N’as-tu pas honte qu’il faille t’expliquer ces choses-là comme à un enfant, alors que tu as soixante ans bien sonnés ?
Barthélemy, les yeux fixés à terre, pensait tout haut :
— Que je noue mon paquet, que je me lève et que je m’en aille ?
— Que tu te mettes en route.
— C’est la loi ?
— Oui, c’est le droit.
— Mais, ô savant maire, dis-moi ceci encore : comment vais-je mettre dans mon paquet mon travail, mon labeur de quarante années ? Dis-le-moi et je m’en vais.
Cette fois, le maire se fâcha tout à fait et frappa du poing sur la table.
— Es-tu venu te moquer de moi ? Rassemble les gamins sur la route et raconte-leur ton histoire ; tu verras comme ils riront, comme ils te tireront la langue, se suspendront à ta veste. Ta place n’est plus parmi les gens sérieux, pas même parmi les commères.
Stupéfait, Barthélemy écoutait.
— Hier encore, ô maire, tu me parlais tout autrement. Tout autre était ton salut, ton visage même, me semble-t-il, était tout autre. Qu’il est étrange que l’homme change ainsi devant nos yeux, en plein jour ; hier encore il était là, aujourd’hui ce n’est plus lui, un autre est à sa place... Que t’ai-je fait pour que tu me craches au visage, quand, hier encore, tu me saluais en chrétien !
— Valet, je ne te dois pas de réponse ; allons, ne cause d’ennuis ni à moi, ni à la commune ; fais ton paquet et va-t’en !
Et le maire, ayant parlé, se leva.
Ivan Cankar, Le valet Barthélémy et son droit, 1907. Traduit du slovène.