Le maire, gros, réjoui, les bras nus, se tenait devant l’auberge.
— Où vas-tu, Barthélemy ?
— Chez toi, maire, pour affaires.
Ils entrèrent dans l’auberge ; le maire s’assit, majestueux ; Barthélemy resta debout.
— Écoute maintenant, ô maire, ce que je vais te raconter, et juge selon la justice et les lois. Le jeune Sitar m’a dit : « Va-t’en et cherche ailleurs un autre maître. » Il a dit à Barthélemy : « Tu as travaillé pour moi, jusqu’au bout ; va-t’en maintenant et cherche ailleurs ta couche dernière. » Il a dit au vieillard : « Tu m’as donné ton printemps et ton été, tu m’as donné ton automne ; j’ai tout pris, j’ai tout mis dans les réserves qui sont pleines jusqu’au bord ; toi, va-t’en, dans ton hiver, là où te porteront encore tes vieilles jambes. Je n’ai pas labouré, a-t-il dit, je n’ai ni semé, ni moissonné, mais je vais recueillir ta riche moisson ; je mangerai du pain blanc : toi, regarde si tu trouves près du seuil quelque croûte que le soleil n’ait pas desséchée. Tu nous as préparé le repas et la boisson, tu as mis la table pour nous : toi, agenouille-toi à terre et ramasse les miettes !... » Ainsi a-t-il dit sans avoir honte de ses paroles ! Où est le droit, où est la loi ? Juge, ô maire.
Le maire fronça les sourcils ; son regard n’était plus ni joyeux, ni aimable.
— Tu as parlé longuement, tu aurais pu dire cela tout court : Sitar t’a renvoyé !
Barthélemy posa son chapeau devant lui et appuya ses poings sur la table.
— Comment, renvoyé ? Le valet peut-il renvoyer le maître ? Qui a bâti cette maison, aujourd’hui grande et riche ; lui, ou moi ? Qui a engraissé la terre de sa sueur bénie, lui ou moi ? Qui a donc agrandi les champs, les prairies, les bois, bien haut, dans la montagne, bien loin dans la vallée ; lui ou moi ? Qui a créé cette aisance avec sa grande force : moi, qui étais aux champs, nu et en sueur ou lui qui était dans ses langes et ne savait que pleurer ? Qui a le droit de dire à l’autre : fais ton paquet, charge-le sur ton épaule et va-t’en sans adieu, car le monde est grand, moi, ou lui ? Dis-moi où est le droit, ô maire ; explique-moi la loi.
Le maire appuya son large dos contre le banc et regarda sombrement.
— Que veux-tu, Barthélemy ? Dis-le-moi. Pourquoi es-tu venu ?
Barthélemy, tout étonné, se redressa.
— Pour la justice, je suis venu. Je ne suis pas venu mendier un lit et du pain. Fais ton métier : regarde les lois, rends la justice, scelle une lettre !
— Que veux-tu ?
— Ce que je t’ai dit.
— Le maître t’a renvoyé ?
— Quel maître ? Qui a-t-il renvoyé ?
— Ne dis pas de bêtises, Barthélemy. Tu es bien sot pour être si vieux, je ne t’en veux pas. Pourquoi Sitar te renvoie-t-il ?
— Qui me renvoie ? D’où ?
— Allons, Barthélemy, va raconter ton histoire aux petits bergers, si tu ne veux pas écouter la voix de la raison. Dis-moi ceci encore, je ne te demande pas autre chose : que penses-tu faire, maintenant que tu n’as ni foyer, ni maître ? Où vas-tu ?
— Où vais-je ? demanda Barthélemy en ouvrant de grands yeux.
— Précisément. Ne me regarde pas ainsi et ouvre les oreilles. Sitar t’a renvoyé, tu n’as plus ni maison, ni maître. Où vas-tu maintenant ?
Barthélemy garda longtemps le silence avant de demander :
— Quoi, c’est cela, le droit et la loi ?
Le maire se mit en colère.
— Qui te parle de loi et de droit ? Que signifient ces choses-là pour un valet ; en quoi l’intéressent-elles ? Nous parlons maintenant de ceci : où as-tu l’intention de diriger tes vieilles jambes ?
Barthélemy regarda fixement le maire, puis baissa la tête.
— Alors, voilà quelle est la loi écrite : ni droit, ni justice pour le valet !
— Je n’ai pas dit cela, ce n’est écrit nulle part ; allons, ne calomnie pas. Mais le maître est le maître et le valet est le valet ; et si le maître dit au valet : rassemble tes hardes, lève-toi et va-t’en, il est commandé au valet de se lever et de s’en aller sur le chemin. De tout temps, il en a été ainsi, il en sera de même jusqu’à la fin des siècles, car, autrement, ce serait le monde renversé...