Mes heures de tranquillité ne durèrent pas. Comme il est fréquent, l’orgueil blessé de Pierre se fatiguant de se mesurer à plus fort que lui, se retourna contre moi. Depuis mon divorce, il répétait à chaque occasion le même reproche : pourquoi, alors que j’avais une fille qui faisait des études, est-ce que je m’entêtais à travailler à mi-temps : « Mon vieux, dans la vie, faut faire des sacrifices ! C’est très bien, peut-être, de diriger une revue de littérature, ça te permet de rencontrer des gens, c’est bon pour ton amour-propre, mais tu as une fille, Antoine, tu es responsable de son avenir… Vous ne pouvez pas continuer à vivoter à la Grand’Mare, uniquement pour que tu te fasses plaisir avec ta petite revue, que personne ne lit ! Tu crois peut-être que je n’aurais pas préféré rester à Barcelone, plutôt que de vivre à Dieppe ? Mais quand tes parents sont tombés malades, je n’ai pas hésité à tout quitter ! Isabelle m’a dit : “Je veux aider Papa à s’occuper de Maman, on ne peut pas le laisser seul”, eh bien, j’ai tout de suite dit oui ; pourtant, j’étais heureux en Catalogne, on avait un grand appart, dans le quartier gothique, des tas d’amis, le soleil… Toi, c’est pareil : il faudrait que tu travailles à temps plein, et que vous quittiez les Hauts de Rouen, ou bien que tu loues un studio pour Blandine dans le centre-ville, elle a droit à ça… » Ma sœur s’interposa timidement en ma faveur, « il fait ce qu’il peut, c’est pas facile pour lui, depuis qu’Hélène l’a quitté » et Jérôme, indifférent, développa des idées de tolérance « chacun fait ce qu’il veut, laisse-le tranquille… De toute façon, Antoine a toujours été une feignasse, hein ? On ne le changera pas… Et puis, Blandine ne se plaint pas, à ce que je sache ? » Ma fille acquiesça, elle était heureuse de vivre à la Grand’Mare, elle n’était pas loin de la fac, tout allait bien.
« Elle ne va pas dire le contraire devant son père, répliqua Pierre, mais il est de notre devoir, à nous, de penser à Blandine et à son avenir, puisque son père ne le fait pas…
– Là, tu exagères, contesta Isabelle.
– J’exagère, oui, j’exagère, mais c’est parce que je l’aime bien, moi, Blandine, j’ai pas envie qu’elle croupisse à la Grand’Mare… Je suis comme ça…
– Mais la Grand’Mare, répliquai-je, c’est la diversité ! Il y a toutes les populations, des Géorgiens, des Russes, des Afghans, des Congolais, des Maliens, des Marocains, c’est d’une richesse culturelle incroyable, le visage de l’avenir. J’ai l’impression que c’est ça qui te gêne ?
– Alors là, pas du tout ! pas du tout ! Au contraire… J’ai tout de même vécu à Barcelone… Si y’en a un qui n’est pas raciste, c’est bien moi… Dès les années 80, j’ai porté le badge “touche pas à mon pote”… Alors là, elle est bien bonne ! Moi qui vote à gauche depuis toujours !
– Du coup, je ne comprends pas : pourquoi veux-tu que je quitte la Grand’Mare ?
– Tu sais très bien que c’est dangereux… L’architecture démentielle, la misère des ghettos, des types au chômage, la drogue qu’ils sont obligés de vendre pour survivre… Et puis les tensions… Les fachos qui créent une atmosphère de pogroms… Non, ce n’est pas une vie pour Blandine ! Ta revue, laisse-la à un autre collaborateur, et mets-toi enfin à travailler… »
Patrice Jean, Tour d'ivoire, 2019