« C’était le dimanche matin, à l’heure de la messe. La place de Saint-Pierre montrait un caractère hésitant : ici, encore la province ; là, déjà une station balnéaire. A côté d’une maison de bourgeois de campagne aux volets mi-clos, s’ouvrait un bazar rempli de filets de pêche et de coquillages coloriés. Il y avait aussi un café où étaient assis les baigneurs les plus modestes dont la plupart n’allaient pas à la messe, mais en attendaient la sortie avec une curiosité dissimulée.
Quelques voitures attendaient : un assez beau landau, deux breaks, des victorias et aussi des carrioles de paysans.
Les portes de l’église s’ouvrirent. Une nombreuse bourgeoisie émergea à la lumière dans tous ses atours. Les dames avaient de grandes bottines jaunes, des robes de soie claire, des chapeaux à fleurs ; les messieurs avaient des bottines jaunes ou des souliers blancs, des chapeaux de paille et des gilets blancs.
On se saluait, on bavardait par petits groupes à jamais séparés. D’un groupe à l’autre on s’observait, on se comparait. L’arrogance et le dédain rencontraient à mi-chemin l’humilité et l’envie. C’est un moment de grande épreuve pour le rang social que les vacances dans les stations estivales ; c’est une occasion de rapprochement et aussi de plus inexorable partage pour vingt nuances de bourgeoisie.
Un vide respectueux se faisait autour de deux ou trois familles qui étaient nobles ou riches et qui s’offraient un instant aux regards du vulgaire avant de monter dans leurs voitures pour regagner leurs châteaux. Le vieux marquis de Sainte-Pience, seul, promenait sa majesté familière par toute la place.
L’abbé Maurois sortit sur la place. Ce n’était pas lui qui avait dit la messe basse de onze heures, mais un prêtre de Paris en villégiature sur la côte. Il se dirigea vers un groupe à l’écart où se confinaient les naturels du pays, distants et renfrognés, tout habillés de noir. La famille Le Pesnel y était mêlée. »
Pierre Drieu la Rochelle, Rêveuse bourgeoisie, 1937.