« Le vaisseau vibre, coque, vergues et membrures, ainsi qu’on peut voir un cheval de la tête aux pieds tout parcouru de frissons. Croyant que je m’inquiète, le proreute m’adresse un signe : par là il tente de me faire comprendre que la barre répond bien au vent et que le pilote sait habilement tirer profit du jeu des forces contraires. Ce qui fait bien sûr travailler le bateau mais lui donne aussi sa pleine vitesse. En effet, à la moindre variation de l’inclinaison du gouvernail, que ce soit d’un côté ou de l’autre, aussitôt la proue se déplace le long de la ligne d’horizon. A chaque instant, et sans trop varier de cap, le pilote peut ainsi tâter le vent et s’assurer qu’il est au mieux dans son lit, que la voile ne laisse rien échapper du souffle qui la tend. On a fait rentrer les rames, dont on ne se sera servi que pour sortir de l’abri du Portus et venir suffisamment au large pour éviter les courants qui longent la côte et auraient pu nous rabattre sur les roches. Le flot chuinte au ras de l’étrave et se referme en tourbillonnant juste à la verticale de la poupe, en un remous silencieux où de grosses bulles d’écume se mêlent à des morceaux d’algue et à divers débris que rejettent jusqu’ici les eaux du Tibre. De temps à autre, une vague plus forte gifle la proue et une gerbe d’embruns submerge le pont, provoquant d’éphémères et minuscules arcs-en-ciel. »
Alain Nadaud, La Mémoire d'Érostrate, 1992.