Christiane découvre avec stupeur qu'à la surface d'une planète éloignée de la sienne, une civilisation a inventé le divorce et en a répandu le principe parmi ses sujets. Les petits-enfants de Christiane sont très étonnés ; ils ont hâte d'apprendre à lire pour comprendre les ressorts du psychologisme !
Le divorce de masse, conséquence du psychologisme, un article de Jean-Michel Leroy, à découvrir dans HC#1.
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« Paris, qui passe pour la ville sceptique par excellence, est pourtant celle où se trouvent, avec toutes les conditions du dévouement le plus éthéré, les maîtresses de cœur. La province les rêve ; Paris les tient en réserve pour ces milliers de jeunes gens qui accourent avec des trésors d’espérance et qui n’y rencontrent que des abîmes de déception. On les voit arriver avec une fougueuse suffisance et frapper aux portes de la gloire et de la fortune. Ces portes sont dures à s’ouvrir ! Des années s’écoulent, les ailes de l’illusion se fatiguent, l’espérance tombe épuisée sur le seuil. Que deviennent alors ces pauvres exilés ? Beaucoup s’éteignent dans les brumes du suicide : il y a tant d’eau et tant de ponts à Paris ! Quelques-uns retournent à pied dans leurs villages, mais le plus grand nombre découvre à la fin une main protectrice sur laquelle il n’avait pas compté. Ce n’est pas celle de l’homme riche ou puissant auprès duquel une lettre de recommandation ou de mystification avait introduit à leur arrivée ces pauvres dupes.
Sur le carré de sa mansarde, le jeune provincial a vu voler un jour les plis d’une jupe blanche, glisser une jambe nue. Le lendemain, il a aperçu le corsage ; le surlendemain, il a entendu chanter. Le chant, la jupe, le corsage, annoncent la jeune fille aimante et gaie, pauvre et laborieuse, blanchisseuse ou fleuriste. Le hasard, ce brave garçon de hasard, fait qu’un beau soir on se prête de l’eau ; un autre beau soir, de la lumière ; un autre soir infiniment plus beau, la romance en vogue. Bientôt on ne se prête plus rien, on se donne tout : on n’a plus qu’un loyer à payer, quand on le paye. Enfin l’artiste a trouvé sa muse, celle qui le soutient, l’encourage, l’inspire, écoute ses vers, admire ses tableaux, copie ses romans ou ses drames. Quelle bonne créature que la maîtresse parisienne lorsqu’elle s’éprend d’un fol et joyeux amour pour celui qui n’a rien ! Gai, elle rit avec lui ; découragé, elle rit pour lui ; malade, elle souffre avec lui ; applaudi, elle s’exalte plus que lui ; riche… elle a cessé d’être avec lui. Hélas ! oui, c’est triste à écrire, mais c’est vrai. Presque tous ces grands talents, toutes ces illustres renommées qui deviennent l’orgueil de la science médicale, du barreau, de la littérature et des arts, seraient morts de froid et de faim sans la grisette parisienne, sans la maîtresse de cœur, qu’ils laissent mourir dans un grenier, à l’hôpital ou dans la rue. À maîtresse de cœur, maîtres en ingratitude.
Après cette maîtresse, celles qui vont passer sous nos yeux sont sans contredit d’un ordre plus brillant ; mais impriment-elles un souvenir aussi doux, aussi tendre au fond du cœur ? Je vous en fais juge, mon lecteur. »
Léon Gozlan, Les Maîtresses à Paris, 1868.
Le jeune Edgar a travaillé dur dans l'atelier de son père pour enfin rassembler les quelques deniers qui lui manquaient. Il file à toutes jambes à travers la ville mais, hélas, arrive trop tard ! La nuit est tombée, la librairie a fermé ; le retardataire sait trouver sa consolation : il observera encore un moment ce cœur bleuté battre derrière la vitrine éteinte.
« Quand le travail de l’esprit n’est pas la plus noble de toutes les professions, c’est le plus vil de tous les métiers. Le désespoir, la haine, l’envie, la misère, le doute, le vice et la démence sont au bout, quelquefois au milieu de cette carrière méprisable où la concurrence remplace l’émulation, où la popularité triche la gloire, où l’argent est un but, la débauche un aiguillon et l’ivresse une muse.
Le voyez-vous, ce malheureux jeune homme, au visage contracté, aux tempes jaunies, à la bouche grimaçante, aux yeux vagabonds ? Il était né pour marcher libre et joyeux derrière une charrue, en semant avec un geste fier le grain de la moisson prochaine ; le soir, il eût mangé devant l’âtre le pain gagné dans le jour ; chacun de ses pas, de ses mouvements eût donné la vie ! Regardez-le, dans la grande ville, pressant, le jour et la nuit, sa tête dans ses deux mains, la pétrissant et lui faisant suer des récits, des aventures, des combinaisons pour une foule affamée qui le dévore et passe à un autre quand elle ne peut plus rien tirer de lui. Pendant un temps plus ou moins long, cet homme fera épouser Henriette par Arthur, surprendre l’amant par le mari, empoisonner celui-ci, guillotiner celui-là, avec intérêt habilement suspendu à la fin du chapitre ou du feuilleton. Il va vendre successivement de l’amour, de la jalousie, des larmes, de l’histoire, de la gaudriole, de l’argot, de la satire, de la morale, de l’éloge, de l’insulte, de la politique, du progrès, du sentiment, de l’obscénité, de la religion, de la copie enfin, de deux sous à cinq sous la ligne, selon le goût du lecteur, les tendances du journal, et le cours du moment. Quand il aura mangé son fonds, il vivra sur le fonds d’autrui ; il rafistolera les vieilles comédies, rapiécera les vieux romans, réchauffera les ana des vieux siècles. Il mangera les bibliothèques ! il avalera les quais ! Il lui faut des idées, des anecdotes, des mots, du plaisir, de la notoriété, de l’argent. Dépêchons-nous, il s’agit d’être célèbre ! une fois célèbre, on est coté ! une fois coté, on est riche ! une fois riche, on est libre ! Libre ! Voilà le rêve de toutes les minutes, rêve irréalisable ! Mais le journal est pressé ! mais le théâtre ne peut attendre ! Nous nous mettrons deux, nous nous mettrons trois ! nous passerons les nuits ! Et la force ? Nous prendrons du café. Et l’inspiration ? Nous boirons de l’absinthe. Va, cervelle humaine, rends des pages, des phrases, des lignes, retourne-toi cent fois par jour, fais des évolutions sur toi-même, gonfle-toi comme une éponge, pressure-toi comme un citron jusqu’à ce que tu te dessèches subitement, que la folie te secoue comme un arbre dans une plaine, que la paralysie survienne, que l’hébétation arrive, et que la mort termine tout. Alors on pénètre chez l’homme connu. On y trouve le désordre, l’indigence, une ancienne maîtresse dont il avait peut-être fait une épouse dans une heure de lyrisme ou d’épuisement, de malheureux enfants, déjà vêtus de noir, étonnés et pleurant à tout hasard. Cela sent encore le tabac de la veille. Il aimait tant à fumer ! Pauvre garçon ! On lui avait dit que ça lui ferait mal, mais il ne pouvait pas s’en déshabituer ! Comme on s’est amusé jadis dans ce salon-là, du temps de la petite une telle ! Quelques amis l’accompagnent au cimetière, escortés quelquefois d’une foule curieuse ou sympathique, car on l’aimait bien. Il était si gai, — par moments ! On raconte sur lui des anecdotes ; on parle sur sa tombe ; on lui met une pierre plate sur le nez ; on revient manger un morceau ; on bâcle quelques articles, nécrologiques ; on le découpe, on le débite pendant deux ou trois jours, on en mange, on en vit ; on lui souscrit un monument ; on écrit au ministère, on obtient une pension pour la veuve, une bourse pour un des enfants ; et puis il faut reprendre cette existence frénétique qui l’a tué. Adieu, grand homme d’un an, d’un mois, d’un jour ! Il ne reste plus rien de toi. Dors tranquille enfin, voici l’éternelle nuit ! »
Alexandre Dumas fils, Le travail de l'esprit à Paris, 1869.
« 1962 - 1970 – la prospérité économique européenne paraissait avoir découvert le secret de la croissance perpétuelle et, grâce à ses retombées économiques, l'argent recouvrait rapidement en France et en Allemagne ce lustre moral et quasi spirituel qu'il n'avait plus connu depuis les hautes heures de la bourgeoisie au dix-neuvième siècle. Je me souviens d'une phrase merveilleuse que j'avais entendue à une réception, après une réunion du Conseil de l'Europe. La femme d'un ambassadeur qui revenait d'un voyage en Chine conclut le récit flatteur de ce qu'elle avait vu : « Mais enfin, le communisme, c'est pour les pauvres. » Le Club de Rome n'avait pas encore publié ses prédictions d'Apocalypse. L'automobile régnait. Le crédit coulait à flots. Le pétrole allait de soi. La France était devenue une bonne affaire. La construction d'ensembles immobiliers comme Port-Grimaud rapportait des milliards à ses promoteurs mais offrait en même temps de quoi rêver à ceux qui avaient dû se contenter jusqu'alors des bijoux offerts par Richard Burton à Elizabeth Taylor, des milliards d'Onassis et de Niarkos, ou des écuries de courses de MM. Boussac et Wildenstein. Mes usines de papier et de contre-plaqué, ainsi que ma maison d'édition d'art, marchaient rondement et je préparais le lancement d'un Club du Livre européen dont la mise initiale se montait à quatre milliards.
Je n'étais pas surpris par la transformation d'un play-boy doré en géant multinational. Le goût des trophées ne passe pas avec l'âge, et le psychisme gagne souvent en acharnement ce que le corps perd en vigueur. Après son accident d'auto, le quinquagénaire Giani Agnelli s'était voué à la Fiat avec une énergie, une ténacité, un souffle qui en avaient fait une des forces vives de la croissance européenne. Son contemporain Pignateri, après avoir ébloui Paris et Rome par ses conquêtes féminines, s'était recyclé dans le cuivre et se dépensait pour consolider et accroître ses assises minières avec une obstination qui étonnait le Brésil. Aux environs de la cinquantaine, la virilité fait souvent quelques transferts et cherche à se constituer un capital de puissance à l'abri du déclin glandulaire. »
Romain Gary, Au-delà de cette limite votre ticket n'est plus valable, 1975.
« La maison du gouverneur fait face à l’embarcadère. L’église, la cure, le magasin aux vivres, sont placés au même lieu ; puis viennent la demeure du commissaire de la marine et celle du capitaine du port. Ensuite commence, le long du rivage sur les galets, la seule rue du bourg.
Je dînai deux ou trois fois chez le gouverneur, officier plein d’obligeance et de politesse. Il cultivait sur un glacis quelques légumes d’Europe. Après le dîner, il me montrait ce qu’il appelait son jardin.
Une odeur fine et suave d’héliotrope s’exhalait d’un petit carré de fèves en fleurs ; elle ne nous était point apportée par une brise de la patrie, mais par un vent sauvage de Terre-Neuve, sans relation avec la plante exilée, sans sympathie de réminiscence et de volupté. Dans ce parfum non respiré de la beauté, non épuré dans son sein, non répandu sur ses traces, dans ce parfum changé d’aurore, de culture et de monde, il y avait toutes les mélancolies des regrets, de l’absence et de la jeunesse. »
François-René de Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe, 1848.
Ce que cherchent les Parisiennes.
— Les Parisiennes n’ont à un si haut degré les passions de l’esprit que parce qu’elles n’ont pas les autres ; si elles avaient plus de sentiments, elles auraient moins d’idées ; si elles avaient plus d’amour, elles auraient moins d’ambition ; mais ce sont d’étranges personnes ; les Parisiennes ont une imagination dévorante et une nature froide, une vanité folle et un cœur plein de bon sens.
L’ambition, c’est toute leur vie ; avoir de l’importance, c’est tout leur rêve. L’amour n’est pour elles qu’un succès ; être aimée, c’est seulement prouver que l’on est aimable.
L’unique passion qu’elles puissent ressentir et comprendre, c’est la passion de la maternité, parce que l’amour maternel est une ambition sainte, un orgueil sacré.
Ce qu’il y a de plus rare à Paris, après une femme bête, c’est une femme généreuse. Il n’y a point d’exemple d’une riche héritière qui ait choisi un jeune mari parce qu’il était séduisant et beau ; celle-ci a voulu être ambassadrice, celle-là a voulu être duchesse.
Quand la femme d’un vieux maréchal goutteux vient à mourir, toutes les jeunes filles qui ont de belles dots, en s’éveillant pensent à lui… Madame la maréchale !… pour une âme tendre ce mot est si doux !
Plus une Parisienne est jeune, plus elle est ambitieuse et intéressée.
Delphine de Girardin, Les Parisiennes, 1868.
« L'histoire, interrogée jusque dans ses témoignages les plus récents, nous prouve donc que la logique n'a point, sur les destinées de l'intelligence, cette influence souveraine qu'on s'est plu quelquefois à lui attribuer, et qu'une philosophie circonspecte ne peut pas, en effet, lui reconnaître Pour nous, et par l'oubli même où notre temps a laissé les études logiques, il nous serait difficile de dire, d'après un examen direct, ce qu'elles pourraient avoir d'utile pour l'éducation et le gouvernement des esprits. De logiciens, il n'y en a plus, bien que ce titre ait pu être usurpé par quelques écrivains éloquents, raisonnant fort bien sans doute, mais profondément ignorants de toutes les règles qu'ils employaient avec tant de succès. A défaut d'exemples contemporains, nous pouvons le demander à Montaigne, nous pouvons le demander à Descartes, à Port-Royal, à Malebranche, au dix-septième siècle tout entier, à Leibnitz, témoin le plus impartial et le plus éclairé de tous. N'en appelons point à Bacon, dont l'imagination passionnée s'emporte à l'invective. Mais tous ces grands esprits sans exception, que nous disent–ils des résultats de la logique, encore assidûment cultivée de leur temps ? Ils nous répondent tous par des accusations unanimes contre le syllogisme, appliqué comme on le faisait alors. Ils nous répondent bien mieux encore par ces tentatives plus ou moins heureuses qu'ils ont tous faites, pour substituer aux anciennes méthodes une méthode nouvelle, et s'ouvrir des routes tout à fait ignorées à la recherche et à la découverte de la vérité.
A côté du témoignage de l'histoire, ne pouvons-nous pas en placer un autre beaucoup plus clair et bien moins récusable ? N'est-il pas évident que la justesse de l'esprit ne tient pas à la culture qu'il a reçue ? que la nature et Dieu font en cela beaucoup plus que les enseignements et les habitudes, et que la logique ne peut pas plus, avec ses formules, toutes vraies qu'elles sont, redresser un esprit naturellement faux, que l'art du médecin ne peut refaire les tempéraments débiles ? La logique n'a même presque jamais élevé ses prétentions aussi haut ; et ce ne sont pas des règles abstraites, même rigoureusement appliquées, qui peuvent extirper des esprits les vices ou les faiblesses qui les enchaînent à l'erreur. C'est là le difficile objet d'une pratique plus délicate et plus rare, que la logique n'enseigne pas, et dont les règles longtemps cherchées sont encore et resteront toujours à faire. On n'apprend point à raisonner : tout ce qu'on peut apprendre, c'est comment l'on raisonne. On n'apprend point à être poète, mais l'on peut sur les chefs-d'œuvre poétiques noter les traces du génie, c'est-à-dire, observer la nature dans ses manifestations les plus éclatantes et les plus vraies. « Ceux qui ont le raisonnement le plus fort, dit Descartes, et qui digèrent le mieux leurs pensées, afin de les rendre claires et intelligibles, peuvent toujours le mieux persuader ce qu'ils proposent, encore qu'ils ne parlassent que bas-breton et qu'ils n'eussent à jamais appris de rhétorique. » La logique non plus n'instruisit jamais personne à raisonner ; et tous les hommes, des plus ignorants jusqu'aux plus éclairés, suivent la spontanéité de leurs facultés, les uns sans songer à des règles qu'ils ne connaissent pas, les autres sans se souvenir de règles que la réalité ne peut mettre en usage. »
Jules Barthélémy-Saint-Hilaire, préface à l'Organon d'Aristote.
« C’était l’époque du Minitel. Chez moi, l’appareil est posé sur le rebord d’une fenêtre basse. Tout autour de la fenêtre, du sol au plafond, des rayonnages couverts de livres. Il y en a même un qui passe au-dessus de la fenêtre. Ce sont des planches posées sur des équerres. Les trous forés dans le mur pour y enfoncer les chevilles des cornières étaient un peu grands pour elles. « Ça tiendra bien, m’étais-je dit : les livres pèsent vers le bas. » En haut, j’ai placé deux planches très larges, pour les gros dictionnaires dont je ne me sers pas souvent (jamais).
Un jour, mes jeunes fils, quatre et deux ans, s’amusent à taper des lignes de lettres sur le Minitel, devant la fenêtre. Je travaille à mon bureau près d’eux, dos presque collé à la bibliothèque. J’ai besoin d’un livre à l’autre bout de mon bureau. Je me lève, je traverse la pièce. Alors, j’entends un fracas épouvantable, je me retourne : la totalité de la bibliothèque s’est détachée du mur et s’écroule, livres, planches, équerres, cornières. Il en tombe, il en tombe partout, certains tout près du mur, d’autres plus loin en suivant une trajectoire plus large. Certains gros dictionnaires sont tombés sur mon bureau. Les cornières de fer se croisent en tous sens. Le sol est jonché de volumes ouverts et de planches. Partout sauf devant la fenêtre, où il n’y avait pas de rayonnages, et pas de livres.
Mes enfants sont indemnes : ils étaient à cet endroit préservé, protégés comme par un champ magnétique, mais entourés par l’enchevêtrement de barres, de planches, de livres ; ils se serrent l’un contre l’autre, terrifiés. Tout est tombé autour d’eux, mais pas sur eux. Mon bureau, mon fauteuil sont pleins de livres ouverts et de rayonnages encore vibrants, une cornière s’est légèrement fichée au milieu d’un tiroir, et m’eût percé le dos, quelques secondes plus tôt. »
Jacques Drillon, Coda, 2022.
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Mes amis et moi avons créé tout récemment la maison d'édition HUIS CLOS, dont la première publication sera une revue du même nom, HUIS CLOS. Cette revue, consacrée aux arts et aux idées, proposera des études, articles, et recensions sur des faits culturels originaux et précis, ainsi que sa propre contribution aux arts par des textes de fiction, de la poésie et de la photographie. Cette revue paraîtra chaque trimestre, au format papier, et sera disponible sur notre site internet et dans certaines librairies en France. Le premier numéro de la revue, HUIS CLOS #1, sera publié très prochainement.
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Мы с друзьями недавно создали издательство HUIS CLOS, первой публикацией которого станет одноименное ревю HUIS CLOS. Это ревю, посвященное искусству и идеям, соберет множество авторов из разных мест, каждый из которых по-своему и в собственном стиле предложит оригинальный взгляд на мир вокруг нас. Издания будут выходить ежеквартально в бумажном формате, первый выпуск HUIS CLOS #1 уже скоро станет доступен на нашем веб-сайте и в некоторых книжных магазинах во Франции.
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« Je vais parler longuement de mon corps. Je vais en parler tant, qu’il vous semblera tout d’abord que j’oublie la part de l’esprit. Ma négligence, en ce récit, est volontaire ; elle était réelle là-bas. Je n’avais pas de force assez pour entretenir double vie ; l’esprit et le reste, pensais-je, j’y songerai plus tard, quand j’irai mieux.
J’étais encore loin d’aller bien. Pour un rien j’étais en sueur et pour un rien je prenais froid ; j’avais, comme disait Rousseau, « la courte haleine » ; parfois un peu de fièvre ; souvent, dès le matin, un sentiment d’affreuse lassitude, et je restais, alors, prostré dans un fauteuil, indifférent à tout, égoïste, m’occupant très uniquement à tâcher de bien respirer. Je respirais péniblement, avec méthode, soigneusement ; mes expirations se faisaient avec deux saccades, que ma volonté surtendue ne pouvait complètement retenir ; longtemps après encore, je ne les évitais qu’à force d’attention.
Mais ce dont j’eus le plus à souffrir, ce fut de ma sensibilité maladive à tout changement de température. Je pense, quand j’y réfléchis aujourd’hui, qu’un trouble nerveux général s’ajoutait à la maladie ; je ne puis expliquer autrement une série de phénomènes, irréductibles, me semble-t-il, au simple état tuberculeux. J’avais toujours ou trop chaud ou trop froid ; me couvrais aussitôt avec une exagération ridicule, ne cessais de frissonner que pour suer, me découvrais un peu, et frissonnais sitôt que je ne transpirais plus. Des parties de mon corps se glaçaient, devenaient, malgré la sueur, froides au toucher comme un marbre ; rien ne les pouvait plus réchauffer. J’étais sensible au froid à ce point qu’un peu d’eau tombée sur mon pied, lorsque je faisais ma toilette, m’enrhumait ; sensible au chaud de même... Je gardai cette sensibilité, la garde encore, mais, aujourd’hui, c’est pour voluptueusement en jouir. Toute sensibilité très vive peut, suivant que l’organisme est robuste ou débile, devenir, je le crois, cause de délice ou de gêne. Tout ce qui me troublait naguère m’est devenu délicieux. »
André Gide, L'Immoraliste, 1902.
« Dans sa particularité, la vie religieuse comporte, je crois, deux éléments complémentaires. D’une part, c’est un geste ; d’autre part, c’est un lieu. Le geste, c’est de partir, et on n’en a jamais fini. Le lieu, c’est une pratique communautaire, un partage actif, l’instauration d’un « faire ensemble », et cela aussi est toujours à reprendre.
Partir, cela signifie rompre avec le siège pour se mettre à avancer, faire un pas de plus pour avancer, ne pas se fier au support des mots bien garantis pour les confronter ou les conduire à une pratique, ne pas confondre la foi avec la solidité des institutions assises, préférer à l’opulence des apologétiques ou des installations la pauvreté du voyage. Aujourd’hui, la promesse des « vœux » est un geste de départ ; elle consiste à passer un seuil, et à tenir ce geste même comme un mode de vie, comme ce qui devra être incessamment refait, demain, après-demain, en d’autres jours et sur d’autres modes.
Mais ceci n’est possible qu’ensemble, dans une pratique communautaire. Le départ entraîne ailleurs, vers l’espace illimité, infini, qu’ouvre l’expérience de la foi ; mais il n’a de réalité que dans le vis-à-vis, dans l’échange et le partage. Les autres sont nos véritables voyages. Aussi la pratique de la communication est-elle le lieu réel de la vie religieuse. Chaque départ change, élargit, renouvelle ce lieu, qui reste pourtant la référence et l’enjeu d’une vérité qui n’appartient à personne en particulier. La communauté est finalement la règle de tous les gestes qui semblent d’abord la menacer : la relation est la loi, dans la vie du groupe comme dans l’expérience de la foi. Il n’y a plus de place ici pour l’individualisme qui accorde à un homme seul le privilège de définir la vérité en devenant le propriétaire, l’ermite ou le tyran du groupe. La vérité religieuse ne se capitalise pas. Elle ne peut que se partager. Elle partage. Aussi la pratique communautaire consiste-t-elle à faire ensemble cette vérité et à miser en commun sur l’acte de croire. Celui qui pense pouvoir être séparé de ses frères sans être séparé de Dieu, ou qui croit détenir ses frères sans faire de Dieu sa propre idole, celui-là se trompe et n’est plus religieux. Aussi le départ, aujourd’hui professé par des vœux, a-t-il pour lieu le nécessaire une « congrégation » de ce risque, une communauté qui rend possibles des voyages réels et qui doit être constamment changée par eux. »
Michel de Certeau, La faiblesse de croire, 1987.
« Il faut ajouter que les deux hommes n'étaient pas du même monde. On sait que Wittgenstein était le plus jeune fils d'un magnat de l'industrie, d'ascendance juive mais converti au protestantisme le plus rigoureux, qui jouait un rôle de premier plan dans la politique et la finance de son pays, et dont le goût pour la musique avait attiré dans son salon quelques-uns des meilleurs artistes de l'époque : Brahms, Mahler, Bruno Walter... Sa formation avait été celle qui convenait dans ce milieu à un esprit supérieurement doué. Dégagé de tout souci matériel, il avait très jeune voyagé à travers l'Europe, et suivi les enseignements les plus prestigieux. Ayant décidé d'entreprendre des études de technologie, c'est ainsi à Manchester qu'il s'était rendu en 1908 pour étudier machines et manufactures ; puis, abandonnant la technologie pour les mathématiques pures, il était allé à Iéna consulter Gottlob Frege, qui lui conseilla de regagner l'Angleterre et d'y suivre l'enseignement de Russell. En 1911, il était ainsi inscrit à Cambridge, Trinity College.
Les origines sociales de Karl Popper sont bien différentes : son père était un avocat libéral et franc-maçon, érudit, poète et militant, qui fut ruiné par la guerre. Ayant dû très tôt quitter le gymnase pour travailler, le jeune Popper fit un apprentissage d'ébéniste, tout en suivant comme auditeur libre des cours à l'Université. Plusieurs années d'une vie d'efforts qui devaient lui valoir, en 1930, un poste d'instituteur qu'il conserva jusqu'en 1937 ; soit trois ans après la publication de la Logik der Forschung, seize ans après la publication du Tractatus.
Sans doute Wittgenstein, qui s'était empressé de se débarrasser de la part d'héritage dont il avait été bénéficiaire en 1912 à la mort de son père afin de mener une vie simple et ascétique, fut-il lui-même instituteur de 1920 à 1926 dans quelques écoles de villages des districts de Schneeberg et Semmering en Basse-Autriche. Mais si l'on peut discuter des motifs qui l'y engagèrent, ils étaient, à coup sûr, différents de ceux qui animaient Karl Popper. Il n'est en tout cas pas interdit de voir, dans ces « enfances » si disparates, l'origine d'attitudes diamétralement opposées face à la carrière universitaire. Wittgenstein, nul ne l'ignore, s'est toujours senti mal à l'aise dans la fonction de professeur — qu'il délaissa plusieurs fois pour de longs séjours presque solitaires dans le splendide recueillement des montagnes norvégiennes ; il lui arriva même de déconseiller formellement à quelques-uns de ses étudiants de vouloir enseigner la philosophie. Tous les témoignages s'accordent aussi à reconnaître que son enseignement, dialogué et sans notes, était d'un style fort peu académique, captivant les uns, déconcertant et hérissant les autres. Karl Popper, de son côté, s'est très vite mis en devoir de se conformer au modèle du grand universitaire britannique et n'a jamais caché sa satisfaction d'y avoir pour finir pleinement réussi. »
Dominique Lecourt, L'Ordre et les Jeux, le positivisme logique en question, 1981.
« J’ai trouvé une méthode générale pour arriver à enregistrer, fixer et reproduire tous les phénomènes visibles, intégralement, c’est-à-dire dans leurs deux ordres de caractères primordiaux, les figures et les couleurs. Je vais exposer cette méthode et les règles pratiques qui en dérivent.
Qu’on ne s’étonne pas, si, auparavant, je n’apporte pas de résultats réalisés, et si je ne cherche pas par moi-même, à exploiter mon idée. Je n’ai eu, ni antérieurement, ni actuellement, aucun moyen de réalisation. Chercher ces moyens me serait une grande dépense de temps et de mouvement, dépense qui serait suivie du travail de mise en pratique. Ceci n’est pas dit pour que quelqu’un vienne à mon aide. Je n’en ai pas un vif désir ; attendu qu’ayant été longtemps obligé de me passer de ces moyens, je me suis habitué à poursuivre plutôt les problèmes généraux de la science que les réalisations particulières.
Les solutions que j’ai trouvées au problème spécial de la photographie des couleurs sont publiées à la suite, et je ne m’en suis pas réservé la propriété commerciale. C’est la conséquence de l’insouci que j’ai de réaliser par moi-même : l’idée entre dans le domaine public, et les savants spéciaux, les expérimentateurs habiles ne seront gênés en rien dans leurs recherches. Ils pourront, en outre, — et il est nécessaire qu’il en soit ainsi, — se rendre possesseurs exclusifs des procédés particuliers indispensables à l’obtention du résultat final.
Quant au profit que j’en retirerai, il est aussi très-réel, quoique moins simple à définir. En supposant que, dans un temps donné, des résultats — que je ne crois pas pouvoir être obtenus en dehors de mes principes — soient publiés, il me sera facile de faire reconnaître que j’y suis pour quelque chose. Alors au plaisir de voir mon idée prendre forme et vie sans que j’aie eu à faire de travail pénible, s’ajoutera toute possibilité de récompenses diverses, d’appréciation extérieure favorable de ma valeur relative, et autres avantages semblables. »
Charles Cros, Solution générale du problème de la photographie des couleurs, 1869.
« J’ai vécu plus de soixante et dix ans j’ai traversé plus d’une époque de désordres, de malheurs, de crimes ; Dieu ne m’a épargné ni les épreuves ni les revers ; il m’a fait la grâce de ne jamais méconnaître ni la sagesse de ses voies, ni l’excellence de ses œuvres.
J’aime la vie, je l’aime et la cultive, comme Montaigne, telle qu’il a plu à Dieu nous l’octroyer ; j’en ai joui dans mon enfance, dans ma jeunesse, dans mon âge mûr, j’en jouis encore dans ma vieillesse, avec douceur et reconnaissance. Je ne regrette rien de ce que le progrès des ans m’a successivement enlevé, j’éprouve, qu’à vivre longtemps, on gagne en définitive plus qu’on ne perd, et qu’en sachant être de son âge et de son temps, à mesure que l’homme extérieur se détruit, l’homme intérieur se renouvelle.
On ne trouvera donc ici ni misanthropie, ni mélancolie ; on n’y trouvera ni dégoût de l’existence, ni dédain des choses d’ici-bas ; on n’y trouvera pas même cette teinte de tristesse contenue et de résignation virile qu’inspiraient à Gibbon la fin de son œuvre et le soir de sa vie. Je n’ai point élevé comme lui un monument durable et dont mon âme ait peine à se détacher.
On n’y trouvera, non plus, ni révélations malveillantes, ni récriminations.
Né dans le sein d’une famille justement honorée, entré par alliance dans une famille justement célèbre, appelé naturellement à faire nombre dans l’élite de la société, soit au dedans, soit au dehors de mon pays, je n’ai connu intimement que des personnes qui valaient mieux que moi, et à qui je dois le peu que je vaux. Tour à tour, l’un des chefs d’une opposition modérée, ministre, premier ministre, j’ai été comme tout autre, injurié, calomnié, outragé ; je l’ai peut-être été moins que tout autre ; ces injures, ces calomnies, ces outrages, n’ont jamais porté atteinte à ma considération personnelle ; on a toujours pensé de moi plus de bien que je n’en pense moi-même. J’ai rencontré des adversaires, je ne me sais point d’ennemis. J’ai eu des amis — j’en conserve encore, Dieu merci ! — des amis dont l’affection m’est chère, qui m’ont rendu de grands services, dont je n’ai jamais eu à me plaindre. Par tous ces motifs, je serais inexcusable, béni surtout comme je l’ai été dans mes relations domestiques, de mal penser des hommes, en général, et d’en médire en particulier. »
Victor de Broglie, Souvenirs.
« Les grands fleuves ont ordinairement un lit profond et des bords escarpés qui leur donnent un aspect sauvage. La Néva coule à pleins bords au sein d’une cité magnifique : ses eaux limpides touchent le gazon des îles qu’elle embrasse, et dans toute l’étendue de la ville, elle est contenue par deux quais de granit, alignés à perte de vue, espèce de magnificence répétée dans les trois grands canaux qui parcourent la capitale, et dont il n’est pas possible de trouver ailleurs le modèle ni l’imitation.
Mille chaloupes se croisent et sillonnent l’eau en tous sens : on voit de loin les vaisseaux étrangers qui plient leurs voiles et jettent l’ancre. Ils apportent sous le pôle les fruits des zones brûlantes et toutes les productions de l’univers. Les brillants oiseaux d’Amérique voguent sur la Néva avec des bosquets d’orangers : ils retrouvent en arrivant la noix du cocotier, l’ananas, le citron, et tous les fruits de leur terre natale. Bientôt le Russe opulent s’empare des richesses qu’on lui présente, et jette l’or, sans compter, à l’avide marchand.
Nous rencontrions de temps en temps d’élégantes chaloupes dont on avait retiré les rames, et qui se laissaient aller doucement au paisible courant de ces belles eaux. Les rameurs chantaient un air national, tandis que leurs maîtres jouissaient en silence de la beauté du spectacle et du calme de la nuit. Près de nous une longue barque emportait rapidement une noce de riches négociants. Un baldaquin cramoisi, garni de franges d’or, couvrait le jeune couple et les parents. Une musique russe, resserrée entre deux files de rameurs, envoyait au loin le son de ses bruyants cornets. Cette musique n’appartient qu’à la Russie, et c’est peut-être la seule chose particulière à un peuple, qui ne soit pas ancienne. Une foule d’hommes vivants ont connu l’inventeur, dont le nom réveille constamment dans sa patrie l’idée de l’antique hospitalité, du luxe élégant et des nobles plaisirs. Singulière mélodie ! Emblème éclatant fait pour occuper l’esprit bien plus que l’oreille. Qu’importe à l’œuvre que les instruments sachent ce qu’ils font : vingt ou trente automates agissant ensemble produisent une pensée étrange à chacun d’eux ; le mécanisme aveugle est dans l’individu : le calcul ingénieux, l’imposante harmonie sont dans le tout. »
Joseph de Maistre, Les Soirées de Saint-Pétersbourg, 1821.
« Connaissez-vous le chevalier de Méré ? Ce n’est pas que je vous conseille de le lire ; il n’est bon à connaître que par extraits. Il passait pour plus aimable qu’il ne devait être, à en juger par ses lettres et par ses discours imprimés ; il faisait profession de ce qui n’est bien que si on ne le professe pas, et que si l’on en use d’un air d’aisance et de naturel. Sa politesse est compassée, et je le soupçonne fort d’avoir été de ceux qui sont frivoles dans le sérieux et pédants dans le frivole ; mais c’était certainement un homme de beaucoup d’esprit, établi sur ce pied-là dans le monde, ayant commerce avec ce qu’il y avait de plus considérable dans les lettres et à la cour, désigné par l’opinion, à un certain moment (de 1649 à 1664), pour un arbitre ou du moins pour un maître d’élégance. Son tort fut de prendre trop à la lettre et trop au sérieux ce rôle délicat, et de pousser à bout ce qui ne doit être qu’effleuré, ce qui doit être renouvelé toujours. On a dit de Benserade, que c’était un Voiture trop prolongé : ç’a été l’inconvénient aussi du chevalier de Méré. Malgré ces défauts ou à cause de ces délits mêmes, le chevalier de Méré est un type, et si aujourd’hui on veut étudier un des caractères les plus en honneur au XVIIe siècle, on ne saurait mieux s’adresser ni surtout plus commodément qu’à lui.
Il y eut, vers ce temps, des hommes qui nous représentent et qui réalisent en eux l’idée de l’honnête homme, comme on l’entendait alors, bien mieux que le chevalier de Méré ne le sut faire dans sa personne, et lui-même, parmi les gens de sa connaissance, il nous en cite qu’il propose pour d’accomplis modèles. Il n’en est aucun pourtant qui ait plus réfléchi que lui sur cet idéal, qui se soit plus appliqué à le définir, à en fixer les conditions, à disserter sur l’ensemble des qualités qui le composent et à les enseigner en toute occasion. Un maître à danser n’est pas toujours celui (tant s’en faut) qui danse le mieux ; mais, si quelque ancien maître fameux en ce genre a écrit quelque chose sur son art, et que cet art soit en partie perdu, on doit recourir au traité. Le chevalier de Méré a été, à son heure, un maître de bel air et d’agrément, et il a laissé des traités. »
Sainte-Beuve, Le Chevalier de Méré ou De l’honnête homme au XVIIe siècle, 1848.