« Zomia est un terme récent, employé pour désigner grosso modo tous les territoires situés à des altitudes supérieures à environ 300 mètres, des hautes vallées du Vietnam aux régions du nord-est de l’Inde, et traversant cinq pays d’Asie du Sud-Est (le Vietnam, le Cambodge, le Laos, la Thaïlande, et la Birmanie) ainsi que quatre provinces chinoises (le Yunnan, le Guizhou, le Guangxi et certaines parties du Sichuan). Il s’agit d’une étendue de 2,5 millions de kilomètres carrés abritant environ 100 millions de personnes appartenant à des minorités d’une variété ethnique et linguistique tout à fait sidérante. D’un point de vue géographique, la région est aussi appelée massif continental du Sud-Est asiatique. Comme cet immense territoire se trouve à la périphérie de neuf États et au centre d’aucun, dans la mesure où il est également à cheval sur les découpages régionaux courants (Asie du Sud-Est, Asie de l’Est, Asie du Sud), et puisque enfin ce qui le rend intéressant est sa diversité écologique ainsi que sa relation aux États, il représente un nouvel objet d’étude, une sorte de chaîne des Appalaches internationale, et une nouvelle manière d’étudier les aires régionales.
La thèse que je défends ici est à la fois simple, osée, et polémique. La Zomia est la dernière région du monde dont les peuples n’ont pas encore été complètement intégrés à des États-nations. Ses jours sont comptés. Il n’y a pas si longtemps, de tels peuples se gouvernant eux-mêmes représentaient la majorité de l’humanité. De nos jours, ils sont perçus par les royaumes des vallées comme « nos ancêtres vivants », « ce que nous étions avant de découvrir la culture du riz en rizière, le bouddhisme, et la civilisation ». Ici, au contraire, je défends l’idée que les peuples des hauteurs doivent plutôt être approchés comme des communautés de fuyards, de fugitifs, de délaissés qui ont, au cours des deux derniers millénaires, tenté de se soustraire aux différentes formes d’oppression que renfermaient les projets de construction étatique à l’œuvre dans les vallées – esclavage, conscription, impôts, corvées, épidémies, guerres. La plupart des territoires où résident ces peuples peuvent fort à propos être appelés « zones-refuge » ou zones morcelées.
Pratiquement tout, dans les modes de vie, l’organisation sociale, les idéologies et (de manière plus controversée) les cultures principalement orales de ces peuples, peut être lu comme des prises de position stratégiques visant à maintenir l’État à bonne distance. Leur dispersion physique sur des terrains accidentés, leur mobilité, leurs pratiques de cueillette, leurs structures de parenté, leurs identités ethniques malléables ainsi que le culte que ces peuples vouent à des chefs prophétiques ou millénaristes, tout cela permet en effet d’éviter leur incorporation au sein d’États et d’éviter qu’eux-mêmes ne se transforment en États. La plupart d’entre eux ont au départ tenté de se soustraire à un État en particulier : l’État chinois han sous sa forme précoce. Un grand nombre de légendes des hauteurs comporte ainsi un élément de fuite. Les sources documentaires, qui restent certes largement spéculatives jusqu’à l’an 1500, sont suffisamment précises après cette date – notamment concernant les campagnes militaires fréquentes menées contre les peuplades des collines sous les dynasties Ming et Qing, qui ont culminé avec les soulèvements sans précédent dans le sud-ouest de la Chine au milieu du XIXe siècle et qui ont fait des millions de réfugiés. Les mouvements de fuite hors des États birman et thaï afin d’échapper à leurs expéditions esclavagistes sont également amplement documentés. »
James C. Scott, Zomia, ou l'art de ne pas être gouverné, 2009.