« Cette polarisation technologiste engendre des propositions surprenantes qui, si elles étaient réalisées, marqueraient effectivement une mutation de l’établissement humain. Les villes verticales de P. Maymont se dressent dans le ciel, libérant complètement le sol, suspendues à un mât central (où passent toutes les canalisations) par des câbles prétendus. La ville-pont, de J. Fitzgibbon, est composée de gigantesques fuseaux haubannés par des câbles à une plateforme médiane, sol artificiel, lieu de la circulation horizontale, où le piéton se reposera des circulations verticales et d’où, alpestrement, il pourra contempler la terre. L’établissement tridimentionnel de Y. Friedman se compose d’une ossature uniforme et continue, semblable à une grille tridimentionnelle à multiples étages, reposant à 15 mètres au-dessus du sol sur un système de pilotis (distants de 40 à 60 mètres) : l’ossature indéfiniment prolongeable, au-dessus de n’importe quel type de terrain, y compris des villes déjà existantes, est remplie par des éléments standards modulés, dont l’insertion est mobile et totalement souple. Marina City, du japonais K. Kikutake, pose au contraire des plates-formes de béton sur la mer, l’habitat étant seul à émerger.
On pourrait continuer longtemps l’énumération de ces cités futuristes, dont il nous suffira de noter quelques caractères communs : toutes proposent de très fortes concentrations humaines, libérant la surface terrestre par l’investissement du sous-sol, de la mer, de l’atmosphère ; c’est pourquoi on parle à leur propos d’urbanisme spatial ou tridimentionnel. Cette « spatialisation » a pour corrélatif une dénaturalisation des conditions d’existence, celles-ci se déroulant pour la plus grande partie sur des sols artificiels et en milieu climatisé. On notera enfin, le rôle accordé à l’image visuelle, à l’apparence plastique de ces cités.
C’est sous ce dernier aspect que, depuis quelques années, elles se sont introduites, avec un succès croissant, dans la grande presse et la littérature de vulgarisation scientifique. L’exposition « L’architecture visionnaire », organisée en 1960 au Musée d’Art moderne de New York, qui comprenait un certain nombre d’exemples d’« urbanisme visionnaire » fût le signal avant-coureur de l’intérêt que le public allait prendre pour « la ville de l’avenir ». Aujourd’hui, le lecteur non spécialisé en est venu à assimiler complètement le terme d’urbanisme à ces images futuristes, auxquelles leurs auteurs eux-mêmes donnent le nom d’« urbanisme de science-fiction ». En fait, les maquettes et projets publiés dans les journaux satisfont surtout, chez le lecteur, un besoin de rêve, de mystère, parfois de poésie ; ils lui offrent un moyen d’évasion hors d’une quotidienneté de l’habiter qui est une permanente frustration. Mieux, ces visions le tranquillisent quant à l’avenir : devant tant de technicité, il se sent soumis, rassuré, justifié dans sa démission face aux soucis civiques, dont on peut penser qu’ils constituent cependant une autre face de l'urbanisme. »
Françoise Choay, L'Urbanisme, utopies et réalités, 1965.