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Читаю вещи

Читаю литературу и поэзию на французском языке.

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3 года назад
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« Tout savoir reste temporalisé, puisque même les sciences dites dures progressent, donc se temporalisent aussi. Si la philosophie ne fait pas exception à cette temporalisation, elle l’exerce pourtant sur un mode plus complexe. Car, si les sciences, prises dans leur acception moderne, se temporalisent malgré le déni inévitable de leur histoire, la philosophie se temporalise grâce à la reconnaissance de cette histoire. Et de deux façons, indissociables : il n’y a pas plus de philosophie sans histoire de la philosophie, qu’il n’y a d’histoire de la philosophie sans philosophie. Il n’y a pas de philosophie sans histoire de la philosophie. L’ambition de commencer à penser ab ovo, sans prédécesseur avoué ou critiqué et sans reprendre de concepts plus anciens reste une illusion. Le cas de Descartes le confirme : l’innovation, de fait radicale, qu’accomplit sa théorie d’une science unifiée par son unique point de référence, l’esprit connaissant, telle qu’elle surgit dans les Regulæ ad directionem ingenii, ne cite Aristote qu’une seule fois et comme en passant, mais s’avère pourtant une critique frontale et systématique de l’Organon et de la Métaphysique ; au point que l’épistémologie ainsi déployée instaure en fait et sans le dire une nouvelle ontologie (grise), celle de l’objet. L’innovation implique une rupture, donc la reconnaissance d’une antériorité. Mais il y a plus : même la dénégation complète de tout antécédent – la pratique du scepticisme – ne suffit pas à récuser cette antériorité. Certes, la mise en œuvre du doute dans la Meditatio I vise à recommencer la recherche à partir d’une tabula rasa : ne rien présupposer, donc n’admettre rien que l’évidence présente n’atteste et n’impose. Pourtant, cette entreprise elle-même se développe en discutant, réaménageant et finalement réfutant subtilement les arguments antérieurs de la tradition sceptique, renouvelée de Sextus Empiricus : le rêve et la folie sont radicalisés et pourtant récusés ; l’évidence mathématique se trouve révoquée par recours à la potentia absoluta de Dieu, mais cet argument nominaliste conduit à l’expérience du cogito : s’il me trompe, je pense en tant que je me trompe, et si je pense, je suis. On voit donc que le scepticisme auquel recourt Descartes, ayant lui-même une histoire, son innovation conceptuelle ne se mesure qu’en son rapport, complexe, avec cette histoire. Tout philosophe parle une langue qu’il n’a jamais totalement inventée et qu’il ne modifie que rarement et à grand effort en empruntant aux philosophes antérieurs ou à des non-philosophes contemporains. » Jean-Luc Marion, La métaphysique et après, essai sur l'historicité et sur les époques de la philosophie, 2023.