Обложка канала

Читаю вещи

Читаю литературу и поэзию на французском языке.

Читаю вещи

3 года назад
Открыть в
« Comme la plupart, je n’ai jamais demandé à devenir un assassin. Si je l’avais pu, je l’ai déjà dit, j’aurais fait de la littérature. Écrire, si j’en avais eu le talent, sinon peut-être enseigner, quoi qu’il en soit vivre au sein des choses belles et calmes, des meilleures créations du vouloir humain. Qui, de sa propre volonté, à part un fou, choisit le meurtre ? Et puis j’aurais voulu jouer du piano. Un jour, au concert, une dame d’un certain âge se pencha vers moi : « Vous êtes pianiste, je crois ? » — « Hélas, madame, non », dus-je répondre à regret. Aujourd’hui encore, que je ne joue pas du piano et n’en jouerai jamais, cela me suffoque, parfois même plus que les horreurs, la rivière noire de mon passé qui me porte par les années. Je n’en reviens littéralement pas. Quand j’étais encore petit, ma mère m’a acheté un piano. C’était pour mon neuvième anniversaire, je pense. Ou mon huitième. En tout cas avant que nous partions habiter en France avec ce Moreau. Cela faisait des mois et des mois que je la suppliais. Je rêvais d’être pianiste, un grand pianiste de concert : sous mes doigts, des cathédrales, légères comme des bulles. Mais nous n’avions pas d’argent. Mon père était parti depuis quelque temps, ses comptes (je l’ai appris bien plus tard) étaient bloqués, ma mère devait se débrouiller. Mais là, elle avait trouvé l’argent, je ne sais comment, elle avait dû économiser, ou elle avait emprunté ; peut-être même s’est-elle prostituée, je ne sais pas, ça n’a pas d’importance. Sans doute avait-elle formé des ambitions pour moi, elle voulait cultiver mes talents. Ainsi, le jour de mon anniversaire, on nous livra ce piano, un beau piano droit. Même d’occasion, il avait dû coûter cher. Au début, j’étais émerveillé. Je pris des leçons ; mais mon manque de progrès m’ennuya rapidement, et je laissai vite tomber. Faire des gammes, ce n’était pas ce que j’avais imaginé, j’étais comme tous les enfants. Ma mère n’osa jamais me reprocher ma légèreté et ma paresse ; mais je conçois bien que l’idée de tout cet argent gaspillé a dû la ronger. Le piano resta là à accumuler de la poussière ; ma sœur ne s’y intéressait pas plus que moi ; je n’y songeai plus, et remarquai à peine lorsque enfin ma mère le revendit, à perte certainement. Je n’ai jamais vraiment aimé ma mère, je l’ai même détestée, mais cet incident me rend triste pour elle. C’est aussi un peu sa faute. Si elle avait insisté, si elle avait su être sévère lorsqu’il le fallait, j’aurais pu apprendre à jouer du piano, et cela m’aurait été une grande joie, un refuge sûr. Jouer juste pour moi, à la maison, cela m’aurait comblé. Bien entendu, j’écoute souvent de la musique, et j’y prends un vif plaisir, mais ce n’est pas la même chose, c’est un substitut. Tout comme mes amours masculines : la réalité, je ne rougis pas de le dire, c’est que j’aurais sans doute préféré être une femme. Pas nécessairement une femme vivante et agissante dans ce monde, une épouse, une mère ; non, une femme nue, sur le dos, les jambes écartées, écrasée sous le poids d’un homme, agrippée à lui et percée par lui, noyée en lui en devenant la mer sans limites dans laquelle lui-même se noie, plaisir sans fin, et sans début aussi. Or il n’en a pas été ainsi. À la place, je me suis retrouvé juriste, fonctionnaire de la sécurité, officier SS, puis directeur d’une usine de dentelle. C’est triste, mais c’est comme ça. » Johnatan Littell, Les Bienveillantes, 2006.