« Quel sens donner à cet amour des humbles ? On n’a certes pas affaire ici à de la littérature « sociale ». L’idée même aurait été inconcevable. La clé de l’affaire réside, je crois, comme si souvent avec la culture antique, dans le plaisir et dans le jeu. Les Anciens prenaient plaisir à s’évader un instant des cités, parfois des mégapoles hellénistiques, dans des « confins » rêvés. Et ils trouvaient un autre plaisir, en inversant la hiérarchie traditionnelle de la poésie archaïque et classique, à mettre au centre de la scène les gens des marges, en leur faisant parler une langue littéralement inouïe, mêlant les mots les plus grossiers, voire les plus obscènes, et la langue de l’épopée.
Les bergers, « derniers » des hommes, hantent les terres « dernières », dans la compagnie – comme toujours dans le monde antique – des dieux. On ne rappellera jamais assez que le polythéisme antique est une religion de l’immanence. Dans les eskhatiai, on risque de croiser Pan, les Nymphes des sources, auxquelles il faut prendre garde (le jeune Hylas l’apprendra à ses dépens), ou encore Artémis chasseresse.
Ce monde combine inextricablement la réalité sociale et l’imagination souveraine du poète. Par une immense enquête comparant les poèmes de Théocrite aux chansons de bergers de l’Italie et de la Grèce prémodernes, un récent livre d’Emanuele Lelli a apporté la démonstration de ce que les Bucoliques de Théocrite ne sont pas, pour citer là encore Flaubert, « tombées du ciel comme un aérolithe ». Elles s’ancrent très certainement dans une expérience sociale. Cette expérience a été – et cela, c’est l’alchimie propre au verbum mirificum poétique – transmuée en un univers de pure imagination, celui de la bucolique. Univers, donc, créé de toutes pièces par Théocrite, et qui va hanter non seulement toute l’Antiquité, y compris à travers les versions latines qu’en donneront Virgile et Ovide, mais encore, après être passé par Byzance, toute l’Europe, de la Renaissance au romantisme et au-delà. L’histoire des réceptions européennes de Théocrite est encore à écrire, qui nous mènerait du Lycidas de Milton aux Chansons de Bilitis de Pierre Louÿs, en passant par Coleridge, Keats, Leopardi ou encore Nietzsche.
Cet univers bucolique, tâchons de le définir plus précisément. Nous en avons planté le décor : les eskhatiai, ces espaces sauvages des confins, avec les puissances surnaturelles qui les hantent, dieux et déesses. Que s’y passe-t-il ? Du plaisir et de la violence. Plaisir du chant, plaisir de l’amour, mais aussi violence de l’amour et violence des dieux. C’est entre ces quatre pôles – chant, éros, violence et dieux – que se joue – car c’est toujours un jeu, aussi tragique soit-il – la vie bucolique, vouée tour à tour à la joie et à la perte. Si j’ai dit plus haut que Théocrite me paraissait résumer le paganisme, c’est parce que je crois en effet qu’il a su donner là une forme esthétique, c’est-à-dire nette, visuelle, imaginaire, aux rêves confus qui habitaient l’âme païenne. De sorte qu’il n’y a pas à mon sens de meilleure introduction à cet univers sensible détruit par le christianisme. »
Pierre Vesperini, introduction aux Magiciennes et autres idylles de Théocrite.