« Comme la matinée se prolongeait, des groupes nombreux apparurent au sommet des dunes et descendirent à la plage pour se baigner. C’était chose entendue qu’à onze heures la mer appartenait aux femmes et aux enfants de la colonie d’été. Les femmes se déshabillaient les premières, enfilaient leur costume de bain, se couvraient la tête de hideux bonnets qui ressemblaient à des sacs à éponges ; puis on déboutonnait les vêtements des enfants. La grève était semée de petits tas d’habits et de souliers ; les grands chapeaux de soleil, des pierres sur les bords pour empêcher le vent de les emporter, avaient l’air de coquillages immenses. Il était étrange que la mer elle-même parût prendre un son différent, lorsque toutes ces formes bondissantes, en riant, en courant, entraient dans les vagues. La vieille madame Fairfield, en robe de cotonnade lilas, un chapeau noir attaché sous le menton, rassemblait sa petite couvée et préparait ses oisillons. Les petits Trout faisaient prestement passer leurs chemises par-dessus leurs têtes, et les cinq enfants prenaient leur course, tandis que leur grand-mère restait assise, une main dans le sac qui contenait son tricot, prête à en tirer la pelote de laine dès qu’elle aurait la certitude qu’ils étaient dans l’eau, sains et saufs.
Les petites filles au corps ferme et compact n’étaient pas à moitié aussi braves que les petits garçons à l’aspect tendre et délicat. Pip et Rags, frissonnant, s’accroupissaient, battaient l’eau, n’hésitaient jamais. Mais Isabelle, qui pouvait faire douze brassées à la nage, et Kézia, qui était capable d’en faire presque huit, les suivaient seulement s’il était strictement entendu qu’on ne les éclabousserait pas. Quant à Lottie, elle ne suivait pas du tout. Elle aimait qu’on la laissât, s’il vous plaît, entrer dans l’eau à sa façon à elle. Et cette façon consistait à s’asseoir tout au bord, les jambes droites, les genoux serrés l’un contre l’autre, et à faire avec ses bras de vagues mouvements, comme si elle s’attendait à être mollement portée jusqu’au large. Mais quand une vague plus forte que les autres, une vieille vague moustachue arrivait, en se balançant, dans sa direction, elle se remettait précipitamment sur ses pieds, l’horreur peinte sur sa figure, et remontait la plage à toute vitesse. »
Katherine Mansfield, Sur la baie, 1922. Traduit de l'anglais par Marthe Duproix.