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Читаю вещи

Читаю литературу и поэзию на французском языке.

Читаю вещи

5 лет назад
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« Salut à toi, magicien et ami des magiciens ! Ami des solitaires. Ami des héros. Ami des amants. Ami des bons et des méchants. Initié aux mystères nocturnes. Dis-moi, là où se trouve un initié, n’y a-t-il pas déjà plus qu’on ne peut savoir ? J’ai gardé claire souvenance des heures où ton visage, grand et terrible, se montrait à la fenêtre. Ta lumière fondait dans la pièce comme cette épée spectrale qui, sitôt tirée, fait se figer tout mouvement. Quand tu te lèves au-dessus des vastes étendues de pierre, tu nous vois somnolents, blottis l’un contre l’autre, le visage blême, pareils aux larves blanches qui reposent innombrables dans les recoins et les galeries des villes de fourmis, tandis que le vent de la nuit rôde au hasard à travers les grandes sapinières. Ne vivons-nous pas, tels que tu nous vois, tout au fond de la mer, créatures des abîmes sous-marins – et plus lointainement perdus qu’elles encore ? Perdue au fond des mers, telle m’apparaissait aussi ma chambrette, où je m’étais assis dans mon lit, plongé dans une déréliction trop profonde pour que des humains pussent y mettre un terme. Muettes et sans mouvement, les choses étaient là, dans la lumière insolite, comme des êtres marins qu’on voit ramper sur le fond, derrière un rideau d’algues. Ne semblaient-elles pas énigmatiquement métamorphosées, et la métamorphose n’est-elle pas le masque derrière lequel se dissimule le mystère de la vie et de la mort ? Qui ne connaît ces moments d’attente imprécise où l’on prête l’oreille à la voix de l’inconnu, qu’on sent tout proche, cherchant à savoir si elle ne va pas retentir tout de suite, et dans lesquels toute forme ne contient plus qu’à grand-peine la poussée de l’occulte ? Un craquement dans la charpente, la vibration d’un verre qu’une main invisible semble frôler – que la pièce est donc chargée par l’effort d’un être en quête de l’esprit qui sache capter ses signaux ! Le langage ne nous a que trop enseigné à mépriser les choses. Les grands mots sont semblables au quadrillage qui tend son réseau à travers une carte. Mais une seule poignée de terre n’est-elle pas plus qu’un monde entier sur une carte déployée ? En ce temps-là, les chuchotements des figures anonymes avaient un accent plus étrange, plus impérieux encore. Les clôtures en ruine et les poteaux des carrefours portent un gribouillis de signes devant lequel le bourgeois passe indifférent. Mais le chemineau a des yeux pour les voir, il en connaît le sens, ils sont pour lui des clefs où se rend manifeste la nature propre à toute une contrée, avec ses dangers et ses lieux de sûreté. Soit : l’enfant, lui aussi, est un tel chemineau, sorti tout récemment encore du portail ombreux qui nous sépare de notre pays natal, hors du temps. C’est ce qui le met en mesure de déchiffrer dans les choses le langage des runes qui proclament une fraternité plus profonde, celle de l’être. » Ernst Jünger, Lettre de Sicile au bonhomme de la Lune, 1930.