« Devenu célèbre, il a fréquenté de préférence des milieux d’aristocrates ou de grands bourgeois fortunés, dont il a été l’hôte une bonne partie de sa vie. Il n’en faut pas davantage, aujourd’hui, pour le rendre suspect à certains critiques ou lecteurs. Il est vrai que les prétentions nobiliaires de Rilke, les aspects mondains de sa vie sont quelquefois irritants ; mais ni plus ni moins que chez Proust ; et les raisons en sont profondes. Peu d’hommes auront eu plus que lui le sentiment de n’être qu’un feu follet, un sans-patrie (ce qu’il était en effet, comme Autrichien né à Prague, comme poète de langue allemande ayant vécu presque toujours hors d’Allemagne, mort en Suisse, et plus fondamentalement comme esprit moderne) ; et parmi les remèdes qu’il lui fallut chercher, sous peine de succomber, à ce déracinement, il y eut d’abord le rêve, amoureusement cultivé, d’appartenir à l’une de ces vieilles familles qui ont incarné dans l’histoire la continuité, la durée, la lente croissance dans un même lieu, comme autour d’un centre, à la manière des arbres : autant de traits qui définiront bientôt, chez Rilke, l’art poétique, et l’art de vivre. Être lié à de telles traditions, s’y tenir, se reconnaître en elles dans les détours presque anonymes de la vie : est-il rien de plus fiable, de plus noble, de plus pur, de plus fervent ? La lecture du Livre de raison m’a fait mesurer une fois de plus à quel point me manque ce lien avec un domaine familial où l’on sente l’action et l’inclination des ancêtres, accueillies et en quelque sorte reconnues par la nature, grandir et durer, et au sein duquel leur tombe même ne signifie pas autre chose qu’un approfondissement d’appropriation et de filiation, un dernier oui à ce calme et familier royaume de la terre… Tel est le niveau où se situe ce que certains ont appelé un peu vite le « snobisme » de Rilke. Que les tombes mêmes semblent dire oui à la terre, que la mort s’intègre dans une totalité qui échappe au regard distrait, c’est ce qu’il n’a cessé d’espérer, ce à quoi son œuvre devait conduire ; la tradition, aristocratique ou bourgeoise, lui semblait un des aspects de cet ordre profond. Et comment ne pas reconnaître la qualité spirituelle de la plupart des êtres auxquels Rilke s’est attaché dans ces milieux, comme l’importance de l’aide qu’il y a trouvée pour mener son œuvre à terme ? »
Philippe Jaccottet, Rilke, 1970.