J’ai connu dans ce genre une maison très singulière, où les chambres en enfilade, séparées chacune par deux ou trois marches, figuraient des paliers d’étage, si bien que les invités du fond paraissaient grimpés sur une estrade, et, de là, humiliaient les derniers arrivés, rapetissés, enfoncés jusqu’au menton dans les bas-fonds de la première pièce. Vous pensez si c’était commode pour danser. N’importe ! Une fois par mois, il se donnait là une grande soirée. On faisait venir les divans d’un petit café d’en face, et avec les divans un garçon en escarpins, en cravate blanche, le seul des invités qui eût une chaîne et une montre en or. Il fallait voir la maîtresse de maison affolée, décoiffée, toute rouge de tant de préparatifs, courir après cet homme, le poursuivre de pièce en pièce en l’appelant : « Monsieur le garçon… Monsieur le garçon !… »
Et le public de ces soirées-là ! Ce public toujours le même qu’on rencontre partout, qui se connaît, se cherche, s’attire. Tout un monde de vieilles dames et de jeunes filles à toilettes ambitieuses et fanées ; le velours est en coton, la percaline joue la soie, et l’on sent que toutes ces franges défraîchies, ces fleurs chiffonnées, ces rubans passés, ont été bâtis, assortis à la diable avec cette phrase audacieuse : « Bah ! le soir ça ne se verra pas. » On se couvre de poudre de riz, de faux bijoux, de dentelles menteuses : « Bah ! le soir ça ne se verra pas… » Les rideaux n’ont plus de couleur, les meubles s’éraillent, les tapis s’effrangent. « Bah ! le soir… » Et c’est comme cela qu’on peut donner des fêtes et qu’on a la gloire, à trois heures du matin, de voir quatre fiacres, attirés par l’éclat des bougies, s’arrêter devant la porte ; ce qui, du reste, ne sert pas à grand’chose, car en général tout ce monde s’en va à pied, faisant, à des heures impossibles, toute la longue traite de l’omnibus absent, les jeunes filles au bras des pères, les souliers de satin enfoncés dans les socques.
Oh ! Que j’en ai vu de ces salons comiques ! Dans quelles soirées bizarres j’ai promené mon premier habit, alors que, provincial naïf, ne connaissant la vie que par Balzac, je croyais de mon devoir d’aller dans le monde ! Il faut avoir comme moi roulé deux hivers de suite aux quatre coins du Paris bourgeois pour savoir jusqu’où peut aller cette démence des réceptions quand même. Tout cela est un peu vague dans ma mémoire : pourtant je me souviens d’un petit appartement d’employé, un salon tout biscornu où l’on était obligé, pour gagner de la place, de mettre le piano devant la porte de la cuisine. On posait les verres à sirop sur les cahiers de musique et quand on chantait des romances attendrissantes, la bonne venait s’accouder sur le piano pour écouter.
Alphonse Daudet, Souvenirs d'un homme de lettres, 1889.