« C’était l’époque du Minitel. Chez moi, l’appareil est posé sur le rebord d’une fenêtre basse. Tout autour de la fenêtre, du sol au plafond, des rayonnages couverts de livres. Il y en a même un qui passe au-dessus de la fenêtre. Ce sont des planches posées sur des équerres. Les trous forés dans le mur pour y enfoncer les chevilles des cornières étaient un peu grands pour elles. « Ça tiendra bien, m’étais-je dit : les livres pèsent vers le bas. » En haut, j’ai placé deux planches très larges, pour les gros dictionnaires dont je ne me sers pas souvent (jamais).
Un jour, mes jeunes fils, quatre et deux ans, s’amusent à taper des lignes de lettres sur le Minitel, devant la fenêtre. Je travaille à mon bureau près d’eux, dos presque collé à la bibliothèque. J’ai besoin d’un livre à l’autre bout de mon bureau. Je me lève, je traverse la pièce. Alors, j’entends un fracas épouvantable, je me retourne : la totalité de la bibliothèque s’est détachée du mur et s’écroule, livres, planches, équerres, cornières. Il en tombe, il en tombe partout, certains tout près du mur, d’autres plus loin en suivant une trajectoire plus large. Certains gros dictionnaires sont tombés sur mon bureau. Les cornières de fer se croisent en tous sens. Le sol est jonché de volumes ouverts et de planches. Partout sauf devant la fenêtre, où il n’y avait pas de rayonnages, et pas de livres.
Mes enfants sont indemnes : ils étaient à cet endroit préservé, protégés comme par un champ magnétique, mais entourés par l’enchevêtrement de barres, de planches, de livres ; ils se serrent l’un contre l’autre, terrifiés. Tout est tombé autour d’eux, mais pas sur eux. Mon bureau, mon fauteuil sont pleins de livres ouverts et de rayonnages encore vibrants, une cornière s’est légèrement fichée au milieu d’un tiroir, et m’eût percé le dos, quelques secondes plus tôt. »
Jacques Drillon, Coda, 2022.