« Ses toilettes laissaient à redire. Elle portait les vêtements des meilleurs faiseurs avec une négligence où il y avait de la grâce ; cette désinvolture irritait pourtant le mari qui butait dans la chambre de sa femme sur un fringant chapeau ou un manchon jetés à terre. Sitôt étrennée, la robe neuve était froissée ou déchirée ; des boutons sautaient. Fernande avait de ces doigts qui perdent les bagues : son anneau de fiançailles en était tombé, un jour que, de la portière baissée d’un wagon, elle faisait admirer à Michel un beau paysage. Sa longue chevelure, pour laquelle il avait une prédilection d’homme de la Belle Époque, faisait le désespoir des coiffeurs qui ne comprenaient pas que Madame ne sût pas mettre une épingle ou un peigne au bon endroit. Il y avait en elle de la fée, et rien n’est plus insupportable, à en croire les contes, que de vivre avec une fée. Pis encore, elle était peureuse. La douce petite jument qu’il lui avait donnée languissait dans l’écurie du Mont-Noir. Madame ne consentait à la monter que tenue en laisse par son mari ou par un groom ; les innocentes caracoles de l’animal l’épouvantaient. La mer ne lui réussissait pas plus que le cheval ; lors de leur dernière croisière en Corse et dans l’île d’Elbe, elle avait cru vingt fois sombrer sur une mer agréablement émue par une petite brise ; sur la côte ligure, elle n’avait consenti que par exception à dormir dans l’étroite cabine du yacht, même ancré en plein port, et insistait pour qu’on lui dressât à l’heure des repas une table sur le quai. Monsieur de C. revoyait le visage hâlé de sa première femme aidant à la manœuvre par gros temps, ou encore celle-ci, en jupe et redingote d’amazone, dans un manège, s’offrant à dresser un cheval, et tenant bon malgré les sauvages ruades et les plongées de l’animal, collée à sa selle de dame, et si secouée qu’elle finissait par vomir.
On ne connaît bien deux êtres ainsi liés que si l’on a d’eux les confidences du lit. Le peu que je devine de la vie amoureuse de mes parents me fait croire qu’ils représentaient assez bien le couple des années 1900, avec ses problèmes et ses préjugés qui ne sont plus les nôtres. Michel aimait tendrement les seins légèrement tombants de Fernande, un peu trop volumineux pour sa taille mince, mais souffrait, comme tant d’hommes de son temps, de ses propres ambivalences devant le plaisir féminin, tenant à croire qu’une femme chaste ne se donne que pour satisfaire l’homme aimé, et gêné tour à tour par la froideur ou par l’émoi de sa compagne. Un peu sans doute parce que ses lectures romanesques l’avaient persuadée qu’une seconde femme se doit d’être jalouse du souvenir de la première, Fernande posait des questions qui semblaient à Michel quelque peu saugrenues, en tout cas intempestives. Les mois passant, et bientôt s’allongeant en années, elle faisait discrètement montre d’un désir d’être mère qui avait semblé d’abord peu prononcé chez elle. La première et seule expérience que Monsieur de C. avait fait de la paternité n’était pas pour lui donner confiance, mais il avait pour principe qu’une femme qui veut un enfant a le droit d’en avoir un, et, sauf erreur, pas plus d’un. »
Marguerite Yourcenar, Souvenirs pieux, 1974.