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Читаю вещи. Страница 12

Читаю литературу и поэзию на французском языке.

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    « Berlin, le 29 (nouveau calendrier) juin 1922 Cher Bori Cher Boris Leonidovitch ! La tentation de l’heure nocturne et la première impulsion surmontées, je vous écris dans la blanche lucidité du jour. J’ai laissé votre lettre refroidir en moi, je l’ai laissée s’ensevelir dans les décombres de deux jours – qu’en subsistera-t-il ? Et donc, de dessous les décombres : La toute première chose que j’ai perçue en balayant la page du regard : une contestation. Quelqu’un conteste, quelqu’un se fâche, quelqu’un exhorte à la réponse : je n’ai pas payé à quelqu’un. Mon cœur s’est serré de désespoir, d’inanité. – (Et ce sans avoir lu encore un seul mot.) Je lis (sans comprendre encore – qui) et, par-delà l’envolée d’une plume inconnue, je discerne en premier : rejeté. (Et mon : ah, c’est insupportable : « Évidemment, il s’agit de quelqu’un qui n’est pas content, qui s’indigne ! Oh, mon Dieu ! En quoi est-ce ma faute s’il a lu mes poèmes ! ») – Et c’est seulement à la fin de la deuxième page, à l’évocation de Tatiana Fiodorovna Scriabine que – comme un choc : Pasternak ! À présent, écoutez ! Un jour (en 1918, au printemps), nous étions assis vous et moi côte à côte à un dîner chez les Tsetline. Vous avez dit : « Je veux écrire un grand roman, avec de l’amour, avec une héroïne – comme Balzac. » Et j’ai pensé : « Comme c’est bien. Comme c’est juste. Comme c’est en dehors de tout amour-propre. – Un poète. » Et puis je vous ai lancé une invitation : « Je serai ravie, si » – vous n’êtes pas venu, parce qu’on ne désire jamais rien de nouveau dans son existence. » Boris Pasternak & Marina Tsvetaeva, Correspondance (1922-1936). Traduit du russe par Éveline Amoursky et Luba Jurgenson.
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    « 123. Si vous pensez que cet État omniprésent régente déjà trop votre vie maintenant, attendez seulement qu’il commence à légiférer sur le patrimoine génétique de vos enfants. Une telle législation sera indispensable dès lors qu’il y aura manipulation génétique des êtres humains, parce que celle-ci aurait des conséquences désastreuses si elle était pratiquée sans aucune règle. 124. On essaye habituellement de faire taire ce genre d’inquiétudes en parlant d’«éthique médicale». Mais aucun code d’éthique ne peut mettre la liberté à l’abri du progrès médical ; il ne ferait qu’empirer la situation, car il permettrait d’instaurer un contrôle légal sur la constitution génétique humaine. Certains (appartenant sans doute aux classes privilégiées) décideraient que telle ou telle application est «morale» et d’autres non, et ils imposeraient en pratique leurs propres valeurs en matière génétique à l’ensemble de la population. Même si un code était adopté démocratiquement, la majorité imposerait ses propres valeurs à toutes les minorités ayant une idée différente de ce que serait une utilisation «éthique» de l’ingénierie génétique. Le seul code d’éthique protégeant réellement la liberté serait celui qui interdirait toute ingénierie génétique, et il est bien certain qu’un tel code ne sera jamais adopté dans une société technologique. Un code tentant de limiter l’ingénierie génétique serait rapidement dépassé, parce que la tentation que représente l’immense pouvoir de la biotechnologie sera irrésistible ; en particulier du fait que nombre de ses applications (éradiquer les maladies physiques et mentales, modifier les gens pour qu’ils puissent survivre dans le monde d’aujourd’hui) apparaîtront comme indiscutablement bénéfiques à la plupart des gens. C’est inévitable : l’ingénierie génétique sera utilisée extensivement mais uniquement dans les domaines où son usage sera cohérent avec les besoins du système industriel-technologique. » Theodore Kaczynski, La société industrielle et son avenir (Unabomber Manifesto), 1995.
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    « Longtemps tenu pour norme de la culture française et trop exclusivement réduit à sa composante classique, le XVIIe siècle éclate aujourd’hui dans sa variété. Variété dans le temps, avec de curieuses alternances entre l’expression de l’inquiétude et la quête de la stabilité. Variété dans les idéaux, une ferveur religieuse aux manifestations elles-mêmes multiples allant de pair avec l’avènement d’un monde moderne aux fondements inéluctablement profanes. Variété dans les formes, où le souci d’une régularité procurant ses plus solides assises à la création se conjugue avec le sentiment de la complexité du vécu et de l’irréductible irrationalité de l’être. Mais toute cette variété s’inscrit dans l’unité d’un grand siècle français dont la lumière a puissamment éclairé toute la culture occidentale. Non pas unité figée, mais unité d’un mouvement, par lequel s’opère le passage d’une vision du monde symbolique et vitaliste au dépouillement d’un univers mathématisé, mécanisé, maîtrisé par l’observation rationnelle ; d’un humanisme érudit, transmis par l’école, à une connaissance vivante de l’homme, puisée dans le commerce du monde et des femmes, s’exprimant dans les modèles du héros et de l’“ honnête homme ” ; d’un art de l’éclat et de la surprise à l’imitation d’une nature dont l’écrivain veut en même temps procurer la stylisation et l’interprétation. C’est à une grande aventure de la conscience européenne que nous fait assister l’histoire littéraire du XVIIe siècle français. » Jean Mesnard, Précis de littérature française du XVIIe siècle, 1990.
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    « Le goût national a, comme les royaumes, des limites que fixe la langue, un chef-lieu où ses règles reçoivent la sanction : de là comme d’un centre partent les rayons qui éclairent les provinces de son empire, et qui s’affaiblissent nécessairement par la distance. Il en est autrement des sciences physiques. Ceux qui les cultivent suivent le même étendard. Ils marchent vers le même objet : la vérité de la nature dont l’impression fondée sur les seules jouissances qui distinguent l’homme de la brute ne peut être ni effacée par les préjugés de l’éducation, ni réglée par les opinions politiques, ni modifiée par la convention. Quelles que soient leurs mœurs, leur langage, leur habitation, ils ne forment tous qu’une même république ; ils n’ont qu’un trésor commun dont le dépôt appartient à qui veut s’en saisir pour en augmenter les richesses. Le point de la terre d’où il émane le plus de lumières devient le centre auquel ils sont forcés de correspondre. La communication est pour eux de premier besoin. L’intérêt fait disparaître toutes les distances. Les uns voyagent pour recueillir des faits, les autres méditent pour les leur expliquer ; une théorie entrevue sous un pôle vient acquérir sous un autre sa maturité. La vérité, si j’ose dire, n’est vérité que lorsqu’elle a subi la température de tous les climats ; il est dans l’histoire naturelle des objets que l’esprit ne peut contempler avec fruit qu’après avoir réuni toutes les traces des grandes révolutions dans toute la surface du globe. Cette passion de connaître établit un lien fraternel entre les savants de toutes les nations : si jamais les hommes s’accordent à porter toute leur activité vers le Bonheur commun, l’estime de la science de la Nature sera le signal de cette heureuse alliance. S’il règne un jour assez de concert entre tous les peuples pour que toutes les ressources de position soient mises à profit, pour que tous les moyens soient dirigés, pour qu’il n’y ait aucun effort de perdu, la science marchera à pas de géant dans cette carrière dont elle a commencé à apercevoir l’étendue par quelques découvertes de notre siècle. » Louis-Bernard Guyton de Morveau, Discours académique pour la Réception d’Angulo, 1785.
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    « Paul perçut toutes les tensions qui l’habitaient et décida de mettre en pratique les exercices du corps et de l’esprit que lui avait enseignés sa mère. Trois brèves inspirations déclenchèrent le processus : il tomba dans un état de perception flottante… ajusta sa conscience… dilatation aortique… hors du mécanisme non ajusté de la conscience… choix… enrichissement du sang et irrigation rapide des régions surchargées… nul ne peut obtenir nourriture-sécurité-liberté par le seul instinct… La conscience animale ne s’étend pas au-delà d’un instant donné, pas plus qu’elle n’admet la possibilité de l’extinction de ses victimes… L’animal détruit sans produire… Ses plaisirs, en demeurant au niveau des sensations, évitent le perceptuel… L’être humain a besoin d’une grille pour observer l’univers… Une conscience sélectivement ajustée, telle est cette grille… La perfection du corps résulte du flux nerveux et sanguin en accord avec une conscience précise des besoins cellulaires… êtres/cellules/choses… tout est non permanent, tout lutte pour le flux de permanence… Sans cesse la leçon se répétait dans la conscience flottante de Paul, encore et encore… À travers ses paupières closes, il perçut la clarté jaune de l’aube qui effleurait le rebord de la fenêtre de sa chambre. Il ouvrit les yeux sur le dessin familier des poutres du plafond et il entendit alors les échos de la vie fébrile du castel. » Frank Herbert, Dune, 1965. Traduit de l'anglais américain par Michel Demuth.
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    « Ce texte-ci peut-il devenir la marge d'une marge ? Où est passé le corps du texte quand la marge n'est plus une virginité secondaire mais une inépuisable réserve, l'activité stéréographique d'une tout autre oreille ? Déborde et fait craquer : d'une part oblige à compter dans sa marge plus et moins qu'on ne croit dire ou lire, déferlement qui tient à la structure de la marque (c'est le même mot que marche, comme limite, et que marge) ; d'autre part luxe le corps même des énoncés dans leur prétention à la rigidité univoque ou à la polysémie réglée. Vanne ouverte à une double entente ne formant plus un seul système. Cela ne revient pas seulement à reconnaître que la marge se tient dedans et dehors. La philosophie le dit aussi : dedans parce que le discours philosophique entend connaître et maîtriser sa marge, définir la ligne, cadrer la page, l'envelopper dans son volume. Dehors parce que la marge, sa marge, son dehors sont vides, sont dehors : négatif dont il n'y aurait rien à faire, négatif sans effet dans le texte ou négatif travaillant au service du sens, marge relevée (aufgehobene) dans la dialectique du Livre. On n'aura donc rien dit, en tout cas rien fait en déclarant « contre » la philosophie ou « de » la philosophie que sa marge est dedans ou dehors, dedans et dehors, à la fois l'inégalité de ses espacements internes et la régularité de sa bordure. Il faudrait à la fois, par des analyses conceptuelles rigoureuses, philosophiquement intraitables, et par l'inscription de marques qui n'appartiennent plus à l'espace philosophique, pas même au voisinage de son autre, déplacer le cadrage, par la philosophie, de ses propres types. Écrire autrement. Délimiter la forme d'une clôture qui n'ait plus d'analogie avec ce que la philosophie peut se représenter sous ce nom, selon la ligne, droite ou circulaire, entourant un espace homogène. Déterminer, tout contre le philosophème, l'intraitable qui l'empêche de calculer sa marge, par une violence limitrophe imprimée selon de nouveaux types. Manger la marge en luxant le tympan, le rapport à soi de la double membrane. Que la philosophie ne puisse plus s'assurer qu'elle a toujours maintenu son tympan. Question de maintenant : elle traverse tout le livre. Comment mettre la main au tympan et comment le tympan échapperait-il aux mains du philosophe pour faire au phallogocentrisme une impression qu'il ne reconnaisse pas, où il ne se retrouve plus, dont il ne puisse prendre conscience qu'après coup et sans pouvoir se dire tournant encore sur son propre gond : je l'aurai anticipé, d'un savoir absolu. » Jacques Derrida, Marges – de la philosophie, 1972.
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    « Je saisis la vipère par le cou, exactement au-dessus de la tête, et je serrai, voilà tout. Cette détente brusque, en ressort de montre qui saute hors du boîtier – et le boîtier, pour ma vipère, s’appelait la vie, – ce réflexe désespéré pour la première et pour la dernière fois en retard d’une seconde, ces enroulements, ces déroulements, ces enroulements froids autour de mon poignet, rien ne me fit lâcher prise. Par bonheur, une tête de vipère, c’est triangulaire (comme Dieu, son vieil ennemi) et montée sur cou mince, où la main peut se caler. Par bonheur, une peau de vipère, c’est rugueux, sec d’écailles, privé de la viscosité défensive de l’anguille. Je serrais de plus en plus fort, nullement inquiet, mais intrigué par ce frénétique réveil d’un objet apparemment si calme, si digne de figurer parmi les jouets de tout repos. Je serrais. Une poigne rose de bambin vaut un étau. Et, ce faisant, pour la mieux considérer et m’instruire, je rapprochais la vipère de mon nez, très près, tout près, mais, rassurez-vous, à un nombre de millimètres suffisant pour que fût refusée leur dernière chance à des crochets tout suintants de rage. Elle avait de jolis yeux, vous savez, cette vipère, non pas des yeux de saphir comme les vipères de bracelets, je le répète, mais des yeux de topaze brûlée, piqués noir au centre et tout pétillants d’une lumière que je saurais plus tard s’appeler la haine et que je retrouverais dans les prunelles de Folcoche, je veux dire de ma mère, avec, en moins, l’envie de jouer (et, encore, cette restriction n’est-elle pas très sûre !). Elle avait aussi de minuscules trous de nez, ma vipère, et une gueule étonnante, béante, en corolle d’orchidée, avec, au centre, la fameuse langue bifide – une pointe pour Eve, une pointe pour Adam, – la fameuse langue qui ressemble tout bonnement à une fourchette à escargots. » Hervé Bazin, Vipère au poing, 1948.
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    « Entre la plus lointaine étoile et nous, la distance, inimaginable, reste encore comme une ligne, un lien, comme un chemin. S'il est un lieu hors de toute distance, ce devait être là qu'il se perdait : non pas plus loin que toute étoile, ni moins loin, mais déjà presque dans un autre espace, en dehors, entraîné hors des mesures. Notre mètre, de lui à nous, n'avait plus cours : autant, comme une lame, le briser sur le genou. » Philippe Jaccottet, Leçons, 1969.
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    « C’est une si belle chose que la lumière, que Rembrandt, presque avec ce seul moyen, a fait des tableaux admirables. On ne conçoit point de rayons et d’obscurité qui appellent plus puissamment les regards. Il n’a, le plus souvent, représenté qu’une nature triviale, et cependant on ne regarde pas ses tableaux sans gravité et sans respect. Il se fait, à leur aspect, une sorte de clarté dans l’âme, qui la réjouit, la satisfait et la charme. Ils causent à l’imagination une sensation analogue à celle que produiraient les plus purs rayons du jour, admis, pour la première fois, dans les yeux ravis d’un homme enfermé jusque-là dans les ténèbres. Dans ses belles figures, comme son Rabbi, la lumière, il est vrai, n’est plus l’objet principal dont l’imagination soit occupée ; mais elle est encore le principal moyen employé par l’artiste pour rendre le sujet frappant. C’est elle qui dessine ces traits, ces cheveux, cette barbe, ces rides et ces sillons qu’a creusés le temps. Ce que Rembrandt a fait avec le clair-obscur, Rubens l’a fait avec l’incarnat. Rubens a régné par les couleurs, comme Rembrandt par la lumière. L’un savait rendre tout éclatant, l’autre tout illuminer ; l’un est splendide, l’autre est magique ; et si l’âme n’est pas toujours charmée par eux, l’œil humain leur doit, du moins, ses plus brillantes illusions. » Joseph Joubert
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    « J'ai cherché l'Amérique sidérale, celle de la liberté vaine et absolue des freeways, jamais celle du social et de la culture — celle de la vitesse désertique, des motels et des surfaces minérales, jamais l'Amérique profonde des mœurs et des mentalités. J'ai cherché dans la vitesse du scénario, dans le réflexe indifférent de la télévision, dans le film des jours et des nuits à travers un espace vide, dans la succession merveilleusement sans affect des signes, des images, des visages, des actes rituels de la route, ce qui est le plus proche de l'univers nucléaire et énucléé qui est virtuellement le nôtre jusque dans les chaumières européennes. J'ai cherché la catastrophe future et révolue du social dans la géologie, dans ce retournement de la profondeur dont témoignent les espaces striés, les reliefs de sel et de pierre, les canyons où descend la rivière fossile, l'abîme immémorial de lenteur que sont l'érosion et la géologie, jusque dans la verticalité des mégalopoles. Cette forme nucléaire, cette catastrophe future, je savais tout cela à Paris. Mais pour la comprendre, il faut prendre la forme du voyage, qui réalise ce que Virilio dit être l'esthétique de la disparition. Car la forme désertique mentale grandit à vue d'œil, qui est la forme épurée de la désertion sociale. La désaffection trouve sa forme épurée dans le dénuement de la vitesse. Ce que la désertion ou l'énucléation sociale a de froid et de mort retrouve ici, dans la chaleur du désert, sa forme contemplative. Le transpolitique trouve là, dans la transversalité du désert, dans l'ironie de la géologie, son espace générique et mental. L'inhumanité de notre monde ultérieur, asocial et superficiel, trouve d'emblée ici sa forme esthétique et sa forme extatique. Car le désert n'est que cela : une critique extatique de la culture, une forme extatique de la disparition. » Jean Baudrillard, Amérique, 1997.
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    « Jusqu’à une date récente, j’avais vraiment abandonné l’idée de publier mon travail de mon vivant. De temps à autre cette idée se voyait pourtant ranimée, principalement du fait que je ne pouvais pas ignorer que les résultats auxquels j’étais parvenu et que j’avais divulgués dans des cours, des écrits et des discussions, avaient été fréquemment mécompris et qu’ils circulaient sous une forme plus ou moins édulcorée et mutilée. Cela piquait ma vanité, et j’avais quelque peine à la calmer. Il y a quatre ans, j’ai eu l’occasion de relire mon premier livre (le Tractatus logico-philosophicus) et d’en expliquer les pensées. Il m’est alors apparu soudain que je devais publier ces anciennes pensées en même temps que les nouvelles, car ces dernières ne pourraient être placées sous leur vrai jour que sur le fond de mon ancienne manière de penser et par contraste avec elle. [...] Pour plus d’une raison ce que je publie ici touche à ce que d’autres écrivent aujourd’hui. — Si mes remarques ne portent aucun sceau qui les désigne comme miennes, — je ne chercherai pas davantage à les revendiquer comme étant ma propriété. Je les livre au public avec des sentiments mêlés. Il n’est pas impossible qu’il revienne à ce travail, en dépit de son insuffisance et des ténèbres de ce temps, de jeter quelque lumière dans tel ou tel cerveau ; mais cela n’est à vrai dire guère probable. Je souhaiterais que ce que j’ai écrit ici ne dispense pas les autres de penser, mais au contraire incite, si possible, tel ou tel à développer des pensées personnelles. J’aurais volontiers produit un bon livre. Le sort en a décidé autrement ; et le temps est révolu qui m’aurait permis de l’améliorer. » Ludwig Wittgenstein, Recherches philosophiques, 1945. Traduit de l'allemand.
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    « Très importantes qualifications » pour faire un bon conteur persan « Outre qu’il doit avoir lu tous les livres connus sur l’amour et l’héroïsme, il faut qu’il ait eu lui-même de graves peines d’amour, qu’il ait bu beaucoup de bon vin, qu’il ait compati au malheur de beaucoup de gens, qu’il ait vu souvent la mort de près et acquis une grande connaissance des oiseaux et des animaux en général. À part cela, il doit être capable de se métamorphoser en un clin d’œil en mendiant ou en calife. » Elias Canetti, Le livre contre la mort, 2018. Traduit de l'allemand par Bertrand Kreiss.
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    « Femme, réveille-toi ; le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l’univers ; reconnois tes droits. Le puissant empire de la nature n’est plus environné de préjugés, de fanatisme, de superstition et de mensonges. Le flambeau de la vérité a dissipé tous les nuages de la sottise et de l’usurpation. L’homme esclave a multiplié ses forces, a eu besoin de recourir aux tiennes pour briser ses fers. Devenu libre, il est devenu injuste envers sa compagne. Ô femmes ! femmes, quand cesserez-vous d’être aveugles ? Quels sont les avantages que vous avez recueillis dans la révolution ? Un mépris plus marqué, un dédain plus signalé. Dans les siècles de corruption vous n’avez régné que sur la foiblesse des hommes. Votre empire est détruit ; que vous reste-t-il donc ? la conviction des injustices de l’homme. La réclamation de votre patrimoine, fondée sur les sages décrets de la nature ; qu’auriez-vous à redouter pour une si belle entreprise ? le bon mot du Législateur des noces de Cana ? Craignez-vous que nos Législateurs Français, correcteurs de cette morale, long-temps accrochée aux branches de la politique, mais qui n’est plus de saison, ne vous répètent : femmes, qu’y a-t-il de commun entre vous et nous ? Tout, auriez-vous à répondre. S’ils s’obstinoient, dans leur faiblesse, à mettre cette inconséquence en contradiction avec leurs principes ; opposez courageusement la force de la raison aux vaines prétentions de supériorité ; réunissez-vous sous les étendards de la philosophie ; déployez toute l’énergie de votre caractère, et vous verrez bientôt ces orgueilleux, non serviles adorateurs rampans à vos pieds, mais fiers de partager avec vous les trésors de l’Être Suprême. Quelles que soient les barrières que l’on vous oppose, il est en votre pouvoir de les affranchir ; vous n’avez qu’à le vouloir. Passons maintenant à l’effroyable tableau de ce que vous avez été dans la société ; & puisqu’il est question, en ce moment, d’une éducation nationale, voyons si nos sages Législateurs penseront sainement sur l’éducation des femmes. Les femmes ont fait plus de mal que de bien. La contrainte et la dissimulation ont été leur partage. Ce que la force leur avoit ravi, la ruse leur a rendu ; elles ont eu recours à toutes les ressources de leurs charmes, et le plus irréprochable ne leur résistoit pas. Le poison, le fer, tout leur étoit soumis ; elles commandoient au crime comme à la vertu. Le gouvernement français, surtout, a dépendu, pendant des siècles, de l’administration nocturne des femmes ; le cabinet n’avaoit point de secret pour leur indiscrétion ; ambassade, commandement, ministère, présidence, pontificat, cardinalat ; enfin tout ce qui caractérise la sottise des hommes, profane et sacré, tout a été soumis à la cupidité et à l’ambition de ce sexe autrefois méprisable et respecté, et depuis la révolution, respectable et méprisé. » Olympe de Gouges, Postambule à la déclaration des droits de la femme, 1791.
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    « Ses toilettes laissaient à redire. Elle portait les vêtements des meilleurs faiseurs avec une négligence où il y avait de la grâce ; cette désinvolture irritait pourtant le mari qui butait dans la chambre de sa femme sur un fringant chapeau ou un manchon jetés à terre. Sitôt étrennée, la robe neuve était froissée ou déchirée ; des boutons sautaient. Fernande avait de ces doigts qui perdent les bagues : son anneau de fiançailles en était tombé, un jour que, de la portière baissée d’un wagon, elle faisait admirer à Michel un beau paysage. Sa longue chevelure, pour laquelle il avait une prédilection d’homme de la Belle Époque, faisait le désespoir des coiffeurs qui ne comprenaient pas que Madame ne sût pas mettre une épingle ou un peigne au bon endroit. Il y avait en elle de la fée, et rien n’est plus insupportable, à en croire les contes, que de vivre avec une fée. Pis encore, elle était peureuse. La douce petite jument qu’il lui avait donnée languissait dans l’écurie du Mont-Noir. Madame ne consentait à la monter que tenue en laisse par son mari ou par un groom ; les innocentes caracoles de l’animal l’épouvantaient. La mer ne lui réussissait pas plus que le cheval ; lors de leur dernière croisière en Corse et dans l’île d’Elbe, elle avait cru vingt fois sombrer sur une mer agréablement émue par une petite brise ; sur la côte ligure, elle n’avait consenti que par exception à dormir dans l’étroite cabine du yacht, même ancré en plein port, et insistait pour qu’on lui dressât à l’heure des repas une table sur le quai. Monsieur de C. revoyait le visage hâlé de sa première femme aidant à la manœuvre par gros temps, ou encore celle-ci, en jupe et redingote d’amazone, dans un manège, s’offrant à dresser un cheval, et tenant bon malgré les sauvages ruades et les plongées de l’animal, collée à sa selle de dame, et si secouée qu’elle finissait par vomir. On ne connaît bien deux êtres ainsi liés que si l’on a d’eux les confidences du lit. Le peu que je devine de la vie amoureuse de mes parents me fait croire qu’ils représentaient assez bien le couple des années 1900, avec ses problèmes et ses préjugés qui ne sont plus les nôtres. Michel aimait tendrement les seins légèrement tombants de Fernande, un peu trop volumineux pour sa taille mince, mais souffrait, comme tant d’hommes de son temps, de ses propres ambivalences devant le plaisir féminin, tenant à croire qu’une femme chaste ne se donne que pour satisfaire l’homme aimé, et gêné tour à tour par la froideur ou par l’émoi de sa compagne. Un peu sans doute parce que ses lectures romanesques l’avaient persuadée qu’une seconde femme se doit d’être jalouse du souvenir de la première, Fernande posait des questions qui semblaient à Michel quelque peu saugrenues, en tout cas intempestives. Les mois passant, et bientôt s’allongeant en années, elle faisait discrètement montre d’un désir d’être mère qui avait semblé d’abord peu prononcé chez elle. La première et seule expérience que Monsieur de C. avait fait de la paternité n’était pas pour lui donner confiance, mais il avait pour principe qu’une femme qui veut un enfant a le droit d’en avoir un, et, sauf erreur, pas plus d’un. » Marguerite Yourcenar, Souvenirs pieux, 1974.
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    Comme l’explique Sennett, la plupart de gens s’enorgueillissent de posséder tel ou tel talent spécifique, talent qui repose généralement sur une expérience accumulée. Mais la génération actuelle de révolutionnaires du management s’emploie à inculquer de force polyvalence et flexibilité aux salariés, et considère l’éthos artisanal comme un obstacle à éliminer. Le savoir-faire artisanal signifie en effet la capacité de consacrer beaucoup de temps à une tâche spécifique et de s’y impliquer profondément dans le but d’obtenir un résultat satisfaisant. Dans la novlangue du management, c’est là un symptôme d’introversion opérationnelle excessive (being ingrown). On lui préfère de loin l’exemple du consultant en gestion, qui ne cesse de vibrionner d’une tâche à l’autre et se fait un point d’honneur de ne posséder aucune expertise spécifique. Tout comme le consommateur idéal, le consultant en gestion projette une image de liberté triomphante au regard de laquelle les métiers manuels passent volontiers pour misérables et étriqués. Songez seulement au plombier accroupi sous l’évier, la raie des fesses à l’air. Ce type de représentation explique bien pourquoi les parents ne veulent pas que leurs enfants deviennent plombiers. Et pourtant, il est très probable que ce plombier aux mains graisseuses accroupi sous l’évier vous facture quatre-vingts dollars de l’heure. Voilà un fait brut qui devrait théoriquement engendrer une certaine dissonance cognitive dans l’esprit du géniteur assuré de l’intelligence de son enfant et convaincu qu’il devrait la mettre à profit en travaillant dans le secteur des services et de la connaissance. À partir du moment où il accepte la prémisse fondamentale de la nouvelle économie selon laquelle, si un individu est très bien payé, c’est qu’il doit savoir quelque chose, il sera alors peut-être amené à s’interroger sur ce qui ce passe vraiment sous cet évier et à commencer à douter de la validité de la dichotomie rigide – et largement acceptée – entre travail manuel et travail intellectuel. De fait, cette dichotomie repose sur un certain nombre d’équivoques fondamentales. Je souhaite donc offrir une autre vision du problème, qui me permettra de mettre en valeur toute la richesse cognitive du travail manuel. L’examen de ces questions nous amènera à comprendre pourquoi le labeur à visée directement utilitaire peut aussi être intellectuellement stimulant. » Matthew Crawford, Éloge du carburateur, 2009. Traduit de l'anglais américain par Marc Saint-Upéry.
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    « Dans la mesure où les critères du savoir-faire artisanal découlent de la logique des choses plutôt que de l’art de la persuasion, l’habitude d’obéir à ces critères offre peut-être à l’artisan une base psychique qui lui permet de résister aux attentes fantasmatiques suscitées par les démagogues, que ce soit dans le domaine du commerce ou dans celui de la politique. Platon établit une distinction entre la compétence technique et la rhétorique en signalant à propos de cette dernière qu’« elle ne peut expliquer la véritable nature des choses dont elle s’occupe, ni dire la cause de chacune ». L’artisan ne voue pas un culte à la nouveauté, il respecte les critères objectifs de son art. Quelle que soit l’étroitesse de son champ d’application, il s’agit là d’un cas plutôt rare dans la vie contemporaine – une idée du bien désintéressée, explicite et susceptible d’être défendue publiquement. Une ontologie aussi vigoureuse n’a guère d’affinités avec l’éthos des institutions de pointe du nouveau capitalisme, pas plus qu’avec le système éducatif censé fournir à ces institutions une main-d’œuvre adéquate de généralistes flexibles libérés des entraves d’une spécialisation trop définie. Car nos établissements d’enseignement ne rendent plus guère honneur aux travaux manuels. Outre le scrupule égalitaire qui nous fait hésiter au moment d’aiguiller tel ou tel élève vers l’« enseignement professionnel » au lieu de le mettre sur la voie de l’université, existe la crainte qu’une orientation trop spécialisée limite définitivement l’horizon de l’individu concerné. En revanche, bien souvent, les étudiants de premier cycle n’acquièrent aucun savoir ayant une application trop spécifique, et la faculté passe pour le ticket d’entrée à un futur entièrement ouvert. Le savoir-faire artisanal suppose qu’on apprenne à faire une chose vraiment bien, alors que l’idéal de la nouvelle économie repose sur l’aptitude à apprendre constamment des choses nouvelles : ce qui est célébré, ce sont les potentialités plutôt que les réalisations concrètes. D’une certaine façon, dans l’entreprise d’avant-garde, chaque salarié est censé se comporter comme un « intrapreneur » et s’impliquer activement dans la redéfinition incessante du contenu de son travail. L’éducation professionnelle à l’ancienne donne une image d’immobilisme qui va directement à l’encontre de ce que Richard Sennett identifie comme « un élément clé du moi idéalisé de la nouvelle économie : la capacité d’abdiquer, d’abandonner la possession d’une réalité établie ». On imagine ce qu’un tel rapport à une « réalité établie », qu’on qualifiera volontiers de « psychédélique », peut comporter de risques aux abords d’une scie circulaire. Il y a là une forme d’insatisfaction latente par rapport à ce qu’Hannah Arendt appelle la « réalité et la solidité » du monde. Il s’agit d’un idéal plutôt étrange, qui ne saurait attirer qu’un genre tout particulier de personnes. En effet, la plupart des gens répugnent à vivre dans un monde où rien n’est jamais vraiment définitif.
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    Marina City, Kiyonori Kikutake.
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    « Cette polarisation technologiste engendre des propositions surprenantes qui, si elles étaient réalisées, marqueraient effectivement une mutation de l’établissement humain. Les villes verticales de P. Maymont se dressent dans le ciel, libérant complètement le sol, suspendues à un mât central (où passent toutes les canalisations) par des câbles prétendus. La ville-pont, de J. Fitzgibbon, est composée de gigantesques fuseaux haubannés par des câbles à une plateforme médiane, sol artificiel, lieu de la circulation horizontale, où le piéton se reposera des circulations verticales et d’où, alpestrement, il pourra contempler la terre. L’établissement tridimentionnel de Y. Friedman se compose d’une ossature uniforme et continue, semblable à une grille tridimentionnelle à multiples étages, reposant à 15 mètres au-dessus du sol sur un système de pilotis (distants de 40 à 60 mètres) : l’ossature indéfiniment prolongeable, au-dessus de n’importe quel type de terrain, y compris des villes déjà existantes, est remplie par des éléments standards modulés, dont l’insertion est mobile et totalement souple. Marina City, du japonais K. Kikutake, pose au contraire des plates-formes de béton sur la mer, l’habitat étant seul à émerger. On pourrait continuer longtemps l’énumération de ces cités futuristes, dont il nous suffira de noter quelques caractères communs : toutes proposent de très fortes concentrations humaines, libérant la surface terrestre par l’investissement du sous-sol, de la mer, de l’atmosphère ; c’est pourquoi on parle à leur propos d’urbanisme spatial ou tridimentionnel. Cette « spatialisation » a pour corrélatif une dénaturalisation des conditions d’existence, celles-ci se déroulant pour la plus grande partie sur des sols artificiels et en milieu climatisé. On notera enfin, le rôle accordé à l’image visuelle, à l’apparence plastique de ces cités. C’est sous ce dernier aspect que, depuis quelques années, elles se sont introduites, avec un succès croissant, dans la grande presse et la littérature de vulgarisation scientifique. L’exposition « L’architecture visionnaire », organisée en 1960 au Musée d’Art moderne de New York, qui comprenait un certain nombre d’exemples d’« urbanisme visionnaire » fût le signal avant-coureur de l’intérêt que le public allait prendre pour « la ville de l’avenir ». Aujourd’hui, le lecteur non spécialisé en est venu à assimiler complètement le terme d’urbanisme à ces images futuristes, auxquelles leurs auteurs eux-mêmes donnent le nom d’« urbanisme de science-fiction ». En fait, les maquettes et projets publiés dans les journaux satisfont surtout, chez le lecteur, un besoin de rêve, de mystère, parfois de poésie ; ils lui offrent un moyen d’évasion hors d’une quotidienneté de l’habiter qui est une permanente frustration. Mieux, ces visions le tranquillisent quant à l’avenir : devant tant de technicité, il se sent soumis, rassuré, justifié dans sa démission face aux soucis civiques, dont on peut penser qu’ils constituent cependant une autre face de l'urbanisme. » Françoise Choay, L'Urbanisme, utopies et réalités, 1965.