« Chaque fois qu’il se trouve un penseur dont la pensée se tourne vers une décision, ce penseur est mû et travaillé par un souci d’une urgence, urgence qui ne peut pas du tout encore être ressentie dans le temps où il vit, tel qu’il apparaît au regard historisant. Le degré de l’authentique entente — parce que préparant de concert la décision — des pensées d’un tel penseur se mesure à la capacité d’une pensée devancière, de cette pensée nécessaire qui pénètre les exigences déconcertantes émanant de ce qui, dans les mots de ce penseur, demeure non-dit. Plus essentielle est la décision qu’il importe d’arriver à penser, plus le penseur se trouve porté loin de tout ce qui relève de l’explication historiographique à partir du passé, plus grand devient le péril pour lui de valoir, au mieux, comme une exception. Or c’est là que pèse de tout son poids le malentendu qui prend forme quand est refoulé dans l’habituel, autrement dit dans le déjà décidé, ce qui met en œuvre la décision. Un tel rabaissement du décisif n’a aucunement sa source dans l’inertie de l’être humain, il amène bien plutôt le pouvoir que détient l’étant en tant que tel à produire l’effet qui lui est conforme. »
Martin Heidegger, Réflexions XII-XV, Cahiers noirs (1939-1941). Traduit de l'allemand par Guillaume Badoual.
Ils parlent mais leurs paroles ne sont pas enregistrées
Il est absurde de voir des princesses enchantées dans toutes les filles qui passent. L’adolescent maigre émit un sifflement admiratif. Nous étions au bord de la digue et le ciel était très bleu. On voyait au loin quelques pêcheurs et la fumée d’une cheminée montait au-dessus des arbres. Bois vert, pour brûler les sorcières, dit le vieux presque sans remuer les lèvres. Enfin, il y a un tas de jolies filles qui sont au lit en ce moment avec des technocrates et des cadres. À cinquante mètres de l’endroit où j’étais une truite sauta. J’éteignis ma cigarette et fermai les yeux. Premier plan de fille mexicaine en train de lire. Elle est blonde, a le nez long et les lèvres minces. Elle lève les yeux, regarde la caméra, sourit rues humides après les pluies d’août, septembre, dans un Mexico qui n’existe plus. Elle marche dans une rue de quartier et porte un manteau blanc et des bottes. Avec l’index elle appuie sur le bouton de l’ascenseur. L’ascenseur descend, elle ouvre la porte, appuie sur le numéro de son étage et se regarde dans la glace. Un instant seulement. Un homme de trente ans, assis dans un fauteuil rouge, la regarde entrer. Le type est brun et il lui sourit. Ils parlent mais leurs paroles ne sont pas enregistrées sur la bande-son. De toute façon ça doit être quelque chose du genre comment ça s’est passé, je suis fatiguée, à la cuisine il y a un sandwich à l’avocat, merci, et une bière dans le frigo. Dehors il pleut. La pièce est chaude, avec des meubles mexicains et des tapis mexicains. Tous deux sont allongés sur le lit. Brefs éclairs blancs. Enlacés et immobiles, on dirait des enfants épuisés. (En fait ils n’ont aucune raison de l’être.) La caméra les prend en forte plongée. Donne-moi toutes les nouvelles du monde. Frange bleue. Comme un petit bossu bleu ? C’est un porc mais il sait rester tendre. C’est un porc, mais sa main est douce quand il la prend par la taille. Le visage de la fille s’enfonce entre l’oreiller et le cou de son amant. La caméra les prend en gros plan : visages impassibles qui d’une certaine façon, et involontairement, te tiennent à l’écart. L’auteur regarde un long moment les masques de plâtre, puis se couvre le visage. Fondu au noir. Il est absurde de penser que toutes les belles filles sortent de là. Suite d’images vides : la digue et le bois, la cabane avec du feu dans la cheminée, l’amant en robe de chambre rouge, la fille qui se tourne et te sourit. (Il n’y a rien de diabolique dans tout ça.) Le vent agite les arbres des quartiers résidentiels. Un petit bossu bleu de l’autre côté du miroir ? Je ne sais pas. Au bout de l’avenue une fille s’éloigne en traînant sa moto. Si elle continue dans la même direction elle arrivera à la mer. Elle arrivera très vite à la mer.
Roberto Bolaño
« Le président parlait toujours.
La séance du conseil général, qui avait commencé à sept heures, durait encore à dix heures du soir.
Le président disait :
« C’est des histoires. On n’a jamais très bien su ce qui s’était passé là-haut, et il y a vingt ans de ça, et c’est vieux. Le plus clair de la chose à mon avis c’est que voilà vingt ans qu’on laisse perdre ainsi de la belle herbe, de quoi nourrir septante bêtes tout l’été ; alors, si vous pensez que la commune est assez riche pour se payer ce luxe, dites-le ; mais, moi, je ne le pense pas, et c’est moi qui suis responsable... »
Notre président Maurice Prâlong, parce qu’il avait été nommé par les jeunes, et le parti des jeunes le soutenait ; mais il y avait le parti des vieux.
« C’est justement, disait Munier, tu es trop jeune. Nous, au contraire, on se rappelle. »
Alors il a raconté une fois de plus ce qui s’était passé, il y a vingt ans, dans ce pâturage d’en haut, nommé Sasseneire et il disait :
« On tient à notre herbe autant que vous, autant que vous on a souci des finances de la commune ; seulement l’argent compte-t-il encore, quand c’est notre vie qui est en jeu ? »
Ce qui fit rire ; mais lui :
« Que si, comme je dis, et je dis bien, et je redis...
– Allons ! disait le président... »
Les jeunes le soutenaient toujours, mais les vieux protestèrent encore ; et Munier :
« Je dis la vie, la vie des bêtes, la vie des gens...
– Allons, recommençait le président, c’est des histoires... Tandis que mon cousin Crittin est un homme sérieux, on aurait avec lui toute garantie. Et, comme je vous dis, ce serait septante bêtes au moins qui seraient casées pour tout l’été, quand on ne sait déjà plus comment les nourrir ici, à cause de toute cette herbe qui devient verte là-haut, pousse, mûrit, sèche, et personne pour en profiter... Vous n’auriez pourtant qu’à dire oui... »
Munier secoua la tête.
« Moi, je dis non. »
Plusieurs des vieux dirent non de même. Munier, de nouveau, s’était levé :
« L’affaire, voyez-vous, rapporterait à la commune cinq mille francs par an, dix mille francs, quinze mille francs, elle rapporterait cinquante mille francs par an que je dirais non quand même, et encore non, et toujours non. Parce qu’il y a la vie des hommes, et pas seulement leur vie dans ce monde-ci, mais leur vie dans l’autre, et elle vaut mieux que l’or qu’on pourrait entasser, dût-il monter plus haut que le toit des maisons... »
Le parti des jeunes l’a interrompu.
Ils disaient : « C’est bon, on n’a qu’à voter ! »
Il y en avait qui tiraient leurs montres :
« Depuis trois heures qu’on parle de ça !... Qui est-ce qui est pour ? Qui est-ce qui est contre ? »
Ils votèrent d’abord pour savoir si on allait voter, en levant la main ; puis ils votèrent par oui et non.
« Ceux qui votent oui lèvent la main », dit le président.
Il y eut 58 mains qui se levèrent, et 33 seulement qui ne se sont pas levées. »
Charles-Ferdinand Ramuz, La grande peur dans la montagne, 1926.
« À l’ami qui s’y était essayé en conscience et échoua et qui, depuis, s’efforça difficilement, l’aveu s’était arrêté, exténué, tant il avait craint de le voir expirer sur ses lèvres. Il ne consentait à le souffler qu’avec peine, douloureusement, car pour peu que l’impuissance à croire était l’objet du constat, comment s’y serait-il résigné ? Il espérait encore se frayer un chemin pour l’y conduire, puisqu’à tout le moins il aurait aimé avoir la force de trouver les mots justes. Une semblable confession, témoignant de sa propre impossibilité, l’eût obligé à remonter le fil de sa mémoire et à reprendre depuis le début, maladroitement. À lui, cet ami qui n’est plus, nous avons manqué de répondre; nous aurions voulu alors lui dire qu’à nous aussi une gaucherie avait toujours déjà empêché d’accompagner ce mouvement qu’un jour notre cœur avait commencé d’esquisser. À nous, aussi, il s’était déposé « comme un bœuf sur la langue » chaque fois qu’à table et en société nous nous mettions à parler « religion ». Au milieu des athées, nous ignorions par où commencer ; au milieu des croyants, c’est nous qui ne nous y retrouvions plus. La bouche s’entrouvrait, hésitait, balbutiait ; le dépit la refermait. Le plus simple était de repousser à un autre jour, d’attendre que l’urgence nous y accule. À présent qu’il faut s’y résoudre, nous ne sommes toujours pas prêts, encore démunis face aux contradictions qui nous habitent dans l’intime. Mais puisque nous en sommes là, acceptons notre propre maladresse et prions le lecteur d’aller outre également. Appuyons même le trait et proposons de l’écrire noir sur blanc plutôt que de le murmurer à voix basse et honteusement. Reconnaissons que nous ne savons plus croire.
Non pas qu’auparavant les hommes croyaient mieux. Ne laissons pas se glisser dans nos propos un soupçon de nostalgie pour les anciens temps parce que la créance y aurait été plus assurée et parfois de bonne tenue. Il a toujours été difficile de croire ; c’était une épreuve de se tenir fermement dans la foi professée. Et l’histoire nous enseigne combien les hommes ont cru fort mal et en tous sens, avec une imagination qui passe la nôtre et surprend par ses caprices. Mais l’enfant que nous fûmes se souvient également que croire lui était spontané, simple et naturel comme la vie qui lui avait été donnée ; et il fallait plutôt refréner son élan, qui l’entraînait trop vite et trop loin, et lui interdisait de concevoir ce qu’il appréhendait avec la clarté requise. Ce n’est que plus tard, après quelques échecs, quand il se ravise, qu’il apprend à se défier des certitudes sur lesquelles il s’était appuyé pour se mettre debout. »
Camille Riquier, Nous ne savons plus croire, 2020.
« Quel sens donner à cet amour des humbles ? On n’a certes pas affaire ici à de la littérature « sociale ». L’idée même aurait été inconcevable. La clé de l’affaire réside, je crois, comme si souvent avec la culture antique, dans le plaisir et dans le jeu. Les Anciens prenaient plaisir à s’évader un instant des cités, parfois des mégapoles hellénistiques, dans des « confins » rêvés. Et ils trouvaient un autre plaisir, en inversant la hiérarchie traditionnelle de la poésie archaïque et classique, à mettre au centre de la scène les gens des marges, en leur faisant parler une langue littéralement inouïe, mêlant les mots les plus grossiers, voire les plus obscènes, et la langue de l’épopée.
Les bergers, « derniers » des hommes, hantent les terres « dernières », dans la compagnie – comme toujours dans le monde antique – des dieux. On ne rappellera jamais assez que le polythéisme antique est une religion de l’immanence. Dans les eskhatiai, on risque de croiser Pan, les Nymphes des sources, auxquelles il faut prendre garde (le jeune Hylas l’apprendra à ses dépens), ou encore Artémis chasseresse.
Ce monde combine inextricablement la réalité sociale et l’imagination souveraine du poète. Par une immense enquête comparant les poèmes de Théocrite aux chansons de bergers de l’Italie et de la Grèce prémodernes, un récent livre d’Emanuele Lelli a apporté la démonstration de ce que les Bucoliques de Théocrite ne sont pas, pour citer là encore Flaubert, « tombées du ciel comme un aérolithe ». Elles s’ancrent très certainement dans une expérience sociale. Cette expérience a été – et cela, c’est l’alchimie propre au verbum mirificum poétique – transmuée en un univers de pure imagination, celui de la bucolique. Univers, donc, créé de toutes pièces par Théocrite, et qui va hanter non seulement toute l’Antiquité, y compris à travers les versions latines qu’en donneront Virgile et Ovide, mais encore, après être passé par Byzance, toute l’Europe, de la Renaissance au romantisme et au-delà. L’histoire des réceptions européennes de Théocrite est encore à écrire, qui nous mènerait du Lycidas de Milton aux Chansons de Bilitis de Pierre Louÿs, en passant par Coleridge, Keats, Leopardi ou encore Nietzsche.
Cet univers bucolique, tâchons de le définir plus précisément. Nous en avons planté le décor : les eskhatiai, ces espaces sauvages des confins, avec les puissances surnaturelles qui les hantent, dieux et déesses. Que s’y passe-t-il ? Du plaisir et de la violence. Plaisir du chant, plaisir de l’amour, mais aussi violence de l’amour et violence des dieux. C’est entre ces quatre pôles – chant, éros, violence et dieux – que se joue – car c’est toujours un jeu, aussi tragique soit-il – la vie bucolique, vouée tour à tour à la joie et à la perte. Si j’ai dit plus haut que Théocrite me paraissait résumer le paganisme, c’est parce que je crois en effet qu’il a su donner là une forme esthétique, c’est-à-dire nette, visuelle, imaginaire, aux rêves confus qui habitaient l’âme païenne. De sorte qu’il n’y a pas à mon sens de meilleure introduction à cet univers sensible détruit par le christianisme. »
Pierre Vesperini, introduction aux Magiciennes et autres idylles de Théocrite.
« Je dois être reconnaissant à mes premières rencontres d'étudiant avec les juristes universitaires de m'avoir infligé la leçon inattendue, que j'avalai comme une potion : concevoir l'ensemble des principes et des règles comme un mécanisme dont on apprend le mode d'emploi. J'accédai brutalement a une réalité nouvelle.
Le seul décorum était le cadre solennel de salles de cours, où les professeurs portant la toge ressemblaient aux juges d'un Tribunal investi du droit du dernier mot.
J'eus d'abord l'impression d'entendre une succession de sermons, sans le style orné des prédicateurs de mon enfance. Mais après quelques jours de désarroi, je pris le pli... me laissant imprégner de notions juridiques dictées comme des vérités premières.
Je fis ainsi connaissance de l'enseignement codificateur du droit français. J'eus grand mal à me soumettre à cet esprit déductif, imposé par le texte quasi sacré enseigné par mon premier professeur-exégète : le Code civil de 1804, à peine retouché à l'époque.
J'allais être soulagé l'année suivante en découvrant l'autre point de vue, l'esprit inductif des décisions du Conseil d'État, cet air de liberté que m'avait déjà apporté l'initiation à la casuistique des Romains, l'authentique « jurisprudentia », terme latin plein de mystère à mon oreille et qui réconcilia, une fois pour toutes avec le droit.
Je fis alors retour vers ce Code, que j'avais détesté. Et plutôt que d'y voir un alignement militaire de textes, je m'entichais comme Stendhal de cette langue française à la Rousseau, m'emplissant la mémoire d'articles enchanteurs : 1134, 1382, 2279... Aujourd'hui chamboulé par une boulimie de précisions, ce Code jadis laconique devenu obèse, qui avait été une fierté politique des Français, a des allures de symptôme social, à la mesure du déclin de l'État.
Les disciplines juridiques devinrent pour moi engageantes, par la grâce de la latinité si présente dans les Facultés d'après-guerre en Europe. Je convoitais de me hisser jusqu'au concours spécialisé en droit romain. Mais en cette province où j'étudiais, je devais d'abord vaincre mes entraves subjectives et sociales, sans compter le scepticisme combatif de professeurs-historiens qui, malgré mes succès d'étudiant, m'accablèrent de leur doute : « on ne recrute pas, me dit l'un, de candidats au rabais ! ». Ce ton alarmant fit tomber ma timidité ! Je n'imaginais pas qu'un jour le prophète de malheur allait m'encombrer de son repentir...
Comme tant de jeunes Français de ce temps-là, je pris mon baluchon vers la capitale, où m'attendait un maître exigeant et bienveillant, Gabriel le Bras, dont la stricte érudition et le penchant musical me furent présage favorable. Je goûtais d'être libre, mais comme un évadé. »
Pierre Legendre, L'avant dernier des jours. Fragments de quasi mémoires, 2021.
« Cher Nonagénaire,
ce petit livre pourrait commencer par la fiche signalétique de son destinataire, la vôtre. Médecin, ancien interne des hôpitaux, 90 ans, veuf, deux enfants, cinq petits-enfants, trois arrière-petits enfants.
Je vous écris parce que vos oreilles sont paresseuses et que certains sujets supportent mal le vacarme de la télévision.
Depuis la mort de votre épouse, vous vous sentez pareil au voyageur en salle d’embarquement. Vous faites des mots croisés la moitié du temps et vous consacrez l’autre à dormir. Vous prétendez ne vous poser, sur la vie et la mort, aucune question faute de pouvoir la résoudre. Vous êtes donc un voyageur singulier puisqu’une fois vos bagages enregistrés, et après avoir franchi le guichet magnétique, vous préférez ignorer votre destination.
Vous vous souvenez que pour ma part, à trente ans, j’ai vanté les vertus de la vieillesse dans un petit livre, en tentant d’illustrer l’idée que traiter de l’âge sans évoquer le mystère de la mort revenait à prononcer une conférence sur les bateaux à voile sans parler ni du vent ni de la mer. J’ai soixante ans et je n’ai pas changé d’avis.
Il sera donc question ici de ce que l’on trouve après la vie, si l’on y trouve quoi que ce soit, mais vous auriez mauvaise grâce à ne pas vous interroger là-dessus. D’abord parce que vous êtes né catholique. Ensuite parce que vous êtes devenu nonagénaire. Enfin parce que vous êtes médecin, et que, parmi les médecins, vous occupiez la position singulière de l’obstétricien qui peut assister à la naissance et à la mort en dix minutes. Parfois vous avez accueilli le dernier souffle d’un enfant juste après le premier. Pourtant, vous vous êtes obstiné à ne jamais considérer ni l’avant ni l’après.
Au fond vous êtes comme l’habitant d’une maison qui ne songerait pas à ouvrir les fenêtres. Vous êtes persuadé qu’il n’y a rien derrière les volets : pas de vue, pas de paysage, pas de route, rien. À quoi bon vérifier ? Vous savez qu’il n’y a rien.
Je vous entends bien. Mais pourquoi ne pas prendre la peine de vous lever un peu, de tirer le loquet, de l’entrouvrir légèrement, pour voir si, par hasard, il n’y a pas quelque chose quand même ? Vous ne voulez pas ?
Attendez, je vais le faire à votre place. »
Christian Combaz, Tous les hommes naissent et meurent un jour, 2015.
« Messieurs,
Quel est le sentiment qui attire sans cesse devant vous, et presque parmi vous, cette foule empressée et choisie, depuis l’époque déjà bien ancienne où vous avez résolu de lui ouvrir ce sanctuaire des lévites qui croient sincèrement à la religion des lettres ; cet atelier des artisans de la parole, comme les nomma l’un des plus illustres de vos prédécesseurs ? – Pourquoi le bruit remplace-t-il ici le grave silence des études ? Pourquoi l’agitation y fait-elle oublier, pour un moment, le calme des dissertations savantes ?– Le motif de cette curiosité religieuse n’est-il pas le désir de retrouver dans l’aspect de ceux dont on a lu les œuvres, ou dont on sait les actes mémorables, quelque chose des émotions qu’on avait puisées dans la lecture de leurs écrits et dans l’éclat de leurs actions ? N’est-ce pas l’ardeur de deviner sur des fronts si souvent cachés, quelle harmonie existe entre l’homme et son œuvre, entre ce créateur et ses créations ? Noble sentiment dont nous devons d’abord remercier nos concitoyens, nos amis et nos frères, généreuse intention d’une assemblée à la fois élégante et studieuse qui, par ses regards pensifs ou par ses gracieux sourires, semble dire à chacun de vous :
« – Vous êtes passagers, mais vos ouvrages nous restent. Vous avez vécu, vous avez travaillé pour nous ; nous n’ignorons pas votre vie, nous savons vos travaux: nous venons, pour une fois, jeter un regard sur vos traits, pour connaître comment y est tracée l’empreinte de vos labeurs, pour distinguer entre vous quels sont les hommes éminents dont nous devons honorer le passé, et ceux dont l’avenir nous promet encore de nouvelles splendeurs ; vous étes un corps illustre, nous sommes la nation. »
Eh bien ! puisque cette mère commune veut soulever votre voile et vient chercher la source de vos idées dans vos entretiens ; puisque le grand jour pénètre dans le cabinet des travailleurs et sur la table même du travail, que chacun de nous donc, tour à tour, révèle à tous quelques-uns des mouvements intérieurs de sa pensée et montre les secrets ressorts de ses œuvres. »
Alfred de Vigny, Discours de réception à l'Académie française, 1846.
« Étudiants et lettrés de toute espèce et de tout âge visent en général à l’information, non à la pénétration. Ils mettent leur honneur à avoir une notion de tout, de toutes les pierres, de toutes les plantes, de toutes les batailles, de toutes les expériences, de tous les livres sans exception. Que l’information soit seulement un moyen de pénétration, qu’elle ait par elle-même peu ou point de valeur, cela ne leur vient pas à l’idée ; ils ne songent pas que c’est la manière de penser qui caractérise la tête philosophique. En présence de l’importante érudition de ces savantasses, je me dis parfois : « Oh ! combien faut-il avoir eu peu à penser, pour avoir pu lire autant ! » Même quand on rapporte que Pline l’Ancien lisait ou se faisait lire constamment, à table, en voyage, au bain, je ne puis m’empêcher de me demander si les idées personnelles lui ont manqué à tel point, que les idées d’autrui dussent lui être infusées sans relâche : comme on présente un « consommé » à un phtisique, pour le maintenir en vie. Et la crédulité sans jugement de cet écrivain, non moins que son style souverainement rebutant, difficile à comprendre, qui a l’air de vouloir économiser le papier et sent les extraits de lectures, ne sont de nature à me donner une haute idée de sa faculté de penser.
Si lire et apprendre beaucoup est préjudiciable au penser personnel, écrire et enseigner beaucoup déshabitue de la clarté, et, par là même, de la profondeur du savoir et de la compréhension ; on n’a pas le temps de les acquérir. Alors les mots et les phrases doivent combler, dans le style, les lacunes de la connaissance. C’est cela, et non la sécheresse du sujet, qui rend la plupart des livres si ennuyeux. On prétend qu’un bon cuisinier pourrait donner du goût même à une vieille semelle de botte. Un bon écrivain peut, de même, rendre intéressant le sujet le plus aride.
Pour l’immense majorité des lettrés, le savoir est un moyen, non un but. Voilà pourquoi ils ne feront jamais rien de grand. Le savoir doit être un but pour celui qui le cultive, et tout le reste, même l’existence, seulement un moyen. Tout ce qu’on ne cultive pas pour la chose elle-même, on ne le cultive qu’à moitié, et la véritable excellence, dans les œuvres de tout genre, ne peut réaliser que ce qui a été produit pour soi-même, et non en vue de buts ultérieurs. De même, celui-là seul parviendra à des vues nouvelles et fondamentales, qui dirige ses études avec des idées personnelles, sans se soucier de celles des autres. Mais les lettrés, en général, étudient dans le dessein de pouvoir enseigner et écrire. Aussi leur tête ressemble-t-elle à un estomac et à des intestins qui rejettent les aliments sans les digérer. Pour cette raison, leur enseignement et leurs écrits seront aussi de peu d’utilité. Ce n’est pas avec des déjections non digérées, mais seulement avec le lait qui s’est isolé du sang même, qu’on peut nourrir les autres. »
Arthur Schopenhauer, Parerga et Paralipomena, 1851. Traduit de l'allemand par Auguste Dietrich.
« Où l’auraient porté son intelligence ondoyante, sa sensibilité d’écorché vif, sa curiosité dévorante s’il n’avait opté pour l’irréparable, assumant le poids d’une défaite qui n’était ni entièrement ni exclusivement la sienne ? Est-ce en raison de ce choix que son œuvre littéraire la moins politisée et la plus réussie, du Feu follet à La Comédie de Charleroi, n’a toujours pas droit aux honneurs de la Pléiade alors qu’ils ont été accordés depuis longtemps aux romans de Céline et de Malraux, et plus récemment d’Aragon – y compris à ces Communistes, soigneusement retouchés par l’auteur pour les rendre présentables ? S’il s’était éteint d’une mort naturelle, en 1932 ou en 1933, avant le délire doriotiste, quel lecteur contemporain, découvrant Mesure de la France, GenèveouMoscou ou L’Europe contre les patries, ne lui accorderait une place de choix aux côtés d’Emmanuel Berl, Bertrand de Jouvenel ou du premier Raymond Aron, parmi les pourfendeurs des erreurs de Versailles et de la course aveugle du continent vers un nouveau désastre ?
Hélas, aucun de ces essais n’est aujourd’hui disponible en édition courante et ils sont généralement ignorés même des lecteurs des œuvres romanesques de Drieu. La publication, il y a quelques années, du Journal complet des années quarante et de la correspondance avec sa première épouse semble avoir compliqué les choses, au lieu de contribuer à les éclaircir. Ces textes saisissants, édités avec un admirable souci scientifique, auraient pu aider à distinguer enfin entre phobie et réalité dans ses partis pris idéologiques, à comprendre la soif d’absolu que Drieu, proche en cela de Pavese et Pasolini, enrobait des apparences les plus funestes pour mieux se condamner au malheur et à l’opprobre. Du mauvais usage des livres... quand on veut susciter le scandale auprès d’un public nourri de morceaux soigneusement choisis. Les lignes que Philippe de Saint-Robert a consacrées au Montherlant du Solstice de juin publié en 1941 valent autant, sinon plus, pour le Drieu d’alors : « Simplement, il est apparu qu’il ne fallait pas [...] avoir dit cela dans le moment où ce fut dit. Ces conditions ne sont pas celles de l’écrivain et son rêve éveillé est toujours puni par un peuple qui, dans le même temps, rêvait endormi, et s’éveille après que ses ennemis lui ont passé sur le corps : terrible peuple à ce moment-là, faisant payer sa médiocrité aux témoins ! »
Drieu s’est acharné, incontestablement, à incarner le plumitif dévoyé à vocation suicidaire, cet être « lâche, mou au crâne énorme et bosselé, cette valise vide... » que Sartre – modèle, il est vrai, de beauté physique et morale – dénonçait avec délices dans Les Lettres françaises clandestines en avril 1943. Mais qui donc a pris la peine de regarder sous le masque pour constater qu’en se défigurant par haine de soi, Drieu se confessait en enfant triste d’un siècle fou, refusant la grâce et le pardon, attendant jusqu’au bout des certitudes qu’aucun vainqueur, aucune foi, pas même le fascisme, ne pouvaient lui fournir ? Il est bien plus rassurant de retenir l’idée du dandy faiblard égaré dans la pègre de l’Occupation, familier des Standartenführer glaçants et femmes fatales, coupes de champagne et nerfs de bœuf, transactions au marché noir et délations de corbeaux ! »
Maurizio Serra, Les frères séparés, Drieu la Rochelle, Aragon, Malraux face à l'Histoire, 2008. Traduit de l'italien par Carole Cavarella.
« C’était le dimanche matin, à l’heure de la messe. La place de Saint-Pierre montrait un caractère hésitant : ici, encore la province ; là, déjà une station balnéaire. A côté d’une maison de bourgeois de campagne aux volets mi-clos, s’ouvrait un bazar rempli de filets de pêche et de coquillages coloriés. Il y avait aussi un café où étaient assis les baigneurs les plus modestes dont la plupart n’allaient pas à la messe, mais en attendaient la sortie avec une curiosité dissimulée.
Quelques voitures attendaient : un assez beau landau, deux breaks, des victorias et aussi des carrioles de paysans.
Les portes de l’église s’ouvrirent. Une nombreuse bourgeoisie émergea à la lumière dans tous ses atours. Les dames avaient de grandes bottines jaunes, des robes de soie claire, des chapeaux à fleurs ; les messieurs avaient des bottines jaunes ou des souliers blancs, des chapeaux de paille et des gilets blancs.
On se saluait, on bavardait par petits groupes à jamais séparés. D’un groupe à l’autre on s’observait, on se comparait. L’arrogance et le dédain rencontraient à mi-chemin l’humilité et l’envie. C’est un moment de grande épreuve pour le rang social que les vacances dans les stations estivales ; c’est une occasion de rapprochement et aussi de plus inexorable partage pour vingt nuances de bourgeoisie.
Un vide respectueux se faisait autour de deux ou trois familles qui étaient nobles ou riches et qui s’offraient un instant aux regards du vulgaire avant de monter dans leurs voitures pour regagner leurs châteaux. Le vieux marquis de Sainte-Pience, seul, promenait sa majesté familière par toute la place.
L’abbé Maurois sortit sur la place. Ce n’était pas lui qui avait dit la messe basse de onze heures, mais un prêtre de Paris en villégiature sur la côte. Il se dirigea vers un groupe à l’écart où se confinaient les naturels du pays, distants et renfrognés, tout habillés de noir. La famille Le Pesnel y était mêlée. »
Pierre Drieu la Rochelle, Rêveuse bourgeoisie, 1937.
« Le soleil ne s’était pas encore levé. La mer et le ciel eussent semblé confondus, sans les mille plis légers des ondes pareils aux craquelures d’une étoffe froissée. Peu à peu, à mesure qu’une pâleur se répandait dans le ciel, une barre sombre à l’horizon le sépara de la mer, et la grande étoffe grise se raya de larges lignes bougeant sous sa surface, se suivant, se poursuivant l’une l’autre en un rythme sans fin.
Chaque vague se soulevait en s’approchant du rivage, prenait forme, se brisait, et traînait sur le sable un mince voile d’écume blanche. La houle s’arrêtait, puis s’éloignait de nouveau, avec le soupir d’un dormeur dont le souffle va et vient sans qu’il en ait conscience. Peu à peu la barre noire de l’horizon s’éclaircit : on eût dit que de la lie s’était déposée au fond d’une vieille bouteille, laissant leur transparence aux vertes parois de verre. Tout au fond, le ciel lui aussi devint translucide comme si un blanc sédiment s’en était détaché, ou comme si le bras d’une femme couchée sous l’horizon avait soulevé une lampe : des bandes de blanc, de jaune, de vert s’allongèrent sur le ciel comme les branches plates d’un éventail. Puis la femme invisible souleva plus haut sa lampe ; l’air enflammé parut se diviser en fibres rouges et jaunes, s’arracher à la verte surface dans une palpitation brûlante, comme les lueurs fumeuses au sommet des feux de joie. Peu à peu les fibres se fondirent en une seule masse incandescente ; la lourde couverture grise du ciel se souleva, se transmua en un million d’atomes bleu tendre. La surface de la mer devint lentement transparente ; les larges lignes noires disparurent presque sous ces ondulations et sous ces étincelles. Le bras qui tenait la lampe l’éleva sans hâte : une large flamme apparut enfin. Un disque de lumière brûla sur le rebord du ciel, et la mer tout autour ne fut plus qu’une seule coulée d’or.
La lumière frappa tour à tour les arbres du jardin, et les feuilles devenues transparentes s’éclairèrent l’une après l’autre. Un oiseau gazouilla, très haut ; il y eut un silence ; plus bas, un autre oiseau reprit le même chant. Le soleil rendit aux murs leurs arêtes tranchantes, le bout de l’éventail du soleil s’appuya contre un store blanc ; le doigt du soleil marqua d’ombres bleues un bouquet de feuilles près d’une fenêtre de chambre à coucher. Le store frémit doucement, mais tout dans la maison restait vague et sans substance. Au-dehors, les oiseaux chantaient leurs mélodies vides. »
Virginia Woolf, Les Vagues, 1931. Traduit de l'anglais par Marguerite Yourcenar.
« C’était envie de voyager, rien de plus ; mais à vrai dire une envie passionnée, le prenant en coup de foudre, et s’exaltant jusqu’à l’hallucination. Son désir se faisait visionnaire, son imagination, qui n’avait point encore reposé depuis le travail du matin, inventait une illustration à chacune des mille merveilles, des mille horreurs de la terre, que d’un coup elle tâchait de se représenter : il voyait — il le voyait — un paysage, un marais des tropiques, sous un ciel lourd de vapeurs, moite, exubérant et monstrueux, une sorte de chaos primitif fait d’îles, de lagunes et de bras de rivière charriant du limon ; d’une profusion de fougères luxuriantes, d’un abîme végétal de plantes grasses, gonflées, épanouies en fantastiques floraisons, il voyait d’un bout à l’autre de l’horizon surgir des palmiers aux troncs velus ; il voyait des arbres aux difformités bizarres jeter en l’air des racines qui revenaient ensuite prendre terre, plonger dans l’ombre et l’éclat d’un océan aux flots glauques et figés, où, entre des fleurs flottant à la surface, blanches comme du lait et larges comme des jattes, des oiseaux exotiques au bec informe se tenaient sur les bas-fonds, le cou rentré dans les ailes, l’oeil de côté et le regard immobile ; il voyait étinceler les prunelles d’un tigre tapi entre les cannes noueuses d’un fourré de bambous — et il sentit son coeur battre plus fort, d’horreur et d’énigmatique désir. Puis la vision s’évanouit ; et secouant la tête, Aschenbach reprit sa promenade au long de la palissade et des monuments funéraires.
Il n’avait, tout au moins depuis qu’il pouvait explorer le monde, en tirer profit et en jouir à sa guise, considéré les voyages que comme une mesure d’hygiène qu’il lui fallait ça et là prendre en se faisant violence. Trop occupé aux tâches que lui proposaient son Moi et le Moi européen, trop grevé par l’obligation de produire, trop peu enclin à se distraire pour goûter en dilettante le chatoiement du monde des apparences, il s’était jusque-là aisément contenté de l’image que chacun peut se faire de la surface du globe sans beaucoup bouger de son cercle, et la tentation ne lui était jamais venue de quitter le continent. Et puis, sa vie lentement commençait à décliner ; une appréhension d’artiste de ne pas finir, le souci de penser que l’horloge pourrait s’arrêter avant qu’il se fût réalisé et pleinement donné — cela n’était plus un fantasme qu’on écarte d’un geste de la main —, il avait presque entièrement arrêté les limites sensibles de son existence à cette belle ville, devenue sa ville, et au coin de campagne rude où il s’était installé dans la montagne, et où il passait les pluvieux étés. »
Thomas Mann, La mort à Venise, 1912. Traduit de l’allemand par Félix Bertaux et Charles Sigwalt.
« Le vaisseau vibre, coque, vergues et membrures, ainsi qu’on peut voir un cheval de la tête aux pieds tout parcouru de frissons. Croyant que je m’inquiète, le proreute m’adresse un signe : par là il tente de me faire comprendre que la barre répond bien au vent et que le pilote sait habilement tirer profit du jeu des forces contraires. Ce qui fait bien sûr travailler le bateau mais lui donne aussi sa pleine vitesse. En effet, à la moindre variation de l’inclinaison du gouvernail, que ce soit d’un côté ou de l’autre, aussitôt la proue se déplace le long de la ligne d’horizon. A chaque instant, et sans trop varier de cap, le pilote peut ainsi tâter le vent et s’assurer qu’il est au mieux dans son lit, que la voile ne laisse rien échapper du souffle qui la tend. On a fait rentrer les rames, dont on ne se sera servi que pour sortir de l’abri du Portus et venir suffisamment au large pour éviter les courants qui longent la côte et auraient pu nous rabattre sur les roches. Le flot chuinte au ras de l’étrave et se referme en tourbillonnant juste à la verticale de la poupe, en un remous silencieux où de grosses bulles d’écume se mêlent à des morceaux d’algue et à divers débris que rejettent jusqu’ici les eaux du Tibre. De temps à autre, une vague plus forte gifle la proue et une gerbe d’embruns submerge le pont, provoquant d’éphémères et minuscules arcs-en-ciel. »
Alain Nadaud, La Mémoire d'Érostrate, 1992.
« Est-ce ici la région, le sol, le climat, dit alors l’archange perdu, est-ce ici le séjour que nous devons changer contre le Ciel, cette morne obscurité contre cette lumière céleste ? Soit ! puisque celui qui maintenant est souverain peut disposer et décider de ce qui sera justice. Le plus loin de lui est le mieux, de lui qui, égalé en raison, s’est élevé au-dessus de ses égaux par la force. Adieu, champs fortunés où la joie habite pour toujours ! Salut, horreurs ! salut, monde infernal ! Et toi, profond Enfer, reçois ton nouveau possesseur. Il t’apporte un esprit que ne changeront ni le temps ni le lieu. L’esprit est à soi-même sa propre demeure ; il peut faire en soi un Ciel de l’Enfer, un Enfer du Ciel. Qu’importe où je serai, si je suis toujours le même et ce que je dois être, tout, quoique moindre que celui que le tonnerre a fait plus grand ? Ici du moins nous serons libres. Le Tout-Puissant n’a pas bâti ce lieu pour nous l’envier ; il ne voudra pas nous en chasser. Ici nous pourrons régner en sûreté ; et, à mon avis, régner est digne d’ambition, même en Enfer ; mieux vaut régner dans l’Enfer que servir dans le Ciel. »
John Milton, Le Paradis perdu, 1667.
« Tous les mouvements naturels de l’âme sont régis par des lois analogues à celles de la pesanteur matérielle. La grâce seule fait exception.
Il faut toujours s’attendre à ce que les choses se passent conformément à la pesanteur, sauf intervention du surnaturel.
Deux forces règnent sur l’univers : lumière et pesanteur.
Pesanteur. – D’une manière générale, ce qu’on attend des autres est déterminé par les effets de la pesanteur en nous ; ce qu’on en reçoit est déterminé par les effets de la pesanteur en eux. Parfois cela coïncide (par hasard), souvent non.
Pourquoi est-ce que dès qu’un être humain témoigne qu’il a peu ou beaucoup besoin d’un autre, celui-ci s’éloigne ? Pesanteur.
S’il est vrai que la même souffrance est bien plus difficile à supporter par un motif élevé que par un motif bas : (les gens qui restaient debout, immobiles, de une à huit heures du matin pour avoir un œuf, l’auraient très difficilement fait pour sauver une vie humaine), une vertu basse est peut-être à certains égards mieux à l’épreuve des difficultés, des tentations et des malheurs qu’une vertu élevée. Soldats de Napoléon. De là l’usage de la cruauté pour maintenir ou relever le moral des soldats. Ne pas l’oublier par rapport à la défaillance. C’est un cas particulier de la loi qui met généralement la force du côté de la bassesse. La pesanteur en est comme un symbole. »
Simone Weil, La pesanteur et la grâce, 1940-1942.
« En déposant le sac en plastique plein de DDI au pied de mon lit, et qui s'y trouvait encore quand je me suis éveillé, déniant la possibilité d'un rêve, Jules me chuchota hâtivement : « Tu me jures de ne jamais dire comment tu l'as obtenu, j'ai juré moi-même, ça vient d'un protocole à double aveugle sur les doses faibles ou fortes, il y en a pour trois semaines, les références sur les sachets ont été arrachées pour qu'on ne puisse pas faire de recoupements. » Nous avions dîné ensemble chez Anna, on l'avait appelé au téléphone, il avait longuement parlé, puis il m'avait dit en aparté : « Ça y est, je vais l'avoir, il faut que je passe le prendre au Scorpio, une boîte sur les grands boulevards. » Corinne nous avait raccompagnés en voiture, j'avais dit à Jules devant Corinne : « Si tu repasses, je ne fermerai pas le verrou. » Ensuite, dans la voiture, Corinne avait demandé à Jules si c'était de la drogue qu'il allait chercher au Scorpio, où elle l'avait accompagné. Mais Jules n'a pas fait l'aller-retour comme prévu, j'avais eu raison de ne pas laisser la lumière allumée et de m'endormir sans l'attendre. Il avait fait dans la boîte une rencontre, « avec une poule » me dit-il quelques jours plus tard en employant cette expression de nos grands-pères, c'est la raison pour laquelle il n'était repassé avec le sac qu'à quatre heures du matin. Le produit avait été mis pour dissimulation dans une boîte de vitamines en perfusion, dont le mode d'emploi très compliqué me laissa perplexe le lendemain matin au moment de prendre le premier sachet. Il y a quelque chose de bouleversant à prendre un nouveau médicament, après avoir arrêté de prendre l'ancien qui était censé surseoir à ma mort, et après en avoir entendu parler pendant un an, chaque fois de façon contradictoire, parfois comme une vraie manne parfois comme un fléau : d'abord que ça allait sauver les malades, puis qu'on s'apercevait que ça les tuait, puis qu'on ne connaissait pas les doses et que c'était la raison pour laquelle ça avait tué des malades, qu'ils étaient déjà trop abîmés lorsqu'ils avaient commencé à prendre le produit, et finalement qu'il représentait quand même un espoir. »
Hervé Guibert, Le protocole compassionnel, 1991.