« Ma génération a eu le privilège d’avoir vu mourir un monde et en naître un nouveau. Le passage du siècle américain au siècle asiatique aura un jour ses historiens. En France, et plus modestement, nous sommes passés des ultimes soubresauts d’un court siècle rouge aux premiers vagissements du siècle vert (avec un intermède rose pâle entre les deux). N’importe quel Parisien né en 1940 – l’année où Hitler visita la capitale un beau matin, salué par nos agents de police au garde-à-vous, difficile de s’en remettre – peut se flatter d’une singulière expérience : avoir vu en fondu enchaîné la transition d’une religion séculière de l’Histoire à un culte religieux de la nature, d’une société qui se cachait la mort à une autre, la même, qui doit s’en accommoder, mais aussi de la lettre au tweet, du campagnard au périurbain, de l’industrie aux services, du transistor au Smartphone, de l’esprit de conquête au principe de précaution, de la France républicaine à la France américaine, d’un gouvernement du peuple au gouvernement des Experts, du citoyen à l’individu, de l’Histoire pour tous à chacun sa mémoire, de la domination masculine à l’ascension féminine, d’un moment où la politique était presque tout et l’économie peu de choses à un autre où l’économie est tout et la politique presque rien. Cette traversée des âges, chacun l’a faite à sa façon, citadin ou néorural, sous l’influence de tel ou tel milieu de vie. En ce qui me concerne, je dirai d’abord ce que m’ont appris l’École, la prison, le forum, l’État et enfin une prise de congé.
Les philosophes ont la chance d’avoir Minerve pour déesse protectrice. Sa chouette prend son vol au crépuscule. Heureuse coïncidence, c’est là où j’en suis. Ce volatile, juste avant la nuit, nous prête sa vue plongeante sur l’enfilade des hasards qui nous a fait grandir. On peut alors rembobiner le film et discerner comme une courbe reliant nos saisons l’une à l’autre. Pardon pour l’outrecuidance mais il m’a semblé que la parabole d’un « intellectuel » français, ayant connu plus d’un pays et quelques écarts de conduite, pouvait, comme un document parmi d’autres, contribuer à la cartographie d’une époque très bousculée, sous le choc d’un glissement de terrain digne de considération.
Toute randonnée a son terminus. J’en profiterai pour indiquer succinctement les hypothèses auxquelles je fus conduit sur les trois sujets qui m’ont inquiété tout au long de cette traversée. Comment faire du commun avec de la diversité ? Mystère du politique. Comment transmettre l’essentiel de siècle en siècle ? Mystère des civilisations. Pourquoi doit-on croire par-delà tout savoir ? Mystère du religieux. Se rassembler, se prolonger, se dépasser : autant d’énigmes qui n’ont pas d’âge mais sont plus que jamais du nôtre. Rassurons-nous : ce sera ici de la grosse toile brossée à main levée (sans les broderies de quelques dizaines d’ouvrages).
Si ces aperçus à vol d’oiseau pouvaient retenir l’attention de quelques curieux et leur servir de relais pour d’autres périples mieux informés et plus dignes d’intérêt, mon vœu le plus profond aura été exaucé. »
Régis Debray, D'un siècle l'autre, 2020.