c’est parce que je l’aime bien, moi, Blandine, j’ai pas envie qu’elle croupisse à la Grand’Mare… Je suis comme ça…
– Mais la Grand’Mare, répliquai-je, c’est la diversité ! Il y a toutes les populations, des Géorgiens, des Russes, des Afghans, des Congolais, des Maliens, des Marocains, c’est d’une richesse culturelle incroyable, le visage de l’avenir. J’ai l’impression que c’est ça qui te gêne ?
– Alors là, pas du tout ! pas du tout ! Au contraire… J’ai tout de même vécu à Barcelone… Si y’en a un qui n’est pas raciste, c’est bien moi… Dès les années 80, j’ai porté le badge “touche pas à mon pote”… Alors là, elle est bien bonne ! Moi qui vote à gauche depuis toujours !
– Du coup, je ne comprends pas : pourquoi veux-tu que je quitte la Grand’Mare ?
– Tu sais très bien que c’est dangereux… L’architecture démentielle, la misère des ghettos, des types au chômage, la drogue qu’ils sont obligés de vendre pour survivre… Et puis les tensions… Les fachos qui créent une atmosphère de pogroms… Non, ce n’est pas une vie pour Blandine ! Ta revue, laisse-la à un autre collaborateur, et mets-toi enfin à travailler… »
Patrice Jean, Tour d'ivoire, 2019
« Dans l’histoire de l’humanité, Pavel Florenski appartient à la pléiade de ces esprits universels, au cercle des savants et des encyclopédistes. En Italie, il est le « Léonard de Vinci russe », en France le « Pascal russe ». On pourrait ajouter le « Lomonosov des temps modernes ». Mais il vécut à l’époque la plus tragique de l’histoire de sa patrie. Il est impossible d’énumérer tous les domaines auxquels il a apporté sa contribution, reprise et poursuivie par beaucoup d’autres. Si l’on peut dire qu’« en Russie, un poète est plus qu’un poète », la formule peut également s’appliquer au scientifique, au penseur, et à plus forte raison au prêtre. Pavel Florenski en est la preuve. Son itinéraire est une paraphrase personnelle de l’époque, et son destin est un symbole du temps qu’il a traversé aux côtés de son peuple. Il a résisté malgré des épreuves cruelles, et avait foi en l’avenir, si bien qu’il nous reste encore à apprécier à sa juste valeur et à nous approprier le trésor inépuisé de ses travaux. Florenski lui-même avait prédit que l’utilité de ses travaux ne serait manifeste que dans cinquante ans, et que l’histoire de la pensée se développerait dans le sillage de son œuvre, qu’il s’agisse de la philosophie, de l’histoire de l’art ou de la théologie.
La diversité de ses intérêts ou, comme il est d’usage de dire dans la tradition des éditeurs de l’Encyclopédie et des précurseurs de la Révolution française, l’esprit encyclopédique de Florenski, la liste des domaines scientifiques et culturels où il a œuvré, masquent l’essentiel : il était prêtre, et la destinée l’a fait martyr. Cela veut dire beaucoup : un prêtre, celui qui officie devant l’autel, un théologien par la pensée. Pour étudier attentivement ses travaux, il faut comprendre que le plus important y est la théologie, le discours sur Dieu. Or, son discours sur le Verbe est très spécifique. D’une part, en vertu de ses qualités, très difficiles à analyser ; d’autre part, à cause des particularités de l’époque où il a discouru sur Dieu, où il a théologisé. »
Pavel Vassilievitch Florenski, Pavel Florenski : la vie comme symbole. Traduit du russe par Laure Thibonnier-Limpek.
« [lettre]
Monsieur le chef de la gare de l’Est,
Les travaux de rénovation de votre gare sont achevés, et je vous en félicite. Néanmoins, je serais heureux de pouvoir m’y asseoir quelques minutes. Vous avez très parcimonieusement distribué les sièges dans le grand hall d’entrée. Une quarantaine de petites banquettes anti-pauvres (séparées par des accoudoirs), et anti-feignasses (sans dossiers), et en rangs d’oignons, comme au cinéma. On ne s’y attarde pas. Aujourd’hui, j’ai dû attendre qu’une place se libère. J’ai pu constater que ce hall, autrefois magnifique dans sa vaste nudité, avait été proprement transformé en galerie marchande. Vous y avez laissé planter quatre magasins, dont un chocolatier et un “Body shop” — quel nom atroce. Je regrette beaucoup le grand hall d’avant, qui ne vous avait rien fait, et se trouve aujourd’hui massacré comme un visage par des verrues, d’autant que le premier sous-sol était déjà entièrement consacré à de nombreuses boutiques. Je ne sais pas vous, mais moi j’aime qu’une gare soit une gare. Certes, il est bon qu’on puisse s’y restaurer, ou y acheter ce dont on a besoin pour voyager : des journaux, des livres. Mais des chemises ou des cravates, non. Cela procède d’une mode assez pénible, à laquelle vous avez sacrifié : celle qui consiste à transformer les lieux en ce qu’ils ne sont pas, et plus généralement à convertir tout lieu public en centre commercial.
J’aime aussi savoir l’heure qu’il est. De là où j’étais, assis sur vos machins anti-tout le monde, ces boutiques, horreurs cubiques et trop vite édifiées, ne me laissaient voir aucune horloge. Dans une gare je veux voir des horloges partout. Celles de la salle des pas perdus, au nombre de deux, sont elles-mêmes masquées par de grandes toiles publicitaires pendues à intervalles réguliers, et par les panneaux indiquant les départs et les arrivées des trains, qui étaient bien placés en tête des quais, mais sont accrochés aujourd’hui dans le mauvais sens : lorsque vous arrivez et cherchez le vôtre, vous les voyez de profil. Ils étaient immenses, autrefois. Ce ne sont plus que de petits écrans vidéo, comme dans les aéroports que vous avez cherché à imiter.
Quand on veut quitter la gare pour prendre le métro, il faut descendre. Dans votre grande sagesse, vous avez doublé les escaliers mécaniques ; mais chaque paire va dans le même sens ! Par un fait exprès, comme la tartine tombe du côté de la confiture, on se trouve toujours face à ceux qui montent quand on veut descendre, et il faut faire des tours et des détours pour trouver les autres.
Enfin, il y a encore des trains qui partent de votre gare, c’est toujours cela de pris. Un jour, je vous parlerai des trains de banlieue : je vous dirai les contrôleurs qui vous réveillent pour voir votre billet — alors que vous l’avez passé dans une machine pour entrer, et que vous le passerez dans une autre pour sortir, ce qui fait six contrôles par aller-retour ; je vous raconterai les wagons glacés en hiver, et d’une telle chaleur en été que les voyageurs fondent sans pourtant lever un doigt ; je vous montrerai les fenêtres des étages supérieurs des wagons à deux niveaux, qui vous interdisent de caler vos épaules parce qu’elles sont inclinées vers l’intérieur. Je vous décrirai les grilles en tout genre que vos collègues ont plantées systématiquement entre les sorties de gare et les parcs de stationnement, en sorte que, soir après soir, on doit les contourner. Vous me direz que cela n’est pas de votre ressort, vous aurez raison. Mais pourquoi votre société ne peut-elle comprendre qu’un voyageur a des épaules pour tenir ses bras, des yeux pour lire l’heure, des fesses pour s’asseoir, qu’il a envie de rentrer chez lui au plus vite, et enfin qu’il aime les halls de gare qui ont l’air de halls de gare ?
Veuillez agréer… »
Jacques Drillon, Cadence.
« – Votre père était-il allemand ?
– Oh oui ! très... très prussien. Il se sentait totalement allemand et rien d’autre. Ses parents et ses grands-parents, dont des portraits ornaient les murs, à la maison, et dont la perte m’a beaucoup peiné, étaient également allemands, mais d’une région située encore un peu plus à l’est, cependant. Les parents de ma mère aussi étaient allemands, mais ils se souvenaient encore de la façon dont leurs propres parents avaient vécu en Pologne.
– La vie culturelle de Breslau était-elle active, était-ce une ville vivante ?
– Une ville vivante ? Certainement. La vie culturelle y était très active, mais je la connaissais surtout à travers la bonne société juive. Je veux dire par là que les juifs constituaient une couche autonome et structurée de la bourgeoisie où, l’hiver, on allait tout naturellement à ce que l’on appelait les ‹ concerts d’orchestre ›. Ma mère s’y abonnait chaque hiver ; elle allait aussi au théâtre Lobe. C’étaient des choses que l’on se devait de faire. Pour ce qui me concerne, cependant, je devais n’avoir qu’une seule idée : sortir de là aussi vite que possible.
– Pourquoi ?
– Je... je n’arrive pas vraiment à m’en souvenir. Avec mon vocabulaire d’aujourd’hui, je dirais que je trouvais l’ambiance trop bourgeoise ; mais je n’aurais pas dit cela ainsi, à cette époque. Voyez-vous, ma mère avait son cercle d’amies, toutes issues du même milieu, qui venaient chaque semaine. Beaucoup d’entre elles étaient plus riches que nous. Et puis, il y avait mes tantes – ce n’était pas ma tasse de thé. Mais je n’aurais pas utilisé le terme « bourgeois », car je n’avais pas d’opinions politiques.
– Le terme « bourgeois » peut également avoir une signification émotionnelle. Cet univers était-il trop étriqué pour vous ?
– J’ai vaguement le sentiment qu’il était inférieur à mon niveau, à mon niveau intellectuel.
– Quand ce sentiment s’est-il développé chez vous ?
– Cela a dû se produire très tôt. Je crois que je me suis rendu compte très tôt que les choses que racontaient mes tantes n’étaient qu’un vulgaire bavardage.
– Et les amis de votre père ?
– Mon père n’avait pas d’amis. Il se réalisait avant tout dans son travail. A cinquante ans, il abandonna les affaires ; il avait assez d’argent et se consacra par la suite à des fonctions honorifiques. Je ne lui ai connu qu’un seul ami, un avocat. Toutes les relations sociales passaient par ma mère.
– Était-il trop occupé pour cela ?
– Je crois qu’il avait aussi atteint un haut degré de sublimation, de sublimation dans le travail. Et lorsqu’il se retira des affaires, il avait encore des immeubles à gérer, en dehors de ses activités honorifiques. C’était très important pour lui, et sa famille aussi, bien sûr, ma mère et moi. »
Norbert Elias par lui-même, 1990. Traduit de l'allemand par Jean-Claude Capèle.
Le ton était à présent déterminé, volontaire.
– Tout débuta avec la Peste. Pour le commun des mortels, une tragédie humanitaire sans précédent. Mais pour les Imbus, une chance inespérée de réaliser leur vieux rêve : celui d'une économie parfaitement rationnelle, débarrassée de toute scorie, exclusivement dévolue à la satisfactions de leurs besoins.
« Les sociétés d'avant-peste ployaient sous le fardeau croissant de leurs pauvres, bouches inutiles criant famine au seuil des beaux quartiers, continents d'enfants faméliques crevant, des mouches pleines la gueule, à deux heures de vol des nantis. La violence de ces malheureux croissait en raison directe de leur désespoir. La planète semblait une marée de misérables assiégeant des oasis d'insultante opulence.
« Dans un premier temps, on se persuada qu'il s'agissait d'un problème transitoire, que, la croissance économique et une meilleure répartition de ses fruits aidant, l'on verrait bientôt le bout du tunnel, qu'en attendant de déboucher sur les grasses prairie d'Éden des secours judicieusement distribués parviendraient à contenir les plus nécessiteux ou les plus impatients. La vérité était tout autre : la pauvreté n'était pas un effet secondaire indésirable de la richesse, elle en était le principe actif. Elle n'en était pas la conséquence, mais la fondamentale condition de possibilité. La prospérité de quelques-uns s'enracinait dans la misère du plus grand nombre. Le tunnel était une boucle sans fin.
« Murmurée, à ses débuts, à voix basse et l'air gêné, une opinion acquit petit à petit droit de cité parmi les privilégiés des oasis : il fallait se faire une raison, les richesses toujours plus considérables englouties dans la charité publique ne parviendraient jamais à endiguer la crue de cette violence structurelle. Le seul moyen de se protéger de ces masses furieuses, de mettre un terme définitif à cette dangereuse promiscuité, était de s'en séparer physiquement. Après tout, ce n'étaient que d'irrécupérables improductifs, des parasites coûtant bien plus qu'ils ne rapporteraient jamais. Pourquoi continuer à s'imposer de tels fardeaux ? D'ailleurs, par leurs exactions, ils avaient rompu le contrat social, et délié les honnêtes gens de leurs obligations à leur endroit. Il se trouva des intellectuels pour conférer une apparence d'honorabilité à cette nouvelle forme d'apartheid, qu'ils ornèrent du beau nom de libéralisme, dernier crime commis par le vingtième siècle au nom de la liberté.
« La tentation du développement séparé a de tout temps hanté les civilisations riches. Que ce soit par l'institution de ghettos, de quartiers périphériques, de "villes nouvelles" ou par la fermeture des frontières aux indésirables, les nantis ont toujours souhaité tenir les gueux à distance. Cet idéal, la Grande Peste allait leur fournir l'occasion de le porter à son comble.
« Par les coupes claires qu'il pratiqua dans la population, le fléau dilacéra le tissu communautaire et disloqua les anciennes solidarités au point d'annihiler toute résistance. À de rares exceptions – comme les émeutes de 2011 à Paris – les Imbus n'eurent aucune peine à convaincre les rescapés, sous prétexte de protection bactériologique, de s'enfermer dans les pyramides pour y pratiquer avec dévotion la nouvelle religion : Zéro Contact.
« Dès lors, les Imbus disposaient du moyen de maîtrise totale des populations dont ils rêvaient, grâce auquel ils allaient pouvoir maximiser leurs profits comme jamais. Prostrés dans leurs cocons, privés de la faculté de chasser en meute qui jadis les rendait si redoutables, les loups affamés s'étaient mués en brebis offertes à la tonte... Entre ces êtres déracinés, désolidarisés, réduits par force à l'abject souci d'eux-mêmes allait pouvoir s'instaurer un marché planétaire, où chacun se battrait pour sauver sa peau, mais où seuls les sponsors ramasseraient la mise. Webjobs était la pièce centrale de ce dispositif...
« À cette époque, en effet, Webjobs ne produisait pas comme aujourd'hui des offres bidon, mais des candidatures fantômes. Les demandeurs d'emploi réels y étaient opposés à des concurrents virtuels. Les Imbus avaient imaginé ce stratagème pour maintenir une pression artificielle sur les rémunérations des rares travailleurs qualifiés survivants, en leur faisant croire à une compétition qui n'existait plus. Avant-peste, cette pression était exercée par les chômeurs engorgeant les agences de placement, qui par leur masse contribuaient à contenir les salaires... Mais en créant une pénurie de main d'œuvre, la Peste risquait d'inverser ce rapport de force au détriment des employeurs. »
Jean-Michel Truong, Le Successeur de pierre, 1999.
« Dans sa fureur, Plautine embrassa chaque fonction, des routines les plus modestes et les plus mécaniques jusqu’aux plus vastes systèmes de décision décentralisés, et son esprit se dilata aux dimensions de la Nef. Et tandis que sa pensée se déployait, un concept de lieu s’esquissa et prit substance.
Deus calculat, fit mundus.
Pour une divinité computationnelle, point de différence entre l’extension de la puissance calculatoire et l’acte créateur lui-même. L’écrin du ciel repoussa les ténèbres et se coula dans toutes les directions, colorant le zénith naissant d’un rose très pâle. Au passage, des traînées diaphanes et longilignes apparurent pour l’orner, une brise insensible se leva, et une fine poussière d’oxyde de fer se répandit dans l’atmosphère ténue, chargée d’électricité statique. Un horizon dentelé se forma dans le lointain et, en un mouvement synchrone à celui des cieux, un paysage de pierraille grise se figea, succession de collines accidentées et de plateaux sablonneux aux teintes ocre et sel. Des dunes naquirent et tremblèrent jusqu’au lointain. Les grains qui les constituaient, faits de vieille pierre moulue, crissèrent en mille modestes avalanches, tandis qu’émergeaient de larges marches couleur rouge vif. Elles se rejoignirent, et une étendue de roche dure, circulaire et nette apparut au milieu de cet océan sec, minéral et pétrifié que les tempêtes épisodiques lavaient de toute trace d’activité consciente. En sa bordure, surgirent de hautes et fines colonnes, de ce même matériau couleur brique que les premières familles de colons humains avaient extrait du sous-sol pour construire leurs temples et leurs domus, marquant ainsi de leur empreinte indélébile la surface stérile de la vieille planète rouge. La pesanteur légère prit possession de son corps. Ses pieds touchèrent le sol, dont elle sentit la texture rugueuse. Par terre, en cercles concentriques, des lignes fines et serrées de minuscules symboles se gravèrent. Elle n’avait pas besoin de se pencher pour reconnaître les icônes pythagoriciennes — élégants chiffres brahmiques, décimales infinies du premier des nombres imaginaires. Ce monde miniature, remarqua-t-elle, n’était rien d’autre que le premier souvenir revenu à la surface de son esprit lors de son éveil. »
Romain Lucazeau, Latium I, 2016.
Il ne pouvait y avoir aucun doute que la cathédrale avait fait partie intégrante de la conception initiale du vaisseau. L’idée parfois émise que la cathédrale n’avait été construite que bien plus tard, après que l’Église eut conquis une position plus forte dans la structure sociale de l’Argonos, était absurde. Les ingénieurs y opposaient les dimensions de la cathédrale et sa position centrale, ainsi que la façon dont l’infrastructure du vaisseau s’en accommodait parfaitement. La section principale de la cathédrale faisait quatre cent cinquante mètres de long sur cent vingt-cinq mètres de large, avec une série d’immenses vitraux derrière l’abside qui faisaient partie de la coque extérieure du vaisseau. Des déflecteurs physiques et une batterie de boucliers énergétiques protégeaient les vitraux des contraintes et des débris du déplacement interstellaire. Il y avait aussi des extensions de la cathédrale, d’autres ailes et des chapelles connectées, qui traversaient ce niveau de l’Argonos pour culminer dans la galilée, une petite chapelle privée et sécurisée, avec ses propres vitraux éclairés par une source de lumière intérieure. »
Richard Paul Russo, La Nef des fous, 2006.
« L’évêque Soldano se débrouillait toujours pour faire des annonces importantes un jour férié. Lors de ce Jeudi Saint, d’une voix puissante qui sortait des haut-parleurs répartis dans toute la cathédrale, il annonça à une assemblée de fidèles presque au complet ce que la plupart des gens savaient déjà – qu’on avait détecté un signal. Ce qui était plus surprenant, par contre, c’est que l’évêque avait donné un nom à la planète.
« S’il y a des habitants sur cette planète et s’ils l’ont déjà baptisée, commença l’évêque, alors elle portera le nom qu’ils lui ont donné. Si par contre ils ne lui ont pas donné de nom, ou à supposer qu’il n’y ait personne, elle s’appellera Antioche, du nom d’un des premiers grands centres de la culture chrétienne sur la Terre. C’est à Antioche que de nombreux peuples ont entendu la parole de Dieu. Je vais vous lire un extrait des Actes des Apôtres :
“Ceux-là donc qui avaient été dispersés lors de la tribulation survenue à l’occasion d’Étienne poussèrent jusqu’en Phénicie, à Chypre et à Antioche, mais sans prêcher la parole à d’autres qu’aux Juifs. Il y avait toutefois parmi eux quelques Chypriotes et Cyrénéens qui, venus à Antioche, s’adressaient aussi aux Grecs, leur annonçant la Bonne Nouvelle du Seigneur Jésus. La main du Seigneur les secondait, et grand fut le nombre de ceux qui embrassèrent la foi et se convertirent au Seigneur. La nouvelle en vint aux oreilles de l’Église de Jérusalem, et l’on députa Barnabé à Antioche. Lorsqu’il arriva et qu’il vit la grâce accordée par Dieu, il s’en réjouit et les encouragea tous à demeurer, d’un cœur ferme, fidèles au Seigneur ; car c’était un homme de bien, rempli de l’Esprit Saint et de foi. Une foule considérable s’adjoignit ainsi au Seigneur.” »
Je ris intérieurement en entendant cela, car je ne pouvais m’empêcher de penser à ce qui s’était passé lors de notre dernière escale, quand l’évêque avait tenté quelque chose de similaire – convertir toute une cité, une colonie entière, aux idées de l’Église – même si, dans son cas, il avait utilisé la force, et non les mots. Un véritable désastre, comme je l’ai déjà dit. Il aurait dû lire la Bible plus soigneusement.
L’évêque s’arrêta un instant et je faillis m’endormir. Le protocole exigeait que j’assiste aux offices des jours saints, mais le protocole ne pouvait pas me tenir éveillé, surtout pendant les sermons de l’évêque. Je penchai la tête en arrière et me mis à contempler les recoins sombres de la voûte au-dessus de moi, pensant à cette salle immense et solennelle, réfléchissant, comme le souhaitait l’évêque, à la mission incertaine de l’Argonos.
L’évêque affirmait que la mission du vaisseau était de répandre la parole de Dieu à travers la galaxie, et même à travers l’univers tout entier, aussi bien aux humains qu’aux aliens (personne n’avait jamais eu connaissance d’un contact avec des formes de vie extraterrestres intelligentes, mais l’évêque continuait d’espérer.) L’évêque invoquait sa foi inébranlable et son rang élevé dans la hiérarchie du vaisseau comme preuves de la nature religieuse de la mission de l’Argonos, preuves qui ne me paraissaient pas convaincantes. Ce qui était convaincant, par contre, c’était l’existence de la cathédrale.
Encore faut-il, pour engager cette même histoire, faire taire nos propres points de repère : reconnaître une propreté dans des conduites aujourd’hui oubliées. La toilette « sèche » du courtisan par exemple, frottant son visage avec un linge blanc au lieu de le laver, répond à une norme de netteté tout à fait « raisonnée » au XVIIe siècle. Elle est réfléchie, légitimée. Alors qu’elle n’aurait guère de sens aujourd’hui : sensations et explications ont changé. C’est cette sensibilité perdue qui est à retrouver.
Encore faut-il aussi bouleverser la hiérarchie des catégories de référence : ce ne sont pas les hygiénistes, par exemple, qui dictent les critères de propreté au XVIIe siècle, mais les auteurs des livres de bienséance ; les praticiens des mœurs, et non les savants. A la lente accumulation des contraintes s’associe le déplacement des savoirs dont elles relèvent. »
Georges Vigarello, Le propre et le sale. L'hygiène du corps depuis le Moyen Âge, 1985.
« C’est en retraçant les actes familiers de Don Carlos, mystérieusement enlevé par quelques sbires masqués, que le Roman comique (1651) évoque une scène de toilette. Le prisonnier est noble, le cadre est somptueux. Scarron décrit les gestes et les objets : la diligence du service bien sûr, le faste de certains détails aussi, le chandelier de vermeil ciselé par exemple, mais encore les marques de propreté. Or, celles-ci débordent de sens : elles sont à la fois proches et totalement distantes des nôtres. Elles pourraient ressembler à certaines pratiques d’aujourd’hui et elles en sont pourtant très éloignées. L’intérêt de Scarron se polarise sur des indices devenus aujourd’hui accessoires, et il glisse sur d’autres devenus au contraire essentiels. Des « manques » surtout ou des « imprécisions » comme si nos comportements les plus quotidiens étaient encore à inventer, alors qu’ils ont pourtant ici quelques-uns de leurs équivalents. En particulier, le seul geste d’ablution cité est très concis : « J’oubliais à vous dire que je crois qu’il se lava la bouche, car j’ai su qu’il avait grand soin de ses dents […]. » L’attention à la propreté est centrée plus explicitement sur le linge de corps et sur l’habit : « Le nain masqué se présenta pour le servir et lui fit prendre le plus beau linge du monde, le mieux blanchi et le plus parfumé. »
Aucune évocation de l’eau dans l’ensemble de ces scènes, sinon de l’eau qui lave la bouche. L’attention à la propreté est faite pour le regard et l’odorat. Elle existe, quoi qu’il en soit, avec ses exigences, ses répétitions, ses repères, mais elle flatte d’abord l’apparence. La norme se dit et se montre. La différence avec aujourd’hui, toutefois, est qu’avant de se référer à la peau, elle se réfère au linge : l’objet le plus immédiatement visible. Cet exemple montre, à lui seul, qu’il est inutile de dénier l’existence des pratiques de propreté dans une culture pré-scientifique. Les normes, dans ce cas, ne sont pas issues d’un « point zéro ». Elles ont leurs ancrages et leurs objets. C’est leur changement à venir ou leur complexification qui sont plutôt à découvrir ; c’est surtout leurs lieux de manifestation et leurs modes de transformation.
Une histoire de la propreté doit donc d’abord illustrer comment s’additionnent lentement des exigences. Elle juxtapose des contraintes. Elle restitue un itinéraire dont la scène de Don Carlos ne serait qu’un des jalons. D’autres scènes, dans le temps, l’ont évidemment précédée, plus frustes encore, où le changement de chemise lui-même, par exemple, n’avait pas la même importance. Le linge, en particulier, n’est pas un objet d’attention fréquente, ni même un critère de distinction, dans les scènes de réceptions royales décrites deux siècles auparavant par le roman de Jehan de Paris.
La propreté reflète ici le processus de civilisation façonnant graduellement les sensations corporelles, aiguisant leur affinement, déliant leur subtilité. Cette histoire est celle du polissage de la conduite, celle aussi d’un accroissement de l’espace privé ou de l’autocontrainte : soins de soi à soi, travail toujours plus serré entre l’intime et le social. Plus globalement, cette histoire est celle du poids progressif de la culture sur le monde des sensations immédiates. Elle traduit l’extension de leur spectre. Une propreté définie par l’ablution régulière du corps suppose, tout banalement, une plus grande différenciation perceptive et une plus grande autocontrainte qu’une propreté essentiellement définie par le changement et la blancheur du linge.
« Zomia est un terme récent, employé pour désigner grosso modo tous les territoires situés à des altitudes supérieures à environ 300 mètres, des hautes vallées du Vietnam aux régions du nord-est de l’Inde, et traversant cinq pays d’Asie du Sud-Est (le Vietnam, le Cambodge, le Laos, la Thaïlande, et la Birmanie) ainsi que quatre provinces chinoises (le Yunnan, le Guizhou, le Guangxi et certaines parties du Sichuan). Il s’agit d’une étendue de 2,5 millions de kilomètres carrés abritant environ 100 millions de personnes appartenant à des minorités d’une variété ethnique et linguistique tout à fait sidérante. D’un point de vue géographique, la région est aussi appelée massif continental du Sud-Est asiatique. Comme cet immense territoire se trouve à la périphérie de neuf États et au centre d’aucun, dans la mesure où il est également à cheval sur les découpages régionaux courants (Asie du Sud-Est, Asie de l’Est, Asie du Sud), et puisque enfin ce qui le rend intéressant est sa diversité écologique ainsi que sa relation aux États, il représente un nouvel objet d’étude, une sorte de chaîne des Appalaches internationale, et une nouvelle manière d’étudier les aires régionales.
La thèse que je défends ici est à la fois simple, osée, et polémique. La Zomia est la dernière région du monde dont les peuples n’ont pas encore été complètement intégrés à des États-nations. Ses jours sont comptés. Il n’y a pas si longtemps, de tels peuples se gouvernant eux-mêmes représentaient la majorité de l’humanité. De nos jours, ils sont perçus par les royaumes des vallées comme « nos ancêtres vivants », « ce que nous étions avant de découvrir la culture du riz en rizière, le bouddhisme, et la civilisation ». Ici, au contraire, je défends l’idée que les peuples des hauteurs doivent plutôt être approchés comme des communautés de fuyards, de fugitifs, de délaissés qui ont, au cours des deux derniers millénaires, tenté de se soustraire aux différentes formes d’oppression que renfermaient les projets de construction étatique à l’œuvre dans les vallées – esclavage, conscription, impôts, corvées, épidémies, guerres. La plupart des territoires où résident ces peuples peuvent fort à propos être appelés « zones-refuge » ou zones morcelées.
Pratiquement tout, dans les modes de vie, l’organisation sociale, les idéologies et (de manière plus controversée) les cultures principalement orales de ces peuples, peut être lu comme des prises de position stratégiques visant à maintenir l’État à bonne distance. Leur dispersion physique sur des terrains accidentés, leur mobilité, leurs pratiques de cueillette, leurs structures de parenté, leurs identités ethniques malléables ainsi que le culte que ces peuples vouent à des chefs prophétiques ou millénaristes, tout cela permet en effet d’éviter leur incorporation au sein d’États et d’éviter qu’eux-mêmes ne se transforment en États. La plupart d’entre eux ont au départ tenté de se soustraire à un État en particulier : l’État chinois han sous sa forme précoce. Un grand nombre de légendes des hauteurs comporte ainsi un élément de fuite. Les sources documentaires, qui restent certes largement spéculatives jusqu’à l’an 1500, sont suffisamment précises après cette date – notamment concernant les campagnes militaires fréquentes menées contre les peuplades des collines sous les dynasties Ming et Qing, qui ont culminé avec les soulèvements sans précédent dans le sud-ouest de la Chine au milieu du XIXe siècle et qui ont fait des millions de réfugiés. Les mouvements de fuite hors des États birman et thaï afin d’échapper à leurs expéditions esclavagistes sont également amplement documentés. »
James C. Scott, Zomia, ou l'art de ne pas être gouverné, 2009.
« Un Polonais, un Tchèque, un Hongrois. Et trois générations
Trois générations se croisent et s'entrecroisent ainsi dans ces pages. La première est composée d'écrivains « habsbourgeois » nés dans le dernier quart du XIXe siècle, dont certains appartiennent à ce qu'on a coutume d'appeler la culture judéo-allemande. Songeons à la pléiade des grands romanciers centre-européens, à Kafka bien sûr, mais aussi à Joseph Roth, Robert Musil, Karl Kraus, Hermann Broch ou Jaroslav Hasek, l'auteur du Brave soldat Chvéïk. Avec eux, l'Europe centrale s'impose comme une sorte de « laboratoire du crépuscule » (Kundera), comme le lieu d'où nous furent révélées quelques-unes des contradictions majeures opérant au sein même de la « maison modernité ». Tous ont pressenti avec une extraordinaire lucidité la déshumanisation potentielle induite par l'identification de la Raison à l'impersonnalité de l'uniforme, à l'anonymat de la loi, à la neutralité de l'État et des appareils bureaucratiques toujours enclins à évoluer « par-delà le bien et le mal ». Comme si le rationnel et l'impersonnel étaient synonymes, comme si l'universel ne pouvait se conjuguer qu'à la troisième personne du singulier. Partant de ce constat, une interrogation lancinante traverse leurs écrits : comment repenser l'universalisme européen afin qu'il ne puisse en aucun cas arracher l'individu au « je » et au « tu », à la responsabilité de ses actes et au monde partagé avec d'autres ?
La deuxième génération, qui s'inscrit pleinement dans le sillage de ces mises en garde trop peu entendues, est précisément celle de Milosz, Patocka et Bibó, parvenus à l'âge adulte dans les années trente. Elle est au cœur de cet ouvrage. Tout en se réclamant de l'esprit européen, ces hommes ont rien de moins que jeté les bases d'une nouvelle culture politique, bouleversant largement les modèles traditionnels. Ce qui les rassemble ? Une manière inédite de conjoindre un point de vue moral et humaniste radical à une fidélité jamais démentie, bien que toujours critique, à l'héritage des Lumières. Fidélité critique au sens où les esprits centre-européens les plus créatifs de cette génération partagent un regard impitoyablement démystificateur sur le totalitarisme certes, mais aussi, et plus largement, sur les promesses avortées de la civilisation moderne dans son ensemble. Du moins toutes les fois que celle-ci s'autorise à dissoudre les impératifs éthiques les plus fondamentaux dans la logique inexorable de la Révolution, du Marché, de la Technique ou de la Croissance.
On pourrait ainsi avancer que l'originalité de ces penseurs a consisté à faire passer à gauche (non communiste s'entend) deux grands thèmes. À gauche, la critique de la modernité technique, dont le communisme tardif incarnait à leurs yeux la pointe la plus avancée, la rencontre historique, en somme, de la dictature et de la société de consommation. Une critique émise, autrement dit, au nom même des vertus émancipatrices de la modernité politique. À gauche encore, la problématique morale : soit l'idée que la conscience individuelle constitue, de nos jours, l'instance subversive par excellence. Par leur insistance sur l'horizon éthique de la démocratie et leur plaidoyer en faveur d'une politique de la conscience soucieuse de se placer sur un terrain avant tout existentiel, ces penseurs ont bel et bien quelque chose d'essentiel à nous offrir s'agissant de nous orienter dans le monde, ou plutôt dans le chaos contemporain. »
Alexandra Laignel-Lavastine, Esprits d'Europe, Autour de Czeslaw Milosz, Jan Patocka, István Bibó, 2005.
Selon moi, les grandes œuvres ne peuvent naître que dans l'histoire de leur art et en participant à cette histoire. Ce n'est qu'à l'intérieur de l'histoire que l'on peut saisir ce qui est nouveau et ce qui est répétitif, ce qui est découverte et ce qui est imitation, autrement dit, ce n'est qu'à l'intérieur de l'histoire qu'une œuvre peut exister en tant que valeur que l'on peut discerner et apprécier. Rien ne me semble donc plus affreux pour l'art que la chute en dehors de son histoire, car c'est la chute dans un chaos où les valeurs esthétiques ne sont plus perceptibles.
Milan Kundera, Les Testaments trahis, 1993.
L'HISTOIRE DU ROMAN EN TANT QUE VENGEANCE SUR L'HISTOIRE TOUT COURT
L'Histoire. Peut-on encore se réclamer de cette autorité désuète ? Ce que je vais dire n'est qu'un aveu purement personnel : en tant que romancier je me suis toujours senti être dans l'histoire, à savoir au milieu d'un chemin, en dialogue avec ceux qui m'ont précédé et même peut-être (moins) avec ceux qui viendront. Je parle bien sûr de l'histoire du roman, d'aucune autre, et je parle d'elle telle que je la vois : elle n'a rien à faire avec la raison extra-humaine de Hegel ; elle n'est ni décidée d'avance ni identique à l'idée de progrès ; elle est entièrement humaine, faite par les hommes, par quelques hommes et, partant, comparable à l'évolution d'un seul artiste qui tantôt agit de façon banale, puis imprévisible, tantôt avec génie, puis sans, et qui souvent rate des occasions.
Je suis en train de faire la déclaration d'adhésion à l'histoire du roman, alors que tous mes romans exhalent l'horreur de l'Histoire, de cette force hostile, inhumaine qui, non invitée, non désirée, envahit de l'extérieur nos vies et les démolit. Pourtant, il n'y a rien d'incohérent dans cette double attitude car l'Histoire de l'humanité et l'histoire du roman sont choses toutes différentes. Si la première n'appartient pas à l'homme, si elle s'est imposée à lui comme une force étrangère sur laquelle il n'a aucune prise, l'histoire du roman (de la peinture, de la musique) est née de la liberté de l'homme, de ses créations entièrement personnelles, de ses choix. Le sens de l'histoire d'un art est opposé à celui de l'Histoire tout court. Par son caractère personnel, l'histoire d'un art est une vengeance de l'homme sur l'impersonnalité de l'Histoire de l'humanité.
Caractère personnel de l'histoire du roman ? Pour pouvoir former un seul tout au cours des siècles cette histoire ne doit-elle pas être unie par un sens commun, permanent et, donc, nécessairement suprapersonnel ? Non. Je crois que même ce sens commun reste toujours personnel, humain, car, pendant la course de l'histoire, le concept de tel ou tel art (qu'est-ce que le roman ?) ainsi que le sens de son évolution (d'où vient-il et où va-t-il ?) sont sans cesse définis et redéfinis par chaque artiste, par chaque nouvelle œuvre. Le sens de l'histoire du roman c'est la recherche de ce sens, sa perpétuelle création et re-création, qui englobe toujours rétroactivement tout le passé du roman : Rabelais n'a certainement jamais appelé son Gargantua-Pantagruel roman. Ce n'était pas un roman ; ce l'est devenu au fur et à mesure que les romanciers ultérieurs s'en sont inspirés, s'en sont ouvertement réclamés, l'intégrant ainsi dans l'histoire du roman, plus, le reconnaissant comme la première pierre de cette histoire.
Cela dit, les mots « la fin de l'Histoire » n'ont jamais provoqué en moi ni angoisse ni déplaisir. « Comme il serait délicieux de l'oublier, celle qui a épuisé la sève de nos courtes vies pour l'asservir à ses inutiles travaux, comme il serait beau d'oublier l'Histoire ! » (La vie est ailleurs). Si elle doit finir (bien que je ne sache pas imaginer in concreto cette fin dont aiment parler les philosophes) qu'elle se dépêche ! Mais la même formule, « la fin de l'histoire », appliquée à l'art me serre le cœur ; cette fin, je ne sais que trop bien l'imaginer car la plus grande partie de la production romanesque d'aujourd'hui est faite de romans hors de l'histoire du roman : confessions romancées, reportages romancés, règlements de comptes romancés, autobiographies romancées, indiscrétions romancées, dénonciations romancées, leçons politiques romancées, agonies du mari romancées, agonies du père romancées, agonies de la mère romancées, déflorations romancées, accouchements romancés, romans ad infinitum, jusqu'à la fin du temps, qui ne disent rien de nouveau, n'ont aucune ambition esthétique, n'apportent aucun changement ni à notre compréhension de l'homme ni à la forme romanesque, se ressemblent l'un l'autre, sont parfaitement consommables le matin, parfaitement jetables le soir.
« Il n’était pas imposant, le fort Bastiani, avec ses murs bas, et il n’était pas beau non plus, ni pittoresque malgré ses tours et ses bastions ; il n’y avait absolument rien qui rachetât cette nudité, qui rappelât les choses douces de la vie. Et pourtant, comme la veille au soir, du fond de la gorge, Drogo le regardait, hypnotisé, et une inexplicable émotion s’emparait de son cœur.
Et derrière, qu’y avait-il ? Par delà cet édifice inhospitalier, par delà ces merlons, ces casemates, ces poudrières, qui obstruaient la vue, quel monde s’ouvrait ? A quoi ressemblait ce Royaume du Nord, ce désert pierreux par où personne n’était jamais passé ? La carte, Drogo se le rappelait vaguement, indiquait de l’autre côté de la frontière une vaste zone où il n’y avait que très peu de noms, mais du haut du fort verrait-on au moins quelques localités, quelques champs, une maison, ou seulement la désolation d’une lande inhabitée ?
Il se sentit brusquement seul : sa belle assurance de soldat si désinvolte jusqu’alors, tant qu’avaient duré les calmes expériences de la vie de garnison, tant qu’il avait eu une maison confortable, des amis joyeux à proximité, et les petites aventures nocturnes dans les jardins endormis, cette belle assurance et toute sa confiance en soi venaient tout d’un coup de lui faire défaut. Le fort lui paraissait un de ces univers inconnus auxquels il n’avait jamais sérieusement pensé pouvoir appartenir, non point parce qu’ils lui semblaient haïssables, mais parce qu’infiniment loin de sa vie habituelle. Un univers bien plus absorbant, sans autres splendeurs que celles de ses lois géométriques. »
Dino Buzzati, Le désert des Tartares, 1940. Traduit de l'italien par Michel Arnaud.
« Il y a beaucoup de choses place Saint-Sulpice, par exemple : une mairie, un hôtel des finances, un commissariat de police, trois cafés dont un fait tabac, un cinéma, une église à laquelle ont travaillé Le Vau, Gittard, Oppenord, Servandoni et Chalgrin et qui est dédiée à un aumônier de Clotaire II qui fut évêque de Bourges de 624 à 644 et que l’on fête le 17 janvier, un éditeur, une entreprise de pompes funèbres, une agence de voyages, un arrêt d’autobus, un tailleur, un hôtel, une fontaine que décorent les statues des quatre grands orateurs chrétiens (Bossuet, Fénelon, Fléchier et Massillon), un kiosque à journaux, un marchand d’objets de piété, un parking, un institut de beauté, et bien d’autres choses encore.
Un grand nombre, sinon la plupart, de ces choses ont été décrites, inventoriées, photographiées, racontées ou recensées. Mon propos dans les pages qui suivent a plutôt été de décrire le reste : ce que l’on ne note généralement pas, ce qui ne se remarque pas, ce qui est qui n’a pas d’importance : ce qui se passe quand il ne se passe rien, sinon du temps, des gens, des voitures et des nuages. »
Georges Perec, Tentative d'épuisement d'un lieu parisien, 1975.