« Cher Nonagénaire,
ce petit livre pourrait commencer par la fiche signalétique de son destinataire, la vôtre. Médecin, ancien interne des hôpitaux, 90 ans, veuf, deux enfants, cinq petits-enfants, trois arrière-petits enfants.
Je vous écris parce que vos oreilles sont paresseuses et que certains sujets supportent mal le vacarme de la télévision.
Depuis la mort de votre épouse, vous vous sentez pareil au voyageur en salle d’embarquement. Vous faites des mots croisés la moitié du temps et vous consacrez l’autre à dormir. Vous prétendez ne vous poser, sur la vie et la mort, aucune question faute de pouvoir la résoudre. Vous êtes donc un voyageur singulier puisqu’une fois vos bagages enregistrés, et après avoir franchi le guichet magnétique, vous préférez ignorer votre destination.
Vous vous souvenez que pour ma part, à trente ans, j’ai vanté les vertus de la vieillesse dans un petit livre, en tentant d’illustrer l’idée que traiter de l’âge sans évoquer le mystère de la mort revenait à prononcer une conférence sur les bateaux à voile sans parler ni du vent ni de la mer. J’ai soixante ans et je n’ai pas changé d’avis.
Il sera donc question ici de ce que l’on trouve après la vie, si l’on y trouve quoi que ce soit, mais vous auriez mauvaise grâce à ne pas vous interroger là-dessus. D’abord parce que vous êtes né catholique. Ensuite parce que vous êtes devenu nonagénaire. Enfin parce que vous êtes médecin, et que, parmi les médecins, vous occupiez la position singulière de l’obstétricien qui peut assister à la naissance et à la mort en dix minutes. Parfois vous avez accueilli le dernier souffle d’un enfant juste après le premier. Pourtant, vous vous êtes obstiné à ne jamais considérer ni l’avant ni l’après.
Au fond vous êtes comme l’habitant d’une maison qui ne songerait pas à ouvrir les fenêtres. Vous êtes persuadé qu’il n’y a rien derrière les volets : pas de vue, pas de paysage, pas de route, rien. À quoi bon vérifier ? Vous savez qu’il n’y a rien.
Je vous entends bien. Mais pourquoi ne pas prendre la peine de vous lever un peu, de tirer le loquet, de l’entrouvrir légèrement, pour voir si, par hasard, il n’y a pas quelque chose quand même ? Vous ne voulez pas ?
Attendez, je vais le faire à votre place. »
Christian Combaz, Tous les hommes naissent et meurent un jour, 2015.