La réflexion sur les dernières œuvres remonte toutefois à l’Antiquité. Pline l’Ancien observait au chapitre de son Histoire naturelle consacré à la peinture (XXXV, 40, 145) :
[…] ce qui est surtout curieux et digne de remarque, c’est qu’on admire plus que les productions terminées les derniers morceaux des artistes, ceux même qu’ils ont laissés imparfaits
[…]. En effet, on y considère l’esquisse laissée et les pensées même de l’artiste ; une certaine douleur intervient pour faire priser davantage le travail, et on regrette la main arrêtée par la mort dans l’exécution.
Pline identifiait déjà les arguments essentiels en faveur des œuvres ultimes, admirables bien qu’interrompues et incomplètes.
D’une part, elles sont, de par leur inachèvement même, révélatrices des procédés de l’artiste ; son intention (sa fin en ce sens-là) se découvre mieux dans l’œuvre abandonnée, liniamenta reliqua, le dessin et le dessein, la vision, cogitatio, qui sera voilée dans le produit fini. D’autre part, l’émotion est suscitée chez le spectateur par la conscience qu’il s’agit d’une œuvre ultime, dolor est manus, cum id ageret, exstinctae : on estime l’œuvre d’autant plus que l’on sait qu’elle fut la dernière (comme Barthes s’émouvait de la mort des écrivains).
Selon Pline, il y aurait donc une supériorité paradoxale de l’œuvre inachevée, une perfection malgré l’imperfection, un plus-que-parfait de l’œuvre ultime. Mais ce n’est pas cette leçon que la tradition retint, du moins jusqu’au romantisme, tendant au contraire et en général à considérer l’œuvre tardive comme une œuvre dégradée par l’âge, non une œuvre supérieure par sa vision prophétique. »
Antoine Compagnon, La vie derrière soi, Fins de la littérature, 2021.