« L’arbre géant frémissait sous les coups de hache. À côté du colosse végétal, les hommes à la peau sombre, luisante de sueur, ressemblaient à des miniatures mouvantes. L’acier avait creusé tout autour du tronc une blessure qui était comme une gueule prête à mordre, et de cette gueule la sève généreuse coulait comme une salive. Mais le monstre enraciné refusait la mort. Jusqu’au moment où son cœur généreux fut enfin atteint. Il oscilla lentement, pencha d’avant en arrière sa belle chevelure verte, puis, dans un craquement sinistre comme un râle, s’allongea sur le sol dans l’attente de la mort sèche.
La grande forêt prit le deuil. Les bruits les plus fantastiques se mirent à courir : on avait tué l’Arbre-Dieu. Mille sons discordants, exprimant la haine envers ceux qui avaient abattu le fier seigneur à l’armure d’écorce, troublèrent le majestueux silence. Les bûcherons comprirent ce langage des oiseaux utilisé par leurs frères Indiens vivant dans la forêt, et ce fut la débandade. Poussés par la crainte d’être punis sur-le-champ, ils n’avaient eu tout d’abord qu’une idée : fuir ! Mais, plus tard, dans le calme de leurs cases et sous l’influence de la superstition, la pensée qu’ils avaient réellement commis ce sacrilège s’imposa peu à peu à leur esprit. Dès lors, personne jamais ne voulut plus travailler en forêt. La Société fit faillite et l’on ferma la scierie.
Les années s’endormirent doucement sur le crime. »
Michel Bernanos, Le Murmure des Dieux, 1964.