« Outre les 300 000 sesterces offerts à cet ami, Pline multiplie, en faveur de ses protégés, les lettres de recommandation qui leur ouvriront l’accès de la noblesse de service, qui servait l’empereur contre salaire. Comme propriétaire terrien, il est non moins libéral envers ses métayers et envers les marchands qui lui achètent ses récoltes ; il avait vendu à ces derniers sa vendange sur pied, or le produit en fut plus médiocre que prévu : Pline rembourse alors aux acheteurs une partie du prix qu’ils avaient payé. Car noblesse oblige : la générosité est vertu de seigneur ; trois siècles après Pline, quand l’aristocratie romaine sera devenue chrétienne, elle fondera des piae causae, affranchira ses esclaves et léguera des biens aux pauvres dans le même esprit « de classe ». Mais c’est surtout envers sa petite patrie de Côme que le païen Pline se montre généreux : il offre à ses compatriotes une bibliothèque, subventionne une école et des institutions de bienfaisance ; durant les onze années que couvre sa correspondance, il dépense près de 2 millions de sesterces pour la ville. Par son testament, il lègue à la ville des thermes, à la plèbe de Côme des revenus annuels pour un banquet public, à ses propres affranchis des pensions alimentaires. On voit l’importance relative qu’ont les libéralités envers la petite patrie, la cité ; comme l’a écrit Dill, « il n’y a pas eu beaucoup d’époques de l’histoire où la fortune personnelle ait été plus généralement considérée comme une sorte de fidéicommis, comme une possession sur laquelle la communauté tout entière avait des droits » ; c’est précisément ce qu’on appelle l’évergétisme et c’est le sujet du présent livre. L’évergétisme, ce sont les libéralités privées en faveur du public. »
Paul Veyne, Le Pain et le cirque. Sociologie historique d'un pluralisme politique, 1976.