Effectivement, le design est cet art omniprésent « auquel on ne fait pas attention », qu’on ne regarde pas — jusqu’au jour où il se muséalise ou devient brocante.
Non seulement le design se développe aujourd’hui dans ses domaines classiques de l’ameublement, des objets de la vie courante comme les ordinateurs, les téléphones, les appareils ménagers, non seulement il se renouvelle dans l’hôtellerie, les boutiques, les bureaux, les lieux publics, mais il touche depuis quelques années des domaines où il n’avait qu’une place limitée ou conventionnelle : la haute couture culinaire, la pâtisserie, la forme des bouteilles et l’étiquetage des vins, le design de mobilier urbain et du cadre de vie, le design paysager et environnemental, le design de produits en même temps que de leurs emballages, le design d’uniformes, la signalétique urbaine, le design sonore, lumineux et même olfactif des espaces publics ou semi-publics.
Il prend en même temps une « gratuité » nouvelle au sens où il dépend de moins en moins de la fonction ou des fonctions des objets. Il ne reflète plus l’intégration de l’objet technique, comme autrefois une coque « streamline » de moto avec la compacité à la fois fonctionnelle et esthétique de son bloc-moteur. Il vaut pour lui-même, pour son élégance, pas comme reflet des fonctions et guide pour les utiliser. L’inventivité s’est libérée grâce à la conception numérique et à la fabrication numériquement assistée, grâce à la plasticité de matériaux nouveaux, grâce surtout à la technologisation et à la miniaturisation des fonctions. Les objets dissimulent leur « intérieur », leurs mécanismes, sous des carrosseries qui, pour beaucoup, ne sont même plus démontables. La valeur de la forme n’est plus éthique — « moins égale plus » —, ni conceptuelle — « la forme suit la fonction » —, mais ludique et hédonique : « Si je peux le faire, pourquoi ne le ferais-je pas ? » Cela vaut de la cuisine du chef catalan Ferran Adrià comme du design d’Andrea Branzi ou de Philippe Starck, ou des architectures de Frank Gehry, Jean Nouvel ou Coop Himmelb(l)au. »
Yves Michaud, « L'art, c'est bien fini », Essai sur l’hyper-esthétique et les atmosphères, 2021.