Обложка канала

Читаю вещи

Читаю литературу и поэзию на французском языке.

Читаю вещи

4 года назад
Открыть в
« Il n’était pas imposant, le fort Bastiani, avec ses murs bas, et il n’était pas beau non plus, ni pittoresque malgré ses tours et ses bastions ; il n’y avait absolument rien qui rachetât cette nudité, qui rappelât les choses douces de la vie. Et pourtant, comme la veille au soir, du fond de la gorge, Drogo le regardait, hypnotisé, et une inexplicable émotion s’emparait de son cœur. Et derrière, qu’y avait-il ? Par delà cet édifice inhospitalier, par delà ces merlons, ces casemates, ces poudrières, qui obstruaient la vue, quel monde s’ouvrait ? A quoi ressemblait ce Royaume du Nord, ce désert pierreux par où personne n’était jamais passé ? La carte, Drogo se le rappelait vaguement, indiquait de l’autre côté de la frontière une vaste zone où il n’y avait que très peu de noms, mais du haut du fort verrait-on au moins quelques localités, quelques champs, une maison, ou seulement la désolation d’une lande inhabitée ? Il se sentit brusquement seul : sa belle assurance de soldat si désinvolte jusqu’alors, tant qu’avaient duré les calmes expériences de la vie de garnison, tant qu’il avait eu une maison confortable, des amis joyeux à proximité, et les petites aventures nocturnes dans les jardins endormis, cette belle assurance et toute sa confiance en soi venaient tout d’un coup de lui faire défaut. Le fort lui paraissait un de ces univers inconnus auxquels il n’avait jamais sérieusement pensé pouvoir appartenir, non point parce qu’ils lui semblaient haïssables, mais parce qu’infiniment loin de sa vie habituelle. Un univers bien plus absorbant, sans autres splendeurs que celles de ses lois géométriques. » Dino Buzzati, Le désert des Tartares, 1940. Traduit de l'italien par Michel Arnaud.