Pour la plupart des lecteurs, une excursion dans le domaine des mathématiques pures diffère peu, par l’étrangeté des objets et du langage à étudier, d’un voyage à Tombouctou. Les termes de la géométrie, de l’algèbre, de la trigonométrie et de l’analyse infinitésimale sont tout aussi étrangers à beaucoup d’esprits que ceux de l’idiome ioloff ou bambara. Cependant à notre époque, où les résultats obtenus par les applications des théories mathématiques sont généralement admirés, il est naturel de s’enquérir des puissances mathématiques avec lesquelles l’esprit humain a remué le monde matériel, à peu près comme on recherche dans l’histoire quelles étaient l’organisation et les armes des peuples conquérants.
Un illustre savant s’exprimait ainsi il y a deux mois à peine : « Depuis cinquante ans, les sciences physiques et chimiques ont rempli le monde de leurs merveilles. La navigation à vapeur, la télégraphie électrique, l’éclairage au gaz et celui qu’on obtient par la lumière éblouissante de l’électricité, les rayons solaires devenus des instruments de dessin, d’impression, de gravure, cent autres miracles humains que j’oublie, ont frappé les peuples d’une immense et universelle admiration. Alors la foule irréfléchie, ignorante des causes, n’a plus vu des sciences que leurs résultats, et, comme le sauvage, elle aurait volontiers trouvé bon que l’on coupât l’arbre pour avoir le fruit. Allez donc lui parler d’études antérieures, des théories physiques, chimiques, qui, longtemps élaborées dans le silence du cabinet, ont donné naissance à ces prodiges ! Vantez-lui aussi les mathématiques, ces racines génératrices de toutes les sciences positives : elle ne s’arrêtera pas à vous écouter. À quoi bon des théoriciens ? Lagrange, Laplace, ont-ils créé des usines ou des industries ? Voilà ce qu’il faut ! »
Jacques Babinet, De l'application des mathématiques transcendantes, in La revue des Deux Mondes, 1856.