« Du reste, le panthéon habituel des artistes tardifs est peu français : Michel-Ange, Titien, Vinci, Rembrandt, Greco, et, hors des arts plastiques, Beethoven et Goethe. On leur adjoint parfois Hugo, mais sans faire de lui un modèle, et aucun artiste français ne figure dans le canon occidental de la tardivité avant Degas. Car il ne suffit pas de vivre vieux pour avoir une dernière manière ou un style tardif. La notion naît avec l’hypothèse, peut-être un malentendu romantique ou un préjugé moderniste, qui voudrait que l’œuvre dernière transcende la carrière d’un artiste et gagne une portée prophétique, annonce l’art futur.
Les historiens de l’art allemands tentèrent bien de séparer Alterswerk, Old-Age Art en anglais, c’est-à-dire l’œuvre de la vieillesse individuelle, l’art des dernières années d’une vie, Spätstil ou Late Style, c’est-à-dire le style tardif, entendu sur le plan individuel, mais aussi au sens périodique, comme un style d’époque, et enfin Altersstil ou Old-Age Style, plus difficile à traduire en français, quelque chose comme le style de vieillesse. Mais ces distinctions tendent à se confondre dans une mythologie de l’âge sanctifiant la tardivité, sans trop s’interroger sur la légitimité et la validité de la corrélation entre l’âge et le style, entre l’état physique et l’état mental de l’artiste. D’autres déterminations liées au contexte peuvent contribuer au style tardif d’un artiste, par exemple l’apparition de nouvelles formes. Ainsi, dans la Recherche, Bergotte se montre sensible, durant ses dernières années, à l’apparition d’un « nouvel écrivain original », figure incarnée aux yeux de Proust par Jean Giraudoux et Paul Morand au lendemain de la guerre.
Pour séduisant qu’il apparaisse, le style tardif est un concept fragile. Afin de lui donner plus de rigueur, il faudrait pouvoir faire intervenir la psychologie, la physiologie, la pathologie. Quelques cas célèbres de détérioration physique d’artistes sont communément cités, comme la cataracte de Monet ou de Titien, la maladie de Parkinson ou plus probablement la syphilis de Poussin, la maladie d’Alzheimer d’Agatha Christie ou d’Iris Murdoch.
Quelques œuvres, toujours les mêmes, sont données comme emblématiques du chef-d’œuvre final, telles les Pietà de Michel-Ange et de Titien, toutes deux laissées inachevées à leur mort par des artistes quasi nonagénaires. Michel-Ange aurait travaillé à la Pietà Rondanini (Castello Sforzesco, Milan) six jours encore avant sa mort en 1564, à l’âge de quatre-vingt-neuf ans. Les deux formes ébauchées, embrassées, tragiques, annonceraient Rodin, puisque nous avons l’habitude de traiter les œuvres tardives comme si elles pouvaient anticiper l’avenir, comme si l’ancien contenait déjà le nouveau. L’œuvre dernière sera louée si l’on y reconnaît la patte d’un précurseur, grâce à cette voyance que Proust préférera qualifier de « réminiscence anticipée ». La Pietà de Titien (Académie, Venise), ébauchée à sa mort en 1576 à l’âge de quatre-vingt-six ou quatre-vingt-huit ans, sera achevée par Palma le Jeune, et c’est à son propos que Giorgio Vasari caractérisera le style tardif distinct du Titien.