« Je dois être reconnaissant à mes premières rencontres d'étudiant avec les juristes universitaires de m'avoir infligé la leçon inattendue, que j'avalai comme une potion : concevoir l'ensemble des principes et des règles comme un mécanisme dont on apprend le mode d'emploi. J'accédai brutalement a une réalité nouvelle.
Le seul décorum était le cadre solennel de salles de cours, où les professeurs portant la toge ressemblaient aux juges d'un Tribunal investi du droit du dernier mot.
J'eus d'abord l'impression d'entendre une succession de sermons, sans le style orné des prédicateurs de mon enfance. Mais après quelques jours de désarroi, je pris le pli... me laissant imprégner de notions juridiques dictées comme des vérités premières.
Je fis ainsi connaissance de l'enseignement codificateur du droit français. J'eus grand mal à me soumettre à cet esprit déductif, imposé par le texte quasi sacré enseigné par mon premier professeur-exégète : le Code civil de 1804, à peine retouché à l'époque.
J'allais être soulagé l'année suivante en découvrant l'autre point de vue, l'esprit inductif des décisions du Conseil d'État, cet air de liberté que m'avait déjà apporté l'initiation à la casuistique des Romains, l'authentique « jurisprudentia », terme latin plein de mystère à mon oreille et qui réconcilia, une fois pour toutes avec le droit.
Je fis alors retour vers ce Code, que j'avais détesté. Et plutôt que d'y voir un alignement militaire de textes, je m'entichais comme Stendhal de cette langue française à la Rousseau, m'emplissant la mémoire d'articles enchanteurs : 1134, 1382, 2279... Aujourd'hui chamboulé par une boulimie de précisions, ce Code jadis laconique devenu obèse, qui avait été une fierté politique des Français, a des allures de symptôme social, à la mesure du déclin de l'État.
Les disciplines juridiques devinrent pour moi engageantes, par la grâce de la latinité si présente dans les Facultés d'après-guerre en Europe. Je convoitais de me hisser jusqu'au concours spécialisé en droit romain. Mais en cette province où j'étudiais, je devais d'abord vaincre mes entraves subjectives et sociales, sans compter le scepticisme combatif de professeurs-historiens qui, malgré mes succès d'étudiant, m'accablèrent de leur doute : « on ne recrute pas, me dit l'un, de candidats au rabais ! ». Ce ton alarmant fit tomber ma timidité ! Je n'imaginais pas qu'un jour le prophète de malheur allait m'encombrer de son repentir...
Comme tant de jeunes Français de ce temps-là, je pris mon baluchon vers la capitale, où m'attendait un maître exigeant et bienveillant, Gabriel le Bras, dont la stricte érudition et le penchant musical me furent présage favorable. Je goûtais d'être libre, mais comme un évadé. »
Pierre Legendre, L'avant dernier des jours. Fragments de quasi mémoires, 2021.