« Au nom du groupe communiste, le député demande quelle suite le gouvernement entend donner aux propositions du président Hô Chi Minh en vue d'échanger des prisonniers. Son discours dure quelques minutes, les députés commencent à bâiller, il fait si chaud en ce mois d'octobre ! On tire un peu sur son nœud de cravate, on ôte un cran à sa ceinture. Enfin, un quart d'heure plus tard, un autre député Frédéric-Dupont prend la parole et aussitôt l'hémicycle s'anime. C'est que Frédéric-Dupont, lui, n'est pas un parlementaire comme les autres, mais un député proverbial, aux opinions retentissantes, une figure du Palais-Bourbon. Pour lui rendre justice, il faut dire qu'une partie non négligeable de sa réputation venait de l'attention émue qu'il portait aux gardiens d'immeubles ; on prétend qu'il déposa des dizaines de propositions visant à l'amélioration de leurs tristes conditions d'existence, raison pour laquelle, on le surnomma Dupont des Loges.
On note avec émotion tant de fidélité pour une corporation injustement méprisée, pour ces témoins passifs et besogneux de nos vies, triant notre courrier, refoulant les importuns et sortant nos poubelles. Mais afin de mieux comprendre l'intérêt que notre député leur porta, il convient de remonter jusqu'aux critères qui avaient prévalu à leur recrutement. Pour cela, il faut se pencher un instant sur la vie de Jean Chiappe, célèbre préfet de Paris, l'un des pères fondateurs de la police moderne. Lecteur de Gringoire et de l'Action française, il admirait par-dessus tout Charles Maurras, vous savez, le polémiste. Le soir, dos calé contre la bouillotte, il feuilletait anxieux, constipé, les brochures ou les mazarinades du maître, espérant que surgirait, demain, le régime énergique qui rédimerait la France. Lorsqu'il était de bonne humeur, après un heureux coup de filet, la répression réussie d'une grève, il soupirait, sous la lampe de chevet, à la trame d'imaginaires amours qu'évoquait Maurras dans ses rêveries provençales. Mais la plus vive passion de Jean Chiappe était son métier. Zélé, il incorpora au corps des gardiens de la paix le plus nervis possible, truands sans scrupules, factieux, afin d'avoir une police aguerrie, complaisante et bornée. Pour améliorer le quotidien de ses troupes de choc, il facilita l'emploi de leurs épouses comme concierges, cela mettrait du beurre dans les épinards. Et puis, on n'est jamais assez informé, jamais assez sûr des locataires débraillés, des petits propriétaires instables ; il est donc judicieux de placer dans les loges de Paris des personnes de confiance. On comprend mieux maintenant pourquoi Frédéric-Dupont, qui donnait dans les opinions de Chiappe, soutiendra inlassablement les concierges. Il entretenait ainsi un véritable corps d'agents électoraux, missionnaires, rabatteurs, propagandistes de comptoir, mais, surtout, il secourait une clientèle diligente, efficace, les épouses des gardiens de la paix, une armada d'indicateurs. »
Éric Vuillard, Une sortie honorable, 2022.