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Читаю вещи. Страница 13

Читаю литературу и поэзию на французском языке.

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    « Salut à toi, magicien et ami des magiciens ! Ami des solitaires. Ami des héros. Ami des amants. Ami des bons et des méchants. Initié aux mystères nocturnes. Dis-moi, là où se trouve un initié, n’y a-t-il pas déjà plus qu’on ne peut savoir ? J’ai gardé claire souvenance des heures où ton visage, grand et terrible, se montrait à la fenêtre. Ta lumière fondait dans la pièce comme cette épée spectrale qui, sitôt tirée, fait se figer tout mouvement. Quand tu te lèves au-dessus des vastes étendues de pierre, tu nous vois somnolents, blottis l’un contre l’autre, le visage blême, pareils aux larves blanches qui reposent innombrables dans les recoins et les galeries des villes de fourmis, tandis que le vent de la nuit rôde au hasard à travers les grandes sapinières. Ne vivons-nous pas, tels que tu nous vois, tout au fond de la mer, créatures des abîmes sous-marins – et plus lointainement perdus qu’elles encore ? Perdue au fond des mers, telle m’apparaissait aussi ma chambrette, où je m’étais assis dans mon lit, plongé dans une déréliction trop profonde pour que des humains pussent y mettre un terme. Muettes et sans mouvement, les choses étaient là, dans la lumière insolite, comme des êtres marins qu’on voit ramper sur le fond, derrière un rideau d’algues. Ne semblaient-elles pas énigmatiquement métamorphosées, et la métamorphose n’est-elle pas le masque derrière lequel se dissimule le mystère de la vie et de la mort ? Qui ne connaît ces moments d’attente imprécise où l’on prête l’oreille à la voix de l’inconnu, qu’on sent tout proche, cherchant à savoir si elle ne va pas retentir tout de suite, et dans lesquels toute forme ne contient plus qu’à grand-peine la poussée de l’occulte ? Un craquement dans la charpente, la vibration d’un verre qu’une main invisible semble frôler – que la pièce est donc chargée par l’effort d’un être en quête de l’esprit qui sache capter ses signaux ! Le langage ne nous a que trop enseigné à mépriser les choses. Les grands mots sont semblables au quadrillage qui tend son réseau à travers une carte. Mais une seule poignée de terre n’est-elle pas plus qu’un monde entier sur une carte déployée ? En ce temps-là, les chuchotements des figures anonymes avaient un accent plus étrange, plus impérieux encore. Les clôtures en ruine et les poteaux des carrefours portent un gribouillis de signes devant lequel le bourgeois passe indifférent. Mais le chemineau a des yeux pour les voir, il en connaît le sens, ils sont pour lui des clefs où se rend manifeste la nature propre à toute une contrée, avec ses dangers et ses lieux de sûreté. Soit : l’enfant, lui aussi, est un tel chemineau, sorti tout récemment encore du portail ombreux qui nous sépare de notre pays natal, hors du temps. C’est ce qui le met en mesure de déchiffrer dans les choses le langage des runes qui proclament une fraternité plus profonde, celle de l’être. » Ernst Jünger, Lettre de Sicile au bonhomme de la Lune, 1930.
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    La desserte du sang bleu Un certain nombre d'êtres organisés, sensiblement différents des espèces communes, se prétendaient animés de sang bleu. Pour avoir le cœur net de cette étrangeté, on installa une nouvelle machine publique. Tout y fut mis en question devant une foule de témoins, et chaque fois le couteau rougit au lieu du secret de la corde. Ainsi, rien de grave : ce sang bleu n'était qu'une façon de parler, et les mœurs seulement s'y étaient compromises. D'ailleurs les espèces ne se différencient pas si vite que cela; on le rappelle de temps en temps, depuis Darwin, dans les classes supérieures. Francis Ponge.
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    Romain Rolland à Hermann Hesse (Agence des Prisonniers de Guerre) Genève, 26 février 1915. Monsieur On me communique votre article dans la Neue Zürcher Zeitung du 18 février. Je vous serre la main cordialement. Il y a déjà longtemps que je voulais le faire, – depuis que j’ai lu vos livres, et particulièrement, depuis que je vous ai entendu, au milieu de cette tourmente, redire les mots qui dissipent les nuées de la haine, les mots de Beethoven délivré. Nous ne pouvons arrêter les fureurs des États ; je crains même qu’elles ne deviennent encore plus atroces ; et les peuples ne peuvent parler ; à peine peuvent-ils penser (on ne leur en laisse ni le temps, ni la faculté). D’autant plus faut-il que nous resserrions nos liens, nous tous qui, dans tous les pays, nous refusons avec dégoût à cette bestiale folie et qui avons la charge de garder pour l’avenir l’union sacrée de l’esprit européen. Si la guerre se prolonge, j’estime qu’il faudrait que nous affirmions cette union purement spirituelle entre les penseurs libres de toutes les nations. Veuillez croire, Monsieur, à ma dévouée sympathie Romain Rolland Hôtel Beauséjour-Champel, Genève. Si vous êtes en relations avec les Weissen Blätter, voulez-vous leur dire que je serais heureux de lire le numéro dont vous parlez.
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    Hermann Hesse à Romain Rolland Berne, Melchenbühlweg 26, 28.II.1915. Honoré Monsieur Rolland Vos bonnes lignes me sont parvenues et m’ont cordialement réjoui. Je vous réponds en allemand car quoique je comprenne et lise le français, je ne puis pas l’écrire. J’ignore si vous savez qu’en Suisse doit être fondée une revue internationale, une base neutre pour les possibilités d’échanges de vues et de mutuelle compréhension entre les représentants intellectuels des pays en guerre. On manque de collaborateurs français ; on en a d’allemands. On m’a proposé la direction de cette revue et on espérait aussi vous gagner. Je suis un paisible poète lyrique à qui manque pour cela l’énergie nécessaire. Actuellement ce projet de revue est élaboré par un Suisse alémanique et par un Genevois. Je vous en fais part, à toute éventualité. Le Genevois est M. Gonzague de Reynold. Je n’ai aucun rapport personnel avec les Weissen Blätter, néanmoins j’ai communiqué à l’éditeur que vous aimeriez les connaître. Il y a là beaucoup de jeunes qui sont grossiers, mais aussi beaucoup d’autres d’esprit noble et de bonne volonté. Vous savez combien je regrette la haine insensée qui sépare encore les intellectuels dans les questions supranationales. Toutefois je crois avec certitude que bientôt on reconnaîtra la nécessité de votre « union de l’esprit européen » avec force. Mais pour le moment je m’abstiens de toute manifestation extérieure qui pourrait avoir trait à la politique ; car actuellement tout appel bien intentionné devient, comme par un maléfice, quelque chose d’hostile. La haine est encore là ; mais elle finira par se lasser. Cela me fait plaisir d’apprendre que vous connaissez certains de mes livres. Vous pouvez donc vous imaginer combien j’aime au-dessus de tout l’histoire de l’enfance de Jean-Christophe. Vous salue avec sa haute considération Votre Hermann Hesse.
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    « Mon enfance, voir mon enfance ? Plus de dix lustres me séparent d’elle et mes yeux presbytes pourraient peut-être y parvenir si la lumière qui en émane n’était interceptée par des obstacles de tous genres, hautes montagnes en vérité : toutes les années et certaines heures de ma vie. Le docteur m’a recommandé de ne pas m’obstiner à regarder si loin. Les événements récents sont également précieux pour ces messieurs et en particulier les imaginations et les rêves de la nuit précédente. Mais il faudrait un peu d’ordre en tout ceci. Pour pouvoir commencer ab ovo, dès que j’eus laissé le docteur qui va quitter Trieste pour longtemps, et uniquement en vue de faciliter sa tâche, j’achetai et lus un traité de psychanalyse. Il n’est pas difficile à comprendre, mais très ennuyeux. Après déjeuner, confortablement installé dans un fauteuil club, me voici un crayon et une feuille de papier à la main. Mon front n’a pas une ride, je viens d’éliminer tout effort de mon esprit. Ma pensée m’apparaît dissociée de moi-même. Je la vois. Elle monte, elle descend … mais c’est là sa seule activité. Pour lui rappeler qu’elle est la pensée et qu’elle a pour mission de se manifester, je saisis mon crayon. Et voici mon front qui se charge de rides parce que chaque mot se compose de lettres ; le présent impérieux renaît et me voile le passé. Hier, j’avais essayé d’un abandon total. L’expérience s’acheva dans le sommeil le plus profond, sans autre résultat qu’un bon repos et la curieuse sensation d’avoir vu en dormant quelque chose d’important. Mais cette chose était oubliée, à jamais perdue. Aujourd’hui, grâce à ce crayon que je garde à la main, je demeure éveillé. Je vois, j’entrevois des images bizarres qui ne peuvent avoir aucun rapport avec mon passé ; une locomotive qui halète dans une montée en tirant d’innombrables voitures ; qui sait d’où elle vient, où elle va, pourquoi elle se trouve là en ce moment ! » Italo Svevo, La conscience de Zeno, 1923. Traduit de l'italien par Paul-Henri Michel.
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    « Je suis le médecin dont il est parlé en termes parfois peu flatteurs dans le récit qui va suivre. Quiconque a des notions de psychanalyse saura localiser l’antipathie que nourrit le patient à mon adresse. Je ne parlerai pas ici de psychanalyse ; il en sera assez question dans ce livre. Il faut que je m’excuse d’avoir poussé mon malade à écrire son autobiographie ; les psychanalystes fronceront les sourcils à pareille nouveauté. Mais il était vieux et j’espérais que cet effort d’évocation rendrait vigueur à ses souvenirs et que l’autobiographie serait un bon prélude à son traitement. Aujourd’hui encore, cette idée me semble juste, elle m’a donné des résultats inespérés qui auraient été plus considérables encore si le malade, au moment le plus intéressant, ne s’était soustrait à la cure, me dérobant ainsi les fruits de la longue et minutieuse étude que j’avais faite de ces Mémoires. Je les publie par vengeance et j’espère qu’il en sera furieux. Qu’il sache cependant que je suis prêt à partager avec lui les sommes importantes que je ne manquerai pas de retirer de cette publication. Je n’y mets qu’une condition : qu’il reprenne le traitement. Il semblait si curieux de lui-même ! S’il savait toutes les surprises que lui réserverait le commentaire du tas de vérités et de mensonges qu’il a accumulés dans les pages que voici ! » Docteur S.
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    Paysage polaire Un monde mort, immense écume de la mer, Gouffre d’ombre stérile et de lueurs spectrales, Jets de pics convulsifs étirés en spirales Qui vont éperdument dans le brouillard amer. Un ciel rugueux roulant par blocs, un âpre enfer Où passent à plein vol les clameurs sépulcrales, Les rires, les sanglots, les cris aigus, les râles Qu’un vent sinistre arrache à son clairon de fer. Sur les hauts caps branlants, rongés des flots voraces, Se roidissent les Dieux brumeux des vieilles races, Congelés dans leur rêve et leur lividité ; Et les grands ours, blanchis par les neiges antiques, Çà et là, balançant leurs cous épileptiques, Ivres et monstrueux, bavent de volupté. Charles Leconte de Lisle, Poèmes barbares, 1862.