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Читаю вещи. Страница 8

Читаю литературу и поэзию на французском языке.

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    « Considérons dans un premier temps la construction d’environnements comme une variante de la construction de possibilités. L’architecture appose son sceau sur les conditions de vie des humains et pèse par ses choix sur la façon dont l’environnement les influence de manière générale. Environnements, possibilités de vie et modes de vie dépendent les uns des autres. Les systèmes biologiques se configurent en fonction d’un environnement et influencent à leur tour celui-ci par les échelles d’interaction qu’ils produisent. La forme, le mouvement et la transformation d’organismes sont conditionnés par leur environnement, mais dans le même temps ces conditions se transforment aussi par automodelage. Cette interdépendance donne forme à des sphères d’action. En raison de leur architecture hétérogène, règnent à l’intérieur de ces sphères des lois spécifiques qui peuvent fortement diverger les unes des autres : ainsi, dans une première sphère, la pesanteur et la surface de la Terre sont décisives. Celles-ci marquent par exemple la taille et la silhouette humaines. Le dytique vit dans une deuxième sphère physique, complètement différente : il peut marcher sur l’eau. La tension de la surface de l’eau marque ici une dangereuse frontière vitale ; elle est dans le même temps une source de mouvement. Dans une troisième sphère, la grandeur et la forme d’un bacille créent un monde situé au-delà du poids : il utilise la viscosité du médium dans lequel il se trouve. Il se tient dans l’air, il plane à travers l’eau. Dans une quatrième sphère, simulée sur quelques champs physiques expérimentaux, même la flèche temporelle ne joue plus de rôle, car elle peut être inversée. Les lois physiques sont par conséquent locales, liées à l’architecture de chaque type de sphères. Si les sphères d’action doivent être mises en relation avec des architectures, alors il s’agit d’analyser la dépendance réciproque de l’environnement et de l’espace d’action sous l’angle de leur émergence et de leurs facteurs de mise en forme. Nous ne sommes pas seulement des produits de l’environnement ou du milieu dans lequel nous vivons, nous transformons aussi le climat dont nous dépendons. Parce qu’il ne s’agit donc pas de globes fermés, mais de zones d’action oscillantes, en transformation dynamique, je désignerai ci-dessous par le terme de climat l’ensemble des conditions de vie. Beaucoup de travaux phénoménologiques montrent que les frontières de nos sensations et de nos expressions humaines sont marquées par l’horizon du monde quotidien. Ils soulignent que cet horizon ne peut se déployer que par nos bâtiments et notre langage. Nos possibilités de désigner, d’ébaucher et d’éprouver dépendent d’un monde de la vie qui a de l’avance sur nous, qui fait apparaître les choses et dans lequel nous nous développons dans le dialogue avec d’autres. Ce monde de la vie demeure fragile et dynamique. Qu’il se stabilise par endroits et puisse fournir les fondements d’une vie réussie dépend là encore du climat auquel nous sommes livrés et qu’en même temps nous produisons. L’espace construit structure et modèle le monde dans lequel nous vivons. » Ludger Schwarte, Philosophie de l'architecture, 2018. Traduit de l'allemand par Olivier Mannoni.
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    Si encore l'Occident avait été la victime d'un Barbare incapable de gouverner la société la plus développée d'Italie... Mais l'administration de ce qui subsistait de la pars Occidentis va rester romaine sous ce rex romain d'origine barbare. Le sénat romain, mieux respecté et plus consulté que sous les empereurs, vit des moments heureux. On le sait notamment des tablettes, datant du gouvernement d'Odoacre et réservant les places des sénateurs au Colisée, qui ont été retrouvées il y a peu. Les palais impériaux sur le Palatin, délaissés par les empereurs, sont restaurés par Odoacre, comme d'ailleurs par son successeur Théodoric le Grand, en quête lui aussi d'une légitimité qui ne peut être que romaine. Une étude récente de Geoffrey Nathan sur Romulus et ses relations avec Odoacre nous fait connaître un ministre de ce dernier, Liberius, noble romain qui sera élevé à la dignité de patricius sous le roi Théodoric et servira encore, à un âge avancé, sous l'administration impériale restaurée par Justinien. Bel exemple de continuité au moment de la prétendue fin de l'Empire romain. » Karl Ferdinand Werner, Naissance de la noblesse, l'essor des élites politiques en Europe, 1998.
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    Le deuxième choc, le sac de Rome par les Vandales, fut une action maritime menée par un empereur éphémère, Petronius Maximus, qui en 455 força au mariage la veuve et la fille de son prédécesseur Valentinien III, la première se voyant contrainte de l'épouser et la seconde, Eudocia (fiancée depuis 442 à Hunéric, fils du roi vandale Genséric), de s'unir avec le propre fils de Petronius, Palladius. Les deux femmes appelèrent alors les Vandales à leur secours. Les échos du pillage de Rome décrit par Procope (nous évoquerons plus loin les commentaires de Saint Augustin à ce propos) n'ont pas vraiment connu la célébrité avant Voltaire, et c'est l'abbé Grégoire, évêque constitutionnel de Blois, qui a « lancé » le terme de « vandalisme » en l'appliquant, le 13 août 1794, à ceux qui détruisaient alors les trésors religieux. Quant au troisième événement choc, longtemps jugé comme déterminant dans l'histoire de l'Europe, c'est la disparition du « dernier empereur », remplacé par un roi barbare. Nous l'aborderons en puisant dans le drame de Dürrenmatt, Romulus le Grand, qui permet de goûter toute la saveur d'une des plus grandes mystifications de l'histoire. L'auteur y tourne en dérision la date de 476 et la signification qu'on lui a donnée, en faisant parler des gens de l'époque dans une langue émaillée de formules qui expriment des théories inventées depuis les humanistes. Ce procédé souligne toute l'absurdité de l'anachronisme, fût-il « scientifique ». « L'Empire romain s'effondre », « les Germains arrivent », « maintenant l'Antiquité est terminée », disent les uns, qui ajoutent : « De toute façon, l'époque qui commence doit être affreuse », provoquant la réplique : « un vrai Moyen Âge obscur ». Et, plus solennel : « De la catastrophe de ce jour, l'humanité ne se relèvera plus jamais. » Le mot de la fin est réservé à Romulus Augustule qui quitte les lieux avec un buste de Romulus, fondateur de Rome, dans les mains : « Avec cela, l'Empire romain a cessé d'exister. » Détail astucieux : Dürrenmatt représente Odoacre en chef barbare, faisant irruption en Italie à la tête de cent mille Germains. Il reprend donc le schéma de l'« invasion barbare ». Or Odoacre, fils d'Edecon (grand personnage d'origine germanique ou mixte à la cour d'Attila), était arrivé en Italie avec une petite suite pour y faire carrière sous l'empereur Anthémios, puis sous la patrice Ricimer. Devenu général romain, il fut proclamé rex, le 23 août 476, par l'armée romaine d'Italie (largement d'origine barbare). Prenant pour titre Flavius Odoacer rex, il vainquit la patrice Oreste, qu'il fit tuer, et congédia son fils Romulus. Il fit ensuite porter à l'empereur Zénon ses insignes impériaux par une délégation du sénat romain, qui déclara que l'Occident n'aurait plus besoin de son propre empereur, celui de Constantinople suffisant à tout l'Empire. Zénon, de son vrai nom Tarasikodissa, un Isaurien et lui-même usurpateur en 474, reconnut Odoacre comme patrice de l'Occident, l'empereur légitime en Occident aux yeux de Constantinople étant toujours Julius Nepos, que son généralissime Oreste avait contraint à l'exil. Mais après la mort de Nepos, en 480, Zénon reconnut à son tour Odoacre comme patrice de l'Occident en datant des édits du nom de Basile, nommé consul de l'année pour l'Occident par Odoacre. En 483, ce Basile assista au synode romain (qui élut le pape Félix III) avec le titre d'eminentissimus vir praefectus praetorio atque patricius représentant le roi, praecellentissimus rex Odoacer. Le rang d'Odoacre se manifestait ainsi dans sa faculté de nommer un patrice. Au lieu d'une fin atroce de l'empire d'Occident sous les coups des hordes barbares, on constate donc le rétablissement officiel de l'unité de l'Empire qui cesse d'avoir deux empereurs. Telle fut la « fin de l'Empire romain en 476 ».
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    476 : la fin de Rome ? La fin de l'Empire romain et de sa civilisation fascine l'Europe contemporaine, qu'il s'agisse de l'Europe "fin de siècle" avec Nietzsche ou de celles des crises consécutives à la Grande Guerre avec le succès que Le Déclin de l'Occident d'Oswald Spengler doit aussi à son titre fracassant. La fin des grands empires et des grandes civilisations est "d'actualité" à l'approche du IIIe millénaire, avec la hantise d'une crise grave. On en retrouve l'écho dans les publications savantes : c'est là une tradition puisque, depuis l'humanisme, l'Occident a fait son deuil de l'Empire romain en dissertant sur les causes de sa disparition. Parmi les ouvrages qui ont dominé le débat sur la fin, la « décadence » ou le « déclin » de l'Empire, on trouve à côté des « classiques » (Montesquieu, Edward Gibbon et Max Weber) des auteurs comme Georges Sorel et Otto Seeck. Rares sont ceux qui restreignent le problème de la fin, comme il se devrait, à l'empire d'Occident ou qui se souviennent au moins de l'empire d'Orient (qui perdure jusqu'en 1453) et de son rôle considérable, tel Walter Kaegi Jr. Alexandre Demandt, qui a consacré en 1984 une grande synthèse à l'écho que la « chute de Rome » a trouvé dans le jugement de la postérité, donne une liste de deux cent dix facteurs censés expliquer le déclin de l'Empire romain : de l'Aberglaube (« superstition ») au Zweifrontenkrieg (la « guerre sur deux fronts », cauchemar politico-militaire des Allemands du XXe siècle, ici appliqué aux attaques simultanées des Sassanides et des Germains contre l'Empire romain), en passant par l'« apathie », l'« hédonisme », l'« inflation », le « nivellement culturel », « la prostitution », les « épidémies », le « totalitarisme ». Il n'y manque ni la « dégénérescence des races », ni le terme tout récent et d'actualité en Allemagne de Staatsverdrossenheit (lassitude au sujet de tout ce qui regarde l'État et ses représentants). Depuis, on a prétendu avoir enfin trouvé l'explication « scientifique » de la fin de l'Antiquité : la chute d'un météore géant, en 534 ou 535... La « fin de Rome », qu'elle procure un frisson ou serve d'avertissement pour condamner tous les maux présents ou à venir qui menacent une société, est un thème par essence populaire. Mais cette fin spectaculaire de l'Empire a-t-elle eu lieu ? Encore faut-il distinguer deux variantes de cette « fin », qui ne s'excluent pas nécessairement l'une l'autre : celle de la mort subite, par une « invasion des Barbares » foudroyante ; celle de la décadence lente, inéluctable, d'une civilisation « épuisée », ne croyant plus en ses propres valeurs. La seconde hypothèse permet d'admettre des changements sur des plans différents à des époques différentes, comme la victoire du christianisme ou la montée de nouvelles élites issues du monde barbare. André Piganiol, qui a nié la décadence de l'Empire romain en apportant des preuves de sa vitalité aux IIIe et IVe siècles, lui a opposé sa conviction : « La civilisation ancienne n'est pas morte de sa belle mort, elle a été assassinée » (par les Barbares, bien entendu). C'est cette supposée fin dramatique, haute en couleur, qui a passionné les gens à travers les siècles. On l'a imaginée comme une suite de chocs terribles, annonçant ou parachevant la ruine de l'Empire, à savoir : - le sac de Rome, en 410, par les Wisigoths d'Alaric ; - le sac de Rome, du 2 au 17 juin 455, par les Vandales ; - la « fin de l'Empire romain » proprement dite, en 476, avec la déposition, par le roi Odoacre, de l'empereur Romulus Augustule. Le premier de ces chocs est devenu le symbole de la « destruction de Rome par les Goths », événement limité à la ville phare de l'Empire. Les humanistes ont fait l'amalgame entre les Wisigoths de 410 et l'Ostrogoth Théodoric, le successeur du roi Odoacre, lui-même faussement désigné comme Goth par un contemporain. Ils en ont tiré l'idée que la « fin de Rome », en proie aux destructions et à un bain de sang, fut causée par un peuple qui leur inspira la désignation de l'âge qui a suivi comme « gothique ».
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    « D’où vient que ce qui se produit inlassablement sous nos yeux, et qui est le plus effectif, est patent, certes, mais ne se voit pas ? Effectif, à coup sûr : tant un effet de réel s’y fait, au bout du compte, le plus brutalement sentir et nous revient en plein visage. Car il ne s’agit pas là d’une invisibilité intérieure, secrète, psychologique, celle qui serait des sentiments ; ni de l’invisibilité des idées, que la philosophie a décrétée d’emblée d’une autre essence que le sensible. Non, l’invisibilité dont je parle est propre au « phénomène » et fait son paradoxe : ce qui ne cesse de se produire et de se manifester le plus ouvertement devant nous – mais si continûment et de façon globale – pour autant ne se discerne pas. Discret par sa lenteur en même temps que trop étale pour qu’on le distingue. Il n’y a pas là éblouissement soudain qui aveuglerait le regard par son surgissement ; mais, au contraire, le plus banal : ce partout et tout le temps offert à la vue, de ce fait même, n’est jamais perçu – on n’en constate que le résultat. » François Jullien, Les transformations silencieuses, 2009.
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    À partir de là, où pouvons-nous trouver un espace de liberté et un moyen de dépasser ces contraintes ? En ce qui me concerne, je l'ai cherché dans l'articulation de plusieurs choses, et en particulier dans la formulation d'une pensée préalable. Alors faut-il employer le mot « concept » ou pas ? Je l'ai utilisé très tôt, je sais que c'est un mot qui, philosophiquement, est approprié. Alors, ensuite, on peut préférer parler de « percept » et d'« affect » en référence à Deleuze, mais le problème n'est pas là. Le problème est de pouvoir articuler chaque projet à un concept ou à une idée préalable, avec une stratégie très particulière qui mettra en synergie - ou bien quelquefois en contradiction - des perceptions qui vont nouer entre elles une relation et qui vont définir un lieu qu'on ne connaît pas. On est toujours dans le domaine de l'invention, dans le domaine du non-savoir, dans le domaine du risque. Ce lieu qu'on ne connaît pas, si on se débrouille bien, il pourrait être celui d'un certain secret. Et il pourrait, à partir de là, véhiculer des choses, des choses qu'on ne maîtrise pas, des choses qui sont de l'ordre du fatal, qui sont de l'ordre du volontairement incontrôlé. Il faut trouver un dosage entre ce que l'on contrôle et ce que l'on provoque. Tous les bâtiments que j'ai essayé de réaliser jusqu'à maintenant sont basés sur l'articulation de ces trois choses. Ils font référence, ensuite, à une notion qui, je le sais, t'intéresse, et qui est celle de l'illusion. Jean Baudrillard & Jean Nouvel, Les objets singuliers, Architecture et philosophie, 2000.
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    Jean Baudrillard. Je ne me suis jamais intéressé à l'architecture, je n'ai pas de sentiment spécifique à son sujet. Je me suis intéressé à l'espace, oui, et à tout ce qui dans les objets dits « construits » me rend le vertige de l'espace. Ce sont plutôt des édifices tels que Beaubourg, le World Trade Center, Biosphère 2 qui me passionnent, c'est-à-dire des objets singuliers, mais qui ne sont pas exactement pour moi des merveilles architecturales. Ce n'était pas le sens architectural de ces bâtiments qui me captivait, mais le monde qu'ils traduisaient. Si je prends la vérité d'un édifice comme celui des deux tours du World Trade Center, à cet endroit-là l'architecture exprime, signifie, traduit dans une sorte de forme pleine, édifiée, le contexte d'une société où effectivement se dessine déjà une époque hyper-réelle. Ces deux tours ont l'air de deux bandes perforées. Aujourd'hui, on dirait sans doute qu'elles se clonent l'une l'autre, qu'elles sont déjà dans le clonage. Est-ce qu'elles étaient une anticipation de notre temps ? Est-ce que l'architecte est donc non pas dans la réalité, mais dans la fiction d'une société, dans l'illusion anticipatrice ? Ou bien est-ce que l'architecte traduit tout simplement ce qui est déjà là ? C'est pourquoi je t'ai posé la question : « Est-ce qu'il y a une vérité de l'architecture », au sens où il y aurait une destination supra-sensible de l'architecture et de l'espace ? Jean Nouvel. Avant de répondre à ta question, je voudrais dire que ce dialogue est une occasion exceptionnelle de parler de l'architecture en d'autres termes que ceux dont on use d'habitude. Je considère, tu le sais, que tu es l'intellectuel qui assume sa fonction actuellement. Autrement dit, par rapport à toutes les questions qui dérangent, par rapport à toutes les vraies questions, tu as des assertions, des questionnements qui sont ceux que personne ne veut entendre. Je ne sais pas si je peux arriver, ce soir, à provoquer des assertions dans un domaine que tu prétends ne pas connaître, qui t'intéresse peu, mais je vais essayer. J'ai un peu reparcouru tes livres ces derniers temps, et j'ai eu la satisfaction de constater que tu n'avais jamais autant parlé d'architecture que dans un certain entretien, réalisé il y a maintenant douze ans, entre nous. C'est là où j'ai trouvé le plus de choses qui correspondent à une pensée sur l'architecture, au-delà de tes écrits sur New York ou sur Beaubourg. J'ai noté quelques-unes de tes réflexions sur les monstres que représentent les grands projets et sur certaines prises de position radicales qui sont de nature à nous poser un bon nombre de questions. Si on essaie de parler d'architecture en tant que limite - et c'est bien ce qui m'intéresse -, c'est en se situant toujours sur cette frange du savoir et du non-savoir. C'est bien celle-là, l'aventure de l'architecte. Et cette aventure, elle se situe dans un monde qui est réel, dans un monde qui implique un consensus. Tu dis, quelque part, que pour qu'il y ait séduction il faut qu'il y ait consensus. Or, le métier de l'architecte est un métier qui, par la force des choses, tourne autour du mode de séduction. L'architecte est dans une situation très particulière, il n'est pas un artiste au sens traditionnel, ce n'est pas quelqu'un qui médite devant sa feuille blanche, ce n'est pas quelqu'un qui travaille devant sa toile, je le compare souvent au réalisateur de cinéma parce que nous avons à peu près les mêmes contraintes, on se met dans une situation où l'on doit produire, dans un temps précis, avec un budget donné et pour des personnes données, un objet. Et l'on travaille avec une équipe. On est dans une situation où l'on va être censuré, de façon directe ou indirecte, au nom de la sécurité, au nom du fric, au nom même d'une censure qui est avouée. On a, dans notre métier, des censeurs professionnels. Un architecte des bâtiments de France, on pourrait l'appeler « censeur des bâtiments de France ». C'est exactement la même chose. On se situe dans un terrain qui est borné, limité.
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    « On peut trouver plusieurs raisons, toutes excellentes, pour ne pas l’aimer. Curzio Suckert dit Malaparte (1898-1957), ce sacré Toscan comédien et martyr, est le modèle même de l’écrivain de qualité qui paie son talent avec les défauts, voire les vices de l’homme : mythomane, exhibitionniste, avide d’argent et de plaisirs, « caméléon » prêt à servir tous les pouvoirs et à s’en servir à ses fins, sorte de Cagliostro des lettres modernes. Cet ouvrage se propose de réfuter ces clichés, dans la mesure du possible, en montrant la cohérence intime et la modernité de cet interprète prophétique de la décadence de l’Europe face aux nouvelles puissances globales (URSS, Etats-Unis, Chine) et aux idéologies de masse : fascisme, communisme, tiers-mondisme. Ecrivain cosmopolite, à la sensibilité tôt éveillée par les carnages de la Grande Guerre, dont il fit l’expérience comme volontaire en France, un an avant l’entrée en guerre de son pays natal ; conspirateur rentré, aux allures de broussard ; homme politique roué, qui semblait être en délicatesse avec ce régime fasciste qui l’a longtemps comblé d’honneurs et de prébendes ; envoyé spécial sur tous les fronts de guerre, capable de passer des salons aux tranchées, des usines aux longues marches, des bûchers aux bénitiers, de Lénine à Staline, de Mussolini à Mao, des anarchistes au Pape ; militant de toutes les causes et de leur contraire,il a été le précurseur de l’engagement brouillon des intellectuels contre l’ordre bourgeois, pour un public de bourgeois médusés et apeurés. S’il a choisi à tout moment de s’embourber dans « le sang, la volupté et la mort », chantés par Barrès dans la génération précédente, Malaparte a enjambé tous les courants de son époque sans tremper véritablement dans aucun d’eux. C’est qu’il se souvient toujours d’être intellectuel avant d’être engagé, et que tout passe, lasse et se remplace sauf la mission de témoigner. Aucune profession de foi ne peut ni ne doit endiguer le talent, car aucune cause ne mérite qu’on la prenne trop au sérieux. Cela prouve son ambiguïté, mais également son besoin inassouvi de liberté, l’amplitude de son individualisme, le refus de s’attrouper dans aucun parti, fût-il le plus alléchant. Malaparte se retrouve tout entier dans un tourbillon d’attitudes « ondoyantes et diverses », au milieu des vies et légendes toujours recommencées, où nous allons chercher de le suivre et de dénicher ses faux-semblants. Cet homme, qui semblait vivre pour la galerie, cherchait le silence pour s’y retrouver. Provocateur-né mais idéologiquement inutilisable, il tenta à plusieurs reprises la seule carrière qui ne lui convenait assurément pas, celle de politicien. C’est sans doute la raison pour laquelle aujourd’hui aucune des familles de droite ou de gauche où il fit des séjours plus ou moins longs ne le reconnaît comme sien et le traite de girouette, de traître, au mieux de joyeux luron. Ces jugements faciles sont à son honneur. Qui a eu trop d’allégeances n’en suscite réellement aucune. A force de vouloir être toujours pour, Malaparte aura finalement réussi à devenir contre ; donc, à devenir nôtre. » Maurizio Serra, Malaparte, vies et légendes, 2011.
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    « Ma génération a eu le privilège d’avoir vu mourir un monde et en naître un nouveau. Le passage du siècle américain au siècle asiatique aura un jour ses historiens. En France, et plus modestement, nous sommes passés des ultimes soubresauts d’un court siècle rouge aux premiers vagissements du siècle vert (avec un intermède rose pâle entre les deux). N’importe quel Parisien né en 1940 – l’année où Hitler visita la capitale un beau matin, salué par nos agents de police au garde-à-vous, difficile de s’en remettre – peut se flatter d’une singulière expérience : avoir vu en fondu enchaîné la transition d’une religion séculière de l’Histoire à un culte religieux de la nature, d’une société qui se cachait la mort à une autre, la même, qui doit s’en accommoder, mais aussi de la lettre au tweet, du campagnard au périurbain, de l’industrie aux services, du transistor au Smartphone, de l’esprit de conquête au principe de précaution, de la France républicaine à la France américaine, d’un gouvernement du peuple au gouvernement des Experts, du citoyen à l’individu, de l’Histoire pour tous à chacun sa mémoire, de la domination masculine à l’ascension féminine, d’un moment où la politique était presque tout et l’économie peu de choses à un autre où l’économie est tout et la politique presque rien. Cette traversée des âges, chacun l’a faite à sa façon, citadin ou néorural, sous l’influence de tel ou tel milieu de vie. En ce qui me concerne, je dirai d’abord ce que m’ont appris l’École, la prison, le forum, l’État et enfin une prise de congé. Les philosophes ont la chance d’avoir Minerve pour déesse protectrice. Sa chouette prend son vol au crépuscule. Heureuse coïncidence, c’est là où j’en suis. Ce volatile, juste avant la nuit, nous prête sa vue plongeante sur l’enfilade des hasards qui nous a fait grandir. On peut alors rembobiner le film et discerner comme une courbe reliant nos saisons l’une à l’autre. Pardon pour l’outrecuidance mais il m’a semblé que la parabole d’un « intellectuel » français, ayant connu plus d’un pays et quelques écarts de conduite, pouvait, comme un document parmi d’autres, contribuer à la cartographie d’une époque très bousculée, sous le choc d’un glissement de terrain digne de considération. Toute randonnée a son terminus. J’en profiterai pour indiquer succinctement les hypothèses auxquelles je fus conduit sur les trois sujets qui m’ont inquiété tout au long de cette traversée. Comment faire du commun avec de la diversité ? Mystère du politique. Comment transmettre l’essentiel de siècle en siècle ? Mystère des civilisations. Pourquoi doit-on croire par-delà tout savoir ? Mystère du religieux. Se rassembler, se prolonger, se dépasser : autant d’énigmes qui n’ont pas d’âge mais sont plus que jamais du nôtre. Rassurons-nous : ce sera ici de la grosse toile brossée à main levée (sans les broderies de quelques dizaines d’ouvrages). Si ces aperçus à vol d’oiseau pouvaient retenir l’attention de quelques curieux et leur servir de relais pour d’autres périples mieux informés et plus dignes d’intérêt, mon vœu le plus profond aura été exaucé. » Régis Debray, D'un siècle l'autre, 2020.
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    « 48. Ajoutez encore l’enveloppement et le style : l’enveloppement des vérités abstraites, lorsqu’il faut que l’esprit s’y arrête, dans des allégories et des faits isolés et instructifs racontés comme réels. La création, par exemple, figurée par la naissance de la lumière, la source du mal moral représentée par le fruit défendu, ainsi que l’origine de la diversité des langues par la tour de Babel, etc. 49. Le style, tantôt naturel et simple, tantôt poétique, nourri de tautologies, mais de tautologies propres à exercer la pénétration, en ce que tantôt elles semblent dire autre chose en ne faisant que répéter ce qui a été dit ; et tantôt elles semblent répéter ce qui a été dit, tout en signifiant ou en pouvant signifier par le fait autre chose. 50. Cela fait, vous avez réuni toutes les qualités d’un bon livre élémentaire, tant pour des enfants que pour un peuple enfant. 51. Mais un livre élémentaire n’est fait que pour un âge : y arrêter l’enfant qui a dépassé cet âge plus que le but du livre ne le comporte, c’est lui porter tort. En effet, pour atteindre de la sorte un résultat utile, et à quelques égards seulement, il faut mettre dans le livre plus qu’il n’y a, y faire entrer plus que le livre ne peut tenir ; il faut chercher et faire soi-même un excès d’allusions et d’indications, répandre à foison les allégories, donner des exemples très circonstanciés, presser trop les mots les uns des autres. Cela donne à l’enfant un esprit petit, raide, argutieux ; l’enfant devient mystérieux, superstitieux, dédaigneux enfin pour tout ce qui est facile et intelligible. » Gotthold Ephraim Lessing, L'éducation du genre humain, 1780.
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    La réflexion sur les dernières œuvres remonte toutefois à l’Antiquité. Pline l’Ancien observait au chapitre de son Histoire naturelle consacré à la peinture (XXXV, 40, 145) : [] ce qui est surtout curieux et digne de remarque, c’est qu’on admire plus que les productions terminées les derniers morceaux des artistes, ceux même qu’ils ont laissés imparfaits […]. En effet, on y considère l’esquisse laissée et les pensées même de l’artiste ; une certaine douleur intervient pour faire priser davantage le travail, et on regrette la main arrêtée par la mort dans l’exécution. Pline identifiait déjà les arguments essentiels en faveur des œuvres ultimes, admirables bien qu’interrompues et incomplètes. D’une part, elles sont, de par leur inachèvement même, révélatrices des procédés de l’artiste ; son intention (sa fin en ce sens-là) se découvre mieux dans l’œuvre abandonnée, liniamenta reliqua, le dessin et le dessein, la vision, cogitatio, qui sera voilée dans le produit fini. D’autre part, l’émotion est suscitée chez le spectateur par la conscience qu’il s’agit d’une œuvre ultime, dolor est manus, cum id ageret, exstinctae : on estime l’œuvre d’autant plus que l’on sait qu’elle fut la dernière (comme Barthes s’émouvait de la mort des écrivains). Selon Pline, il y aurait donc une supériorité paradoxale de l’œuvre inachevée, une perfection malgré l’imperfection, un plus-que-parfait de l’œuvre ultime. Mais ce n’est pas cette leçon que la tradition retint, du moins jusqu’au romantisme, tendant au contraire et en général à considérer l’œuvre tardive comme une œuvre dégradée par l’âge, non une œuvre supérieure par sa vision prophétique. » Antoine Compagnon, La vie derrière soi, Fins de la littérature, 2021.
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    « Du reste, le panthéon habituel des artistes tardifs est peu français : Michel-Ange, Titien, Vinci, Rembrandt, Greco, et, hors des arts plastiques, Beethoven et Goethe. On leur adjoint parfois Hugo, mais sans faire de lui un modèle, et aucun artiste français ne figure dans le canon occidental de la tardivité avant Degas. Car il ne suffit pas de vivre vieux pour avoir une dernière manière ou un style tardif. La notion naît avec l’hypothèse, peut-être un malentendu romantique ou un préjugé moderniste, qui voudrait que l’œuvre dernière transcende la carrière d’un artiste et gagne une portée prophétique, annonce l’art futur. Les historiens de l’art allemands tentèrent bien de séparer Alterswerk, Old-Age Art en anglais, c’est-à-dire l’œuvre de la vieillesse individuelle, l’art des dernières années d’une vie, Spätstil ou Late Style, c’est-à-dire le style tardif, entendu sur le plan individuel, mais aussi au sens périodique, comme un style d’époque, et enfin Altersstil ou Old-Age Style, plus difficile à traduire en français, quelque chose comme le style de vieillesse. Mais ces distinctions tendent à se confondre dans une mythologie de l’âge sanctifiant la tardivité, sans trop s’interroger sur la légitimité et la validité de la corrélation entre l’âge et le style, entre l’état physique et l’état mental de l’artiste. D’autres déterminations liées au contexte peuvent contribuer au style tardif d’un artiste, par exemple l’apparition de nouvelles formes. Ainsi, dans la Recherche, Bergotte se montre sensible, durant ses dernières années, à l’apparition d’un « nouvel écrivain original », figure incarnée aux yeux de Proust par Jean Giraudoux et Paul Morand au lendemain de la guerre. Pour séduisant qu’il apparaisse, le style tardif est un concept fragile. Afin de lui donner plus de rigueur, il faudrait pouvoir faire intervenir la psychologie, la physiologie, la pathologie. Quelques cas célèbres de détérioration physique d’artistes sont communément cités, comme la cataracte de Monet ou de Titien, la maladie de Parkinson ou plus probablement la syphilis de Poussin, la maladie d’Alzheimer d’Agatha Christie ou d’Iris Murdoch. Quelques œuvres, toujours les mêmes, sont données comme emblématiques du chef-d’œuvre final, telles les Pietà de Michel-Ange et de Titien, toutes deux laissées inachevées à leur mort par des artistes quasi nonagénaires. Michel-Ange aurait travaillé à la Pietà Rondanini (Castello Sforzesco, Milan) six jours encore avant sa mort en 1564, à l’âge de quatre-vingt-neuf ans. Les deux formes ébauchées, embrassées, tragiques, annonceraient Rodin, puisque nous avons l’habitude de traiter les œuvres tardives comme si elles pouvaient anticiper l’avenir, comme si l’ancien contenait déjà le nouveau. L’œuvre dernière sera louée si l’on y reconnaît la patte d’un précurseur, grâce à cette voyance que Proust préférera qualifier de « réminiscence anticipée ». La Pietà de Titien (Académie, Venise), ébauchée à sa mort en 1576 à l’âge de quatre-vingt-six ou quatre-vingt-huit ans, sera achevée par Palma le Jeune, et c’est à son propos que Giorgio Vasari caractérisera le style tardif distinct du Titien.
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    « Que trois normaliens, de cinquante ans ou un peu plus, considérés dès leur jeunesse comme des têtes de génération, même des crèmes de tête, ayant acquis et formé toutes leurs idées et tous leurs sentiments politiques dans la température de l’affaire Dreyfus, aient succédé en 1924 à de grands avocats, c’était naturel, typique, instructif. En 1898, de la crise dreyfusienne, était né spontanément le système qui consiste à porter, en les temps difficiles, le dossier de la France chez un bon avocat d’affaires, le plus grand avocat d’affaires, alors Waldeck-Rousseau. Après lui Millerand et Poincaré tinrent le rôle, Poincaré, comme Waldeck-Rousseau, en grand citoyen, Millerand en grand commis, brisé dès qu’il se crut autre chose. Pendant un quart de siècle, les illustres avocats d’affaires constituèrent la valeur politique solide, le Suez du grand portefeuille. Autour d’eux, les autres valeurs de Palais : Briand, avocat d’assises dans les procès politiques de l’époque Dreyfus, qui joue du jury comme d’un instrument de musique et des assemblées comme du jury ; et surtout le chef-né du régime, le légiste de province, roublard, balzacien et pratique, qui, avec Grévy, Loubet, Fallières, Doumergue, a fourni la plupart des présidents de la République, les présidents de la République attendus, acceptés, normaux. L’armature de la République est une armature d’avocats. Depuis l’écroulement de la monarchie la France est veuve. Le code Napoléon a fait le Français orphelin (enfant trouvé, disait Renan). Les défenseurs de la veuve et de l’orphelin deviennent naturellement les défenseurs de la cité, ainsi que les évêques à la fin de l’empire romain. L’affaire Dreyfus a posé le professeur en rival, ou en concurrent, de l’avocat. On sait mieux qu’ailleurs, dans le berceau insulaire des Ecrits comment l’affaire Dreyfus fut une insurrection et une victoire d’intellectuels. Quels intellectuels ? Non ceux d’en haut -évidemment : la Ligue de la Patrie française était une ligue d’académiciens, la plupart des écrivains parisiens furent antirévisionnistes, et surtout il y eut ceci. Si l’affaire Dreyfus est devenue dans la vie politique française une coupure analogue à celle de la grande guerre dans la vie politique de l’Europe (elle renouvela notre personnel politique, ce que ne fit pas la grande guerre) c’est qu’elle passa du plan brillant, rapide et passager de Paris au plan profond de la province tenace. A Paris, les révolutions de l’intelligence ne se comptent plus, et politiquement elles ne comptent plus. Elles ne comptent plus depuis qu’une armée de ruraux, en 1871, a écrasé la Commune, et que ; Paris est réduit, dans la vie politique de la France, à un quatre-vingt-troisième d’influence, selon le vœu des Girondins. Dès lors, le bois politique se trouvant éloigné du foyer d’incendie, les révolutions de l’intelligence restent idéologiques et littéraires, se consument en feux de paille. À une époque où la presse était bridée, les journalistes parisiens ont pu faire les révolutions de 1789, de 1830 et de 1848. De 1880 à aujourd’hui, avec une presse absolument libre, l’Intransigeant, la Libre Parole et l’Action Française, le même accident relayé de la topographie parisienne, n’ont fait descendre dans la rue que du papier. Les vraies révolutions sont les révolutions de la province. Et la province a ses révolutions. » Albert Thibaudet, La République des Professeurs, 1927.
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    « Le sacrifice a pour fonction d’apaiser les violences intestines, d’empêcher les conflits d’éclater. Mais les sociétés qui n’ont pas de rites proprement sacrificiels, comme la nôtre, réussissent très bien à s’en passer ; la violence intestine n’est pas absente, sans doute, mais elle ne se déchaîne jamais au point de compromettre l’existence de la société. Le fait que le sacrifice et les autres formes rituelles puissent disparaître sans conséquences catastrophiques doit expliquer en partie l’impuissance à leur égard de l’ethnologie et des sciences religieuses, notre inaptitude à attribuer une fonction réelle à ces phénomènes culturels. Il nous est difficile de penser comme indispensables des institutions dont nous n’avons, semble-t-il, aucun besoin. Entre une société telle que la nôtre et les sociétés religieuses, il existe peut-être une différence dont les rites et plus particulièrement le sacrifice pourraient bien nous masquer le caractère décisif, s’ils jouaient à son égard un rôle compensateur. On s’expliquerait, ainsi, que la fonction du sacrifice nous ait toujours échappé. Dès que la violence intestine refoulée par le sacrifice révèle un peu sa nature, elle se présente, on vient de le voir, sous la forme de la vengeance du sang, du blood feud qui ne joue dans notre monde qu’un rôle insignifiant ou même nul. C'est de ce côté-là, peut-être, qu’il convient de chercher la différence des sociétés primitives, la fatalité spécifique dont nous sommes débarrassés et que le sacrifice ne peut pas écarter, visiblement, mais qu’il maintient dans des limites tolérables. Pourquoi la vengeance du sang, partout où elle sévit, constitue-t-elle une menace insupportable ? La seule vengeance satisfaisante, devant le sang versé, consiste à verser le sang du criminel. Il n’y a pas de différence nette entre l’acte que la vengeance punit et la vengeance elle-même. La vengeance se veut représaille et toute représaille appelle de nouvelles représailles. Le crime que la vengeance punit ne se conçoit presque jamais lui-même comme premier ; il se veut déjà vengeance d’un crime plus originel. La vengeance constitue donc un processus infini, interminable. Chaque fois qu’elle surgit en un point quelconque d’une communauté elle tend à s’étendre et à gagner l’ensemble du corps social. Elle risque de provoquer une véritable réaction en chaîne aux conséquences rapidement fatales dans une société de dimensions réduites. La multiplication des représailles met en jeu l’existence même de la société. C'est pourquoi la vengeance fait partout l’objet d’un interdit très strict. Mais c’est là, curieusement, où cet interdit est le plus strict que la vengeance est reine. Même quand elle reste dans l’ombre, quand son rôle reste nul, en apparence, elle détermine beaucoup de choses dans les rapports entre les hommes. Cela ne veut pas dire que l’interdit dont la vengeance fait l’objet soit secrètement bafoué. C'est parce que le meurtre fait horreur, c’est parce qu’il faut empêcher les hommes de tuer que s’impose le devoir de la vengeance. Le devoir de ne jamais verser le sang n’est pas vraiment distinct du devoir de venger le sang versé. Pour faire cesser la vengeance, par conséquent, comme pour faire cesser la guerre, de nos jours, il ne suffit pas de convaincre les hommes que la violence est odieuse ; c’est bien parce qu’ils en sont convaincus qu’ils se font un devoir de la venger. Dans un monde sur lequel plane encore la vengeance, il est impossible de nourrir à son sujet des idées sans équivoque, d’en parler sans se contredire. Dans la tragédie grecque, par exemple, il n’y a pas, il ne peut pas y avoir d’attitude cohérente au sujet de la vengeance. S'évertuer à tirer de la tragédie une théorie soit positive, soit négative, de la vengeance, c’est déjà manquer l’essence du tragique. Chacun embrasse et condamne la vengeance avec la même fougue suivant la position qu’il occupe, de moment en moment, sur l’échiquier de la violence. » René Girard, La violence et le sacré, 1972.
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    « … Les plus beaux romans de la vie — disait-il, quand je m’établis sur mes coussins de canapé, à l’abri des épaules de la comtesse de Damnaglia, — sont des réalités qu’on a touchées du coude, ou même du pied, en passant. Nous en avons tous vu. Le roman est plus commun que l’histoire. Je ne parle pas de ceux-là qui furent des catastrophes éclatantes, des drames joués par l’audace des sentiments les plus exaltés à la majestueuse barbe de l’Opinion ; mais à part ces clameurs très rares, faisant scandale dans une société comme la nôtre, qui était hypocrite hier, et qui n’est plus que lâche aujourd’hui, il n’est personne de nous qui n’ait été témoin de ces faits mystérieux de sentiment ou de passion qui perdent toute une destinée, de ces brisements de cœur qui ne rendent qu’un bruit sourd, comme celui d’un corps tombant dans l’abîme caché d’une oubliette, et par-dessus lequel le monde met ses mille voix ou son silence. On peut dire souvent du roman ce que Molière disait de la vertu : » Où diable va-t-il se nicher ?…« Là où on le croit le moins, on le trouve ! Moi qui vous parle, j’ai vu dans mon enfance… non, vu n’est pas le mot ! J’ai deviné, pressenti, un de ces drames cruels, terribles, qui ne se jouent pas en public, quoique le public en voie les acteurs tous les jours ; une de ces sanglantes comédies, comme disait Pascal, mais représentées à huis clos, derrière une toile de manœuvre, le rideau de la vie privée et de l’intimité. Ce qui sort de ces drames cachés, étouffés, que j’appellerai presque à transpiration rentrée, est plus sinistre, et d’un effet plus poignant sur l’imagination et sur le souvenir, que si le drame tout entier s’était déroulé sous vos yeux. Ce qu’on ne sait pas centuple l’impression de ce qu’on sait. Me trompé-je ? Mais je me figure que l’enfer, vu par un soupirail, devrait être plus effrayant que si, d’un seul et planant regard, on pouvait l’embrasser tout entier. » Jules Barbey d'Aurevilly, Le dessous de carte d'une partie de whist, 1883.
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    « Parmi tout ce qui nous liait, Bernard de Fallois et moi, depuis nos premières rencontres chez Raymond Aron, présidant alors les débuts de la revue Commentaire dont Bernard s’était voulu l’éditeur, il y avait un émerveillement commun pour la paix dont jouissait depuis 1945 l’Europe occidentale, unie sous le bouclier vigilant de son alliée, l’Amérique du Nord. Cet attachement à la paix européenne était d’ailleurs caractéristique de ce petit groupe « Commentarien », dont le chef de file était en train de concevoir l’une de ses œuvres majeures : Penser la guerre : Clausewitz (1976). Nous avions traversé la « guerre froide », observé la crise cubaine, sympathisé avec les nations européennes de l’Est, impatientes du joug soviétique que leur avait imposé la conférence de Yalta, résisté aux dingueries soixante-huitardes qui associèrent à un nihilisme et anarchisme juvéniles, les vagues successives de léninisme, de trotskisme et de maoïsme littéraires, pour ne rien dire de Freud revu et corrigé par Lacan, ni de Heidegger, lequel, après avoir été exalté par Jean-Paul Sartre, Henri Birault et Jean Beaufret, se trouva renié par la « déconstruction » selon Jacques Derrida et le « post-modernisme » selon Jean-François Lyotard, autant de pédantesques exercices de la « pensée conceptuelle » parisienne. L’intelligence française que nous souhaitions aérer à droite a continué à s’étouffer par la gauche. Nous avons néanmoins accueilli avec enthousiasme la chute du mur et l’écroulement de l’U.R.S.S. Pendant toute cette période (Corée du Nord et Viêt-Nam à part), peu de coups de feu avaient été tirés par les « Occidentaux » qui auraient pu en avoir l’envie et qui en avaient les moyens pour accélérer la libération des nations sœurs, prisonnières : mais « l’équilibre de la terreur nucléaire » avait tenu lieu, dans les deux camps, de sagesse et de prudence. Comment se trouve-t-il, heureusement, que le lieu commun de la guerre et de la paix, dont a relevé et dont relève encore notre Europe de paix armée, aura été préparé au cours des millénaires par une suite de chefs-d’œuvre à sa représentation actuelle, depuis l’Iliade et l’Énéide jusqu’à Guerre et Paix de Tolstoï et Vie et Destin de Vassili Grossman, en passant par les « petites guerres » caractéristiques du trop court siècle de la diplomatie, le siècle de Louis XV, le règne de Louis XVI, avec lequel s’achèvent en France l’Ancien Régime, le gouvernement de la monarchie « absolue », l’autorité d’une aristocratie d’épée, de loisir, et de culture. Le nouveau régime français (qui tournait encore le dos à la révolution industrielle anglaise et à son apologie du travail et du profit) pourvut de l’épée et du canon un peuple entier et improvisa un nouveau genre de guerre, plus avide de conquête et de victoires que de négociations. » Marc Fumaroli, Dans ma bibliothèque, La guerre et la paix, 2021.
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    J. G. Ballard
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    « LA FOIRE AUX ATROCITÉS « Le cyberpunk fut essentiellement initié par J.G. Ballard dans La foire aux atrocités. Ballard détaille l’effondrement d’un paysage au travers duquel les lignes de déterritorialisation ont donné lieu à des tolérances absolues. Ballard explore les zones fracturées dans lesquelles la contiguïté brute remplace la syxtaxe, et qui s’étendent uniquement dans une combinaison continue des corps, de l’architecture et d’images, qui s’interrompent brièvement avant de créer de nouvelles connexions en se séparant. Le paysage de Ballard, la ville interpénétrée par des images/événements d’accidents automobiles, d’astronautes et de crimes de guerre, exige un effort soutenu et continu de déchiffrage, rendu virtuellement impossible par l’équivalence de tout ce qui sature le terrain. « LA DIVERSITÉ DES ARMES « Un espace spectaculaire complètement saturé neutralise le délire interprétatif paranoïaque, au moment précis où il l’incite. Pour Ballard, les pratiques empiriques et quantitatives deviennent l’envers de la psychose et de la perte d’identité. La simulation de la cohérence qu’elle entraîne résulte pour Ballard de l’accumulation à perte de données cliniques, de techniques d’enregistrement de laboratoires et d’observations objectives de la recherche scientifique. J.G. Ballard est en lui-même un langage, auquel seul J.G. Ballard peut pleinement accéder. » Mark Downham, Cyberpunk (1988), traduit de l’anglais par Anne-Lise Bémer, Éditions Allia (2013).