« Dans la mesure où les critères du savoir-faire artisanal découlent de la logique des choses plutôt que de l’art de la persuasion, l’habitude d’obéir à ces critères offre peut-être à l’artisan une base psychique qui lui permet de résister aux attentes fantasmatiques suscitées par les démagogues, que ce soit dans le domaine du commerce ou dans celui de la politique. Platon établit une distinction entre la compétence technique et la rhétorique en signalant à propos de cette dernière qu’« elle ne peut expliquer la véritable nature des choses dont elle s’occupe, ni dire la cause de chacune ». L’artisan ne voue pas un culte à la nouveauté, il respecte les critères objectifs de son art. Quelle que soit l’étroitesse de son champ d’application, il s’agit là d’un cas plutôt rare dans la vie contemporaine – une idée du bien désintéressée, explicite et susceptible d’être défendue publiquement. Une ontologie aussi vigoureuse n’a guère d’affinités avec l’éthos des institutions de pointe du nouveau capitalisme, pas plus qu’avec le système éducatif censé fournir à ces institutions une main-d’œuvre adéquate de généralistes flexibles libérés des entraves d’une spécialisation trop définie.
Car nos établissements d’enseignement ne rendent plus guère honneur aux travaux manuels. Outre le scrupule égalitaire qui nous fait hésiter au moment d’aiguiller tel ou tel élève vers l’« enseignement professionnel » au lieu de le mettre sur la voie de l’université, existe la crainte qu’une orientation trop spécialisée limite définitivement l’horizon de l’individu concerné. En revanche, bien souvent, les étudiants de premier cycle n’acquièrent aucun savoir ayant une application trop spécifique, et la faculté passe pour le ticket d’entrée à un futur entièrement ouvert. Le savoir-faire artisanal suppose qu’on apprenne à faire une chose vraiment bien, alors que l’idéal de la nouvelle économie repose sur l’aptitude à apprendre constamment des choses nouvelles : ce qui est célébré, ce sont les potentialités plutôt que les réalisations concrètes. D’une certaine façon, dans l’entreprise d’avant-garde, chaque salarié est censé se comporter comme un « intrapreneur » et s’impliquer activement dans la redéfinition incessante du contenu de son travail. L’éducation professionnelle à l’ancienne donne une image d’immobilisme qui va directement à l’encontre de ce que Richard Sennett identifie comme « un élément clé du moi idéalisé de la nouvelle économie : la capacité d’abdiquer, d’abandonner la possession d’une réalité établie ». On imagine ce qu’un tel rapport à une « réalité établie », qu’on qualifiera volontiers de « psychédélique », peut comporter de risques aux abords d’une scie circulaire. Il y a là une forme d’insatisfaction latente par rapport à ce qu’Hannah Arendt appelle la « réalité et la solidité » du monde. Il s’agit d’un idéal plutôt étrange, qui ne saurait attirer qu’un genre tout particulier de personnes. En effet, la plupart des gens répugnent à vivre dans un monde où rien n’est jamais vraiment définitif.